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Education prioritaire et mixité sociale (5, suite et fin), avec quelques situations en Occitanie, par Marc Bablet

8 avril Version imprimable de cet article Version imprimable

Education prioritaire et mixité sociale à l’école (5)
1 AVR. 2019 PAR MARC BABLET BLOG : LE BLOG DE MARC BABLET

On continue d’explorer la question de la mixité sociale au collège et à l’école et on interroge la question de la mixité sociale scolaire. On pose que ses effets sont peu documentés. On explore ensuite quelques situations en Occitanie pour illustrer les billets précédents.

L’effet de la mixité sociale sur la réussite scolaire est imparfaitement documenté

Une autre question qui doit amener à ne pas travailler uniquement scolairement sur ce sujet vient de ce que l’on sait de l’efficacité de la mixité sociale sur la réussite scolaire. Il me semble que par comparaison avec ce que l’on sait de l’effet maître c’est-à-dire du poids de la qualité de l’enseignement, cette question de la mixité reste relativement marginale même si je dispose de peu de références pour le dire. C’est ce qu’indique également le site établi par CANOPE qui donne quelques références.

On connaît mieux les effets positifs de l’hétérogénéité des classes par comparaison avec celle des classes homogènes. On sait les effets négatifs de la présence de classes homogènes défavorisées dans un collège tant pour le climat scolaire (travaux d’Eric Debarbieux) que pour les apprentissages scolaires (travaux de Marcel Crahay).

Dans tous les cas, il en est de la mixité sociale comme de toute mesure prise isolément, elle ne saurait, à elle seule, permettre des effets exceptionnels (qui sont en outre difficiles à isoler dans l’analyse des résultats). Seule une démarche éducative et pédagogique systémique qui articule les divers facteurs de la réussite de tous est intéressante. Dans les quartiers populaires une telle démarche est portée par le référentiel de l’éducation prioritaire. Rien ne doit nous interdire de développer la mixité sociale scolaire, à condition bien sûr de la piloter avec conviction et dans la durée comme cela peut se faire dans le cadre de quelques projets.

La base indispensable me semble sur un tel sujet l’accompagnement par la recherche et la formation à la gestion de l’hétérogénéité scolaire qui ne doit pas être conçue comme un obstacle mais comme une ressource. Je rappelle à cet égard le dossier de la DGESCO.

Politique de mixité sociale et scolaire et politique d’éducation prioritaire ont plutôt vocation à se conjuguer qu’à s’opposer

Une des principales critiques portée à la refondation de l’éducation prioritaire a été de laisser de côté des écoles considérées comme très défavorisées mais non rattachées à l’éducation prioritaire car non rattachées en réseau à un collège en éducation prioritaire. Ces écoles ont souvent été appelées « écoles orphelines » dans un souci de communication plus que de précision dans l’analyse de la diversité de leurs situations concrètes. Ces écoles sont le plus souvent soutenues par les Inspecteurs d’académie qui les connaissent et leur attribuent des moyens supplémentaires. Il me semble qu’elles ont particulièrement vocation à faire l’objet d’un travail local pour y rechercher une meilleure mixité sociale puisqu’elles ne sont souvent pas enclavées dans des quartiers parfaitement homogènes, ou alors le sont-elles dans de très petits quartiers. On peut donner l’exemple de Dijon et de ses environs où l’on voit clairement que les quartiers prioritaires de la ville qui concentrent les personnes les plus pauvres sont aussi des quartiers où il y a peu de hauts diplômés. Deux d’entre eux Le Mail et Fontaine d’Ouche sont en éducation prioritaire tandis que le Belvédère et les Grésilles n’y sont pas. En revanche, il est clair que si le collège Champollion aux Grésilles ne relève pas d’éducation prioritaire, les écoles du même nom ont été concernées par un soutien particulier compte tenu de leur difficulté propre liée à une implantation dans un quartier effectivement pauvre. Il serait intéressant de savoir si un travail a pu être tenté sur des projets de mixité sociale scolaire au niveau de l’école dans ce quartier car si le collège n’est pas en éducation prioritaire c’est qu’il y a, à proximité des écoles indiquées, d’autres écoles qui accueillent des populations plus favorisées. Il y aurait matière à regarder de près si le travail sur les périmètres peut permettre une évolution de la situation sociale des populations scolaires de l’ensemble de ces quartiers en fonction évidemment des distances à parcourir et des possibilités des locaux (au moins dans un premier temps car on peut aussi être plus volontariste sur la question des locaux comme cela a été proposé dans le cadre de la politique de la ville pour les dédoublements).

On rappelait dans le premier billet que certains opposaient ces deux politiques. Il me semble clair qu’il ne faut pas les opposer mais les articuler entre elles. Autant de mixité sociale scolaire avec égalité de traitement que possible et là où l’on n’y parvient pas, maintien et renforcement de l’éducation prioritaire. Cela suppose qu’un travail fin soit réalisé pour établir la carte. Cela suppose aussi que l’on maintienne l’éducation prioritaire dans une quantité raisonnable pour qu’elle reste prioritaire car chacun perçoit bien que trop de priorités tuent les priorités.

Quelques situations en Occitanie : convergence entre quartiers prioritaires et éducation prioritaire et question de la mixité sociale et scolaire.

Le cas de la région Occitanie est intéressant à travailler notamment parce que l’on dispose d’une analyse récente de la situation des quartiers prioritaires par l’Insee régionale à partir des données disponibles dans le SIG de la ville. Cette étude a été travaillée avec la DRJSCS mais pas avec l’Éducation nationale ce qui est dommage pour notre sujet.

On peut heureusement compléter l’analyse en s’appuyant sur la cartographie dynamique du système d’information géographique de la ville. Je dois préciser que je n’ai pas d’expérience personnelle de cette région qui me permettrait de ne pas seulement parler sur la base de données statistiques. En effet, je suis convaincu que des personnes qui ont l’expérience professionnelle de cette région seraient mieux à même d’approfondir ces analyses en relation avec la question éducative. Encore faut-il qu’elles s’en emparent. Ce serait souhaitable dans la perspective de la révision de la carte de l’éducation prioritaire annoncée par le ministre.

Cette étude de l’Insee distingue six types de quartiers où, de fait, les problématiques scolaires sont différentes quoique ce point ne soit pas analysé dans la note et mériterait un approfondissement. On voit bien toutefois que les villes qui sont dotées de quartiers à population âgée de personnes vivant seules ont nettement moins de raisons d’être concernées par l’éducation prioritaire que des quartiers plus grands qui accueillent de nombreuses familles notamment d’origine étrangère. Pour autant la pauvreté existe dans les uns comme dans les autres et justifie d’une part un traitement particulier par rapport à la pauvreté qui y règne et d’autre part la recherche de davantage de mixité sociale. Il est donc normal que sur les 14 villes ayant des « centres villes à population âgée », seules six, qui ont aussi des parents d’élèves pauvres, aient de l’éducation prioritaire (Encore faut-il préciser que deux de ces six villes ont de l’éducation prioritaire dans deux quartiers qui relèvent des grands quartiers précaires et non dans ceux qui sont listés parmi les quartiers à population âgée). Par contraste, il est clair que les villes ayant des « grands quartiers très pauvres et précaires » ont le plus souvent aussi de l’éducation prioritaire. Sur les 16 villes concernées par 24 quartiers, seules 4 villes n’ont pas d’éducation prioritaire, ce qui est parfaitement justifié par les données scolaires : à Bagnols-sur-Cèze, trois collèges publics sont proches de la moyenne au regard des indicateurs relatifs à la population scolarisée ; à Albi ce sont quatre collèges qui sont à la moyenne française de la situation sociale, c’est-à-dire que l’on peut aussi considérer que la mixité sociale y est déjà réalisée ; à Castres deux des trois collèges sont à la moyenne nationale et un autre est en dessous ; cela justifie pleinement de travailler à la recherche de la mixité sociale dans ce troisième collège plutôt que de faire appel à l’éducation prioritaire car cela semble possible (sous réserve d’analyses locales plus poussées) ; enfin à Vauvert, un seul collège se trouve légèrement en dessous de la moyenne nationale.

L’exemple de Carcassonne est particulièrement intéressant car cette ville a fait l’objet de discussions entre le ministère de la ville et celui de l’éducation nationale au moment de l’élaboration de la précédente carte car c’est une de celles où il y a peu de convergence des cartes des quartiers prioritaires de la ville et de l’éducation prioritaire. C’est que d’ores et déjà à l’école et au collège la mixité sociale est assurée même si dans les immeubles d’habitat social ou dans les copropriétés ce n’est pas forcément le cas du fait, notamment, de l’âge plus élevé de certains habitants qui ne sont plus parents de jeunes élèves. Il y a en effet dans cette ville un grand quartier très pauvre et précaire, deux petits quartiers familiaux marqués par la précarité et un centre ville dynamique. Dans cette ville, seul un collège est en éducation prioritaire : Jules Verne inscrit dans un des deux grands quartiers (La Conte-Ozanam) car il s’écarte significativement de la moyenne nationale. Les cinq autres disposent déjà de la mixité sociale attendue dans la moyenne française de l’enseignement public. Il n’y a donc pas lieu qu’ils bénéficient d’un dispositif de compensation qui doit être réservé aux établissements et écoles qui s’éloignent significativement de la moyenne française.

L’exemple de Nîmes est autrement intéressant car il montre les limites du discours tenu sur la recherche de mixité sociale pour éviter l’éducation prioritaire. A l’époque de la fermeture du collège Diderot, celle-ci a été présentée comme une opération visant une meilleure mixité sociale. En réalité, il n’en est rien au moins à court terme. Ce type d’opération présenté comme visant la mixité sociale a deux effets qu’il faut discuter :

augmenter les effectifs de collèges qui restent défavorisés en déplaçant le problème (ce qui apparaît clairement dans le fait de glisser le label REP+ de Diderot à Verne puisque c’est ce collège qui est devenu de fait le plus défavorisé suite à cette opération de fermeture, ce qui témoigne s’il en était besoin qu’on ne gagne pas en mixité, on ne fait que déplacer le problème) ;
réduire de fait les moyens consacrés aux élèves de l’éducation prioritaire au profit d’autres projets : que fait-on des emplois de personnels de direction par exemple ? Sont-ils réinvestis pour les plus défavorisés ? On sait en effet que les élèves de l’éducation prioritaire sont enseignés dans des climats plus favorables dans des collèges de taille raisonnable. Je conviens toutefois qu’il est souhaitable de disposer de collèges de taille suffisante et les fermetures de collèges de 250 élèves ou moins sont parfaitement légitimes en elles-mêmes (sauf cas particuliers qui généreraient de trop longs déplacements).
Il faut donc faire très attention à mener sur cette question des analyses très fines et à inscrire le travail dans la longue durée comme cela se fait d’une manière qui semble plus convaincante à Toulouse où les opérations de destruction et reconstruction de deux collèges s’accompagnent d’un travail sur les périmètres des nouveaux collèges qui seront reconstruits dans d’autres environnements. En attendant, les élèves de ces deux collèges sont accueillis dans les autres collèges de la ville favorisant nettement la mixité sociale scolaire mais éloignant les élèves défavorisés de leur lieu de résidence. On peut trouver des informations sur ce sujet :

Sur Libération

Sur le site du conseil départemental de Haute Garonne

Actualité du 10 mars sur Toutéduc : Sectorisation des collèges : la Haute-Garonne étend sa démarche d’amélioration de la mixité sociale

Ce projet méritera particulièrement d’être suivi sur deux points principalement :

Le travail actuel de déplacement d’élèves des quartiers populaires vers les collèges de centre ville, que nous avons regardé comme une recherche de mixité sociale scolaire sans égalité de traitement, se passe-t-il sans stigmatisation de ces élèves dans les nouveaux établissements ? Cela ne sera possible que si la formation suit pour la gestion de l’hétérogénéité et notamment pour des procédures d’évaluation positive des travaux des élèves pour éviter leur stigmatisation. Cela nécessitera un travail important sur la question du climat scolaire pour veiller à la qualité du vivre ensemble.
Le travail à venir de reconstruction des collèges permettra-t-il vraiment la mixité sociale scolaire attendue (avec égalité de traitement au moins scolaire) , ces collèges nouveaux restant donc aux frontières des quartiers où sont implantées les écoles qui, elles, auront sans doute vocation à continuer d’être inscrites dans l’éducation prioritaire.

 

Pour résumer :

La mixité sociale des environnements de vie et de travail des français est préférable à la ségrégation. Elle doit favoriser le vivre ensemble dans les quartiers comme dans les établissements scolaires. Pour y parvenir il faut travailler sur les politiques du logement et sur l’urbanisme tant dans les quartiers populaires que dans les quartiers favorisés car la mixité ne peut se gagner vraiment que si l’on travaille dans ces deux environnements. On peut proposer diverses mesures concernant ces politiques pour avancer.

En attendant l’âge d’or de la mixité sociale généralisée, il faut évidemment maintenir et développer des mécanismes de compensation dont l’éducation prioritaire est la seule version sérieuse actuellement en France. On peut par ailleurs continuer à explorer les conditions d’une mixité sociale scolaire améliorée en développant et en suivant dans la durée des expérimentations dont on aimerait bien voir publier des données.

Je doute que l’on revoie la carte de l’éducation prioritaire car je ne crois pas le gouvernement actuel en capacité de le faire de manière significative (sauf à ce qu’il étende la carte du prioritaire ce qui serait absurde car on perdrait de vue la capacité à donner une réelle priorité et on diluerait l’éducation prioritaire actuelle). En effet, revoir la carte suppose de continuer à sortir d’éducation prioritaire un nombre non négligeable de réseaux ce qui est plus facile à dire qu’à faire, surtout en l’absence d’un réseau politique structuré. Dans tous les cas, si cela devait se faire, le travail doit être fait avec objectivité et en s’appuyant sur des analyses très fines dont on n’a donné ici que des exemples encore trop peu développés.

Extrait de blogs.mediapart.fr du 01.04.19.

 

Le blog de Marc Bablet

Sur le site OZP,
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