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Le Café pédagogique publie une longue analyse de Dominique Glasman sur les internats d’excellence

21 février 2014 Version imprimable de cet article Version imprimable

"Il serait dommageable d’oublier ce que les Internats d’Excellence ont apporté aux adolescents qui en ont bénéficié... Mais en raison même de ces résultats, les internats d’excellence tendent un redoutable miroir à l’école publique". Dominique Glasman revient sur l’expérience maintenant dépassée des internats d’excellence pour revenir sur leurs enjeux. C’est bien la question de l’éducation prioritaire qui était posée par N Sarkozy en des termes qui font débat.

Depuis son lancement, le programme Internats d’Excellence (désormais abrégé en IE) a fait l’objet d’un certain nombre de critiques. Ces critiques peuvent être portées de deux points de vue. Un point de vue interne, qui soumet à la question le fonctionnement effectif d’un tel dispositif ; le rapport des IG publié en 2011 (1) en est, pour certains de ses passages, un exemple (quand il pointe le fait qu’à l’internat de Sourdun la moitié seulement des élèves sont boursiers, proportion singulièrement faible pour un établissement censé accueillir des élèves issus des quartiers populaires). D’autres critiques, sans s’intéresser à ce qui se passe au sein des IE, s’attaquent au principe même de ce type d’établissement : ainsi, avant même leur mise en route, les IE ont-ils pu être soupçonnés de risquer de vider les établissements sensibles de leurs meilleurs éléments, ou être accusés de coûter très cher.

C’est à ce double examen que voudrait se livrer le texte qui suit (2) . Dans un premier temps, on se positionnera à distance des IE, en s’intéressant aux principes explicites ou non sur lesquels repose ce programme. Dans un second temps, prenant en compte le fait que ces établissements existent et sont le lieu de l’engagement d’élèves et de professionnels, on tentera de souligner ce qu’ils produisent et les questions que, en raison même de leurs résultats, ils conduisent à se poser

(2) - La première partie de ce texte a bénéficié des commentaires et remarques de Patrick Rayou et de Laurent Lescouarch, que je remercie vivement ici. Selon la formule consacrée, je reste seul responsable de ses insuffisances.
La seconde partie de ce texte reprend largement la conclusion du rapport de recherche collectif sur la mise en place des internats d’excellence, recherche pilotée, dans le cadre de l’IFé, par P. Rayou et D. Glasman, avec A. Boulin, B. Daoudi, C. Daverne-Bailly, D. Fofana, M. Guigue, A. Jorro, S. Kakpo, L. Lescouarch, F. Pirone, C. Salmon. Ce rapport (en version intégrale ou en version synthétique) est disponible sur le site de l’IFé

[...] Conclusion

Au fil des mois, ces questions n’ont pas manqué d’émerger dans les IE. Elles n’ont pas toujours été formulées, mais, dans les propos des professionnels, dans les entretiens avec les internes d’excellence, parfois avec leurs parents, il semble qu’elles aient déjà commencé à percer. Si les IE doivent avoir un avenir dans le nouveau contexte politique et administratif, il sera difficile de ne pas s’y affronter directement et explicitement. Ceci dit, si elles interrogent le programme IE et les différentes modalités de sa mise en œuvre, elles ne le disqualifient nullement. Malgré les limites dont il a pu être fait état dans ce texte, il serait dommageable d’oublier ce que les IE ont, globalement, apporté aux adolescents et adolescents qui en ont jusqu’ici bénéficié.
Comme l’a montré le rapport sur lequel ce texte est basé, les IE sont peut-être moins un dispositif innovant (au sens où l’on entendait l’innovation dans les années 1980) qu’un dispositif qui élargit les horizons, qui « pousse les murs » dans la prise en charge des élèves de milieu populaire, ce qui n’est pas à négliger. L’articulation n’est pas toujours plus simple qu’ailleurs entre Vie Scolaire et Enseignement ou travail scolaire ; néanmoins, sur ces deux derniers points, les IE ont exploré des voies (certains dispositifs de travail, mode de relation entre parents et professionnels, contenu de leurs conversations ou encore entrée progressive dans les mœurs quotidiennes d’échanges « en temps réel » sur les élèves…).
Il est possible que la réussite des IE tienne aussi au fait qu’ils permettent d’expérimenter et de mettre au point des remédiations qui pourront, ensuite, être déployées sur une échelle plus large que celle des seuls élèves des IE. Cet apport spécifique des IE à la lutte contre les inégalités scolaires et aux évolutions de l’Education Prioritaire demande cependant à être approfondi et analysé plus avant.

Que les bénéficiaires directs ou les acteurs impliqués « trouvent leur compte » dans un dispositif ne signifie pas pour autant que celui-ci, à un niveau plus global, ne pose pas des questions massives au système dont il fait partie (pas plus, par exemple, qu’une réduction massive des impôts, répartie sur de larges fractions des contribuables, toute satisfaisante qu’elle soit pour chacun d’entre eux, ne serait du même coup automatiquement favorable à la collectivité). En raison même des résultats dont ils aiment se prévaloir ou dont on peut les créditer, les IE tendent un redoutable miroir à l’école publique.
En effet, les internes d’excellence ne sont pas tous excellents, loin de là, et ne le deviendront pas, ils restent et resteront vraisemblablement des élèves aux performances « honnêtes » et « honorables » plus que brillants ; pour le dire autrement, leur excellence sera d’avoir accompli un parcours de bon élève, d’avoir été en mesure de choisir une orientation plutôt que de devoir la subir, et cela – ce n’est pas rien – dans une certaine sérénité. Il n’est pas certain qu’ils auraient pu y parvenir sans l’encadrement de l’IE, sans tout ce que l’IE leur a apporté. En conséquence, on ne peut que s’interroger : pourquoi ce qui est possible dans le cadre de l’IE n’est-il pas possible dans un collège ou un lycée « ordinaire » ?

Qu’est-ce que l’existence des IE évite ou semble épargner de traiter dans l’ensemble du système et plus particulièrement dans les établissements situés dans les zones les plus frappées par la crise sociale ? Renvoyer aux seules conditions sociales et familiales des élèves l’absence de soutien et d’accompagnement du travail, en semblant sous-estimer ou accepter la déréliction du contexte de scolarisation dans lequel collégiens et lycéens des « zones sensibles » sont placés, en prenant aussi comme une sorte d’acquis voire de fatalité les effets multiples de la ségrégation urbaine sur les histoires familiales et la croissance des enfants ou des adolescents, c’est risquer de sacrifier le grand nombre pour sauver quelques « happy few » ; c’est risquer d’abandonner la majorité à son sort, plus volontiers indexé sur l’indignité des individus – faible « potentiel », peu de volonté de s’en sortir, démission parentale, …- que sur ce qui, dans l’organisation scolaire autant qu’urbaine, détermine si lourdement les destinées des collégiens et des lycéens.
Et en même temps, les IE indiquent et balisent des chemins empruntables, en matière de suivi du travail, d’attention à la personne des adolescents et de bien-être à l’école, en matière aussi de relation avec les parents. Cela avec des moyens, avec un engagement des professionnels, et une attention institutionnelle constante. La fonction objective des IE au sein du système éducatif peut, selon ce que l’on en fait, être de servir d’alibi aux insuffisances de l’école publique dans certaines zones et de justifier une approche de plus en plus individualisante de l’action éducative et des destins scolaires, ou de constituer un terrain d’expérimentation de solutions potentiellement transférables au bénéfice de l’ensemble du système.
La récente réorientation des IE en « internats de la réussite », intégrée dans le programme dit de « Rénovation de l’école », semble vouloir aller dans ce sens. Mais s’il est facile de changer les dénominations en indiquant par là une visée nouvelle, il est moins simple, à tous les niveaux du système, de faire fructifier sur une large échelle ce qu’aura appris aux différents acteurs une expérience à la fois ambitieuse et malgré tout limitée.

Dominique Glasman
Professeur émérite de sociologie
Université de Savoie

Extrait de cafépedagogique.net du 20.02.14 : Eléments pour une analyse critique du programme Internats d’Excellence

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