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Décrochage : Interview du sociologue Thierry Berthet, auteur d’un ouvrage collectif

24 octobre 2014 Version imprimable de cet article Version imprimable

En France, le décrochage scolaire concerne 150 000 jeunes par an. Pour Thierry Berthet, chercheur en science politique et coauteur d’un ouvrage collectif sur le sujet, il est primordial de considérer les trajectoires personnelles qui mènent à ce processus.

Le décrochage scolaire, ce processus qui conduit un jeune à se détacher du système de formation jusqu’à le quitter avant d’avoir obtenu un diplôme, concerne environ 150 000 jeunes par an en France. Ce chiffre signifie-t-il que la lutte contre l’échec scolaire a été perdue ?

Le pourcentage de décrocheurs semble une constante du dispositif scolaire quel que soit le pays concerné. Les systèmes scolaires les plus performants peinent à descendre sous le seuil de 10 % de décrochage, mais il y a quand même une marge d’action. On peut reconnaître le fait que le système scolaire puisse ne pas intéresser des individus. Ceci dit, il s’agit aujourd’hui d’un problème public : on ne peut durablement décrocher du système scolaire, et quitter l’école sans aucune qualification, sans prendre le risque d’une grande précarité. En fait, le marché du travail pourrait absorber des emplois non qualifiés, mais une bonne partie de ces emplois sont occupés par des diplômés, laissant peu de place aux élèves qui ont quitté le système scolaire sans aucun diplôme.

Y a-t-il un lien entre décrochage scolaire et délinquance ?

On est souvent tenté d’établir une relation directe entre l’échec scolaire et des comportements d’incivilité ou de délinquance - c’est notamment ce qui s’est produit dans la foulée des émeutes de novembre 2005. Dès lors, on va avoir une conception sécuritaire du décrochage scolaire où l’on voit dans les décrocheurs des délinquants potentiels. Cette idée, le sociologue Dominique Glasman la déconstruit dans l’ouvrage collectif que nous venons de publier en montrant qu’il n’y a pas de corrélation entre le fait de décrocher de l’école et la délinquance, de même qu’il n’y a pas une causalité directe entre l’échec scolaire et le décrochage. Même si l’on constate qu’il y a parmi les décrocheurs un certain nombre de récurrences autour des trajectoires familiales, autour de l’appartenance à des catégories moins favorisées de la société, il n’y a pour autant absolument rien de prédictif dans ces situations.

On ne peut pas en tout cas cibler des élèves parce qu’ils ont une trajectoire familiale compliquée, parce qu’ils sont issus d’un milieu ou d’une zone géographique défavorisés. Si on veut construire une action publique ordonnée, cohérente et universelle, l’idée que l’on défend collectivement dans l’ouvrage est d’appeler à une connaissance plus fine des trajectoires individuelles. D’où l’intérêt de partir de l’expérience réelle des élèves en termes d’injustice ou d’inégalités.

L’Europe, l’État et les collectivités territoriales sont impliqués dans la formation et l’insertion des jeunes sans diplôme. Comment coordonner ces différentes politiques ?

On commence à avoir un alignement sur la définition même du phénomène de décrochage scolaire, notamment entre le niveau européen et le niveau national, même s’il y a encore des différences. [...] En France, tout cela a été bousculé par la loi du 5 mars dernier : à partir du 1er janvier 2015, ces responsabilités seront confiées aux conseils régionaux, mais parfois des dispositifs locaux sont télescopés par des politiques nationales.

Vous avez analysé deux programmes régionaux qui suivaient les cas individuels, et vous vous êtes appuyé avec Véronique Simon, du Céreq, à Bordeaux, sur les travaux de l’économiste indien Amartya Sen.

C’est le premier économiste d’un « pays du Sud » à obtenir le prix Nobel d’économie. Il a plutôt travaillé au départ sur des questions liées au développement et à la régulation des famines. Sur cette base, il a développé toute une réflexion de philosophie politique, notamment autour de la question de la justice sociale. [...] Dans le cas du décrochage scolaire, on peut assez facilement imaginer qu’un enfant, un élève ou un étudiant qui ferait un choix contraint, auquel il n’apporterait pas de valeur, ne s’engagerait pas et que ce serait possiblement une cause d’échec scolaire. D’où le lien que l’on peut faire assez régulièrement entre le phénomène de décrochage et les questions d’orientation scolaire. C’est un modèle qui met au centre les ressources que les institutions mettent à disposition des individus, et leur capacité réelle à se saisir de ces opportunités. Ce qui veut dire aussi que plus les options sont larges et ouvertes, plus les individus auront la capacité de faire des choix auxquels ils accorderont de la valeur, dans lesquels ils s’engageront plus résolument.

La réalité semble bien différente, puisque vous soulignez que les orientations scolaires sont trop souvent subies par les élèves, dans une logique de remplissage des classes...

Effectivement, les décrocheurs qu’on a pu rencontrer sont souvent des élèves qui se sont vus accorder leur quatrième ou leur cinquième choix d’orientation seulement... Ce qui va avoir de vraies conséquences en termes d’engagement. C’est le résultat de vieilles tensions au sein du système d’orientation entre ce qui relève de la construction des choix, où un véritable travail est fait avec les élèves par les conseillers d’orientation, psychologues notamment, et des logiques d’affectation "comptables" basées sur le nombre de places disponibles. Une solution serait de rendre les choix des élèves plus réalistes, avec un vrai travail de pédagogie ; malheureusement, les effectifs de conseillers d’orientation et de psychologues sont trop faibles. [...]

Extrait de lejournal.cnrs.fr du 14.10.2014 : Ces élèves qui décrochent

 

Voir aussi sur le site OZP
"Le décrochage scolaire. Enjeux, acteurs et politiques de lutte contre la déscolarisation", sous la dir. de Thierry Berthet et Joël Zaffran (PUR éditions, 2014)

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