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Au delà de Pantin..., point de vue de Philippe Watrelot sur le métier enseignant après la mort de Christine Renon (Les Cahiers pédagogiques)

16 octobre 2019 Version imprimable de cet article Version imprimable

Point de vue
Au delà de Pantin...
Philippe Watrelot

Un acte aussi dramatique que celui de Christine Renon résonne forcément encore chez ses collègues même lorsqu’il a disparu des écrans de l’actualité. Voici les réflexions d’un enseignant du second degré, ancien président du CRAP-Cahiers pédagogiques.

(...) Réfléchir au métier

Il nous faut réfléchir sur le « métier empêché » et la conception du métier héritée de la formation et de l’entrée dans le métier. S’il y a tant d’inertie dans le système éducatif mais aussi tant de souffrance, c’est parce qu’il y a un décalage énorme entre les représentations que l’on a du métier et la réalité de celui ci. Ces représentations, elles se construisent dans la formation et les premières années. Et nous avons, en tant que militants pédagogiques, des choses à dire sur cette dimension dans laquelle nous sommes beaucoup investis.

Nous avons aussi des choses à dire sur la gouvernance et le management. S’il y a de la souffrance au travail, je fais l’hypothèse que c’est entre autres parce que les enseignants se sentent dépossédés de leur expertise et se ressentent comme simples exécutants soumis à des « bonnes pratiques » définies verticalement par un bureau des méthodes technocratique. Cela est renforcé par le ministère Blanquer.

Dans nos différents textes et prises de positions publiques au cours des quinze dernières années, nous avons développé cette thématique à plusieurs reprises, notamment en prônant l’ « empowerment » et l’autonomie des équipes contre la verticalité et l’individualisme. « Changer l’école » ne peut se faire que si l’on sort de l’injonction verticale et qu’on donne le pouvoir aux acteurs. Ce n’est pas qu’une revendication syndicale mais bien une conviction propre aux mouvements pédagogiques.

On peut se réjouir que tous les syndicats (y compris ceux dits « réformistes ») se soient eux aussi sentis concernés par ce drame. Mais il faut aussi éviter plusieurs pièges…

Premier piège : jouer les uns contre les autres. Il est facile d’opposer les personnels de direction contre les enseignants. Il y a toute une rhétorique complaisamment distillée par certains syndicats qui « mime » la lutte des classes et voit les personnels de direction comme des patrons exploiteurs qu’il faut combattre à tout prix. S’il existe des dérives autoritaires chez les chefs d’établissements et la hiérarchie intermédiaire, qui sont surtout liées à un problème de recrutement et à une formation fondée sur une acculturation, la majorité des personnels de direction ont des valeurs en partage qui sont celles de la lutte contre les inégalités et du sens du service public. Il nous faut donc éviter le piège d’opposer les uns aux autres et plutôt que de s’en prendre aux personnes d’analyser ce qui dans le fonctionnement de l’institution conduit à cette dépersonnalisation et à cette dérive bureaucratique.

Le deuxième piège est celui tendu par ce que je qualifie souvent de « gaucho-conservatisme ». Il consisterait à refuser le changement au prétexte qu’il est déstabilisateur et porteur de souffrances. Or, si on doit refuser certaines réformes c’est au nom de leur impréparation et de leur verticalité mais pas parce que ce sont des réformes ! Et surtout avec toujours en tête un critère majeur : est-ce que celles-ci, tout en respectant les personnels, permettent de lutter contre les inégalités ?

Pour conclure, je voudrais revenir à Christine Renon et lui rendre hommage parce que son acte relève de ce qu’Émile Durkheim appelait le « suicide altruiste ». Il nous interpelle et nous oblige à nous questionner et à réfléchir sur ce que le système dans lequel nous évoluons nous fait et nous entraîne dans une logique délétère et mortifère.
Adieu Christine, chère collègue, j’espère avec ce texte ne pas avoir « sali ton nom »…

Philippe Watrelot

Extrait de cahiers-pedagogiques.fr du 14.10.19

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