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L’éducation prioritaire est-elle inefficace, inadaptée, voire stigmatisante ?, par Marc Bablet (Antidotes 12, les Cahiers pédagogiques)

18 mai

Antidotes, saison 2, épisode 12 – L’éducation prioritaire est-elle inefficace, inadaptée, voire stigmatisante ?
Par Marc Bablet

Il n’est pas nouveau que l’éducation prioritaire reçoive des reproches et soit remise en cause dans son existence-même. Est-elle efficace, rentable, stigmatisante ? Plus que par la recherche, les réponses à ces questions sont parfois inspirées par les projets politiques de ceux qui les apportent.

Selon ses détracteurs, l’éducation prioritaire serait inefficace puisque ses résultats ne rejoignent pas ceux des autres élèves, elle serait inadaptée puisqu’elle ignorerait le monde rural, le privé sous contrat ; en outre, elle ne concernerait que 30 % des élèves défavorisés, les autres étant scolarisés hors de ces réseaux, et créerait même selon certains, qui lui opposent une politique de mixité sociale, un stigmate négatif… Depuis ses origines, la politique d’éducation prioritaire n’a jamais fait l’unanimité et beaucoup de choses souvent contradictoires ont pu être dites à son égard. Dernièrement, tous les arguments pour la remettre en cause ont été repris par diverses voix proches des gouvernants du quinquennat qui vient de s’achever.

L’inefficacité de l’éducation prioritaire a été évoquée dès ses débuts par les rapports des inspections générales, mais c’était pour mettre en évidence les conditions souhaitables pour la rendre plus efficace et ces rapports ont évoqué des pistes d’amélioration qui ont inspiré des relances et la refondation de 2014.

De la même manière, la recherche s’est intéressée à ce qu’il convient de faire pour faire réussir tous les élèves et discute notamment les pistes choisies par des gouvernements de droite pour aller vers plus d’individuel et moins de collectif1.

STATISTIQUES ET PRATIQUES PÉDAGOGIQUES
En revanche, à partir de 2004, ce sont des statisticiens et notamment des économètres, qui prétendent faire des comparaisons toutes choses égales par ailleurs, qui apportent des arguments à ceux qui pensent que cette politique doit être remise en cause. Or, aucun de ces travaux ne porte sur les pratiques pédagogiques réellement mises en œuvre, aucun ne met en évidence que la même politique peut réussir dans un réseau où ses différentes facettes (rassemblées dans le référentiel de l’éducation prioritaire en 2014) sont mises en œuvre et ne pas avoir d’effet dans un autre où elles font défaut.

Ces analyses ont heureusement eu un effet en retour positif : elles ont aussi mis en évidence que la quantité de moyens spécifiquement dédiés à l’éducation prioritaire était bien inférieure à ce qu’il aurait fallu pour espérer obtenir des résultats probants.

Avec la refondation et avec l’investissement des CP et CE1 à douze (qui ne sauraient constituer à eux seuls une politique éducative sérieuse, comme le montrent les premières évaluations décevantes), on peut espérer que cette question est maintenant tranchée. Il reste que les primes aux personnels enseignants ne sont sans doute pas encore assez significatives pour réaliser ce qui en était attendu : faire en sorte que les élèves de l’éducation prioritaire bénéficient de professeurs particulièrement expérimentés et travaillant dans des collectifs de travail. La suppression du dispositif Plus de maîtres que de classes n’a pas favorisé cette perspective. La conception descendante de la formation non plus.

ET LE PRIVÉ SOUS CONTRAT ?
Il est exact que l’éducation prioritaire a pu concerner le privé sous contrat lors de gouvernements de droite comme en 2007 et que le privé a été retiré de l’éducation prioritaire par Vincent Peillon en 2014, car le privé choisit ses élèves et n’est jamais dans la situation du public qui accueille tous les élèves. En outre, les élèves du privé sont en moyenne beaucoup plus socialement favorisés que ceux du public, mais évidemment, le ministre Blanquer, qui était proche de Xavier Darcos et son recteur pour Créteil en 2007, redonne une place au privé.

En revanche, il est faux de dire que l’éducation prioritaire ne concerne pas le milieu rural car il existe des réseaux ruraux dans des territoires où il y a une concentration d’élèves des milieux populaires dans les écoles et collèges comme par exemple en Normandie. Et, par ailleurs, il est aussi faux de dire que les problèmes seraient les mêmes dans le rural, car les recherches sur ce point montrent que les résultats scolaires ne présentent pas de déficits comme on en trouve dans les quartiers populaires des grandes villes. Les problèmes y sont différents et appellent d’autres réponses institutionnelles.

Il faut bien rappeler que la politique d’éducation prioritaire a été pensée pour trouver une manière d’aider les élèves des quartiers socialement homogènes défavorisés à obtenir des résultats scolaires meilleurs. Elle porte particulièrement sur ces zones où il y a une forte concentration d’élèves des milieux populaires qui ne sont pas du tout dans la même situation que les 70 % de défavorisés hors éducation prioritaire (dans 80 % des écoles et collèges) qui bénéficient, eux, d’un environnement socioscolaire plus mobilisateur du fait de sa mixité socioscolaire. Mais ce chiffre est utilisé comme argument pour remettre en cause les REP qui ne serviraient à rien en ne concernant que 30 % des défavorisés (dans 20 % des écoles et collèges).

NE PAS OPPOSER ÉDUCATION PRIORITAIRE ET MIXITÉ SOCIALE
La Cour des comptes rappelle heureusement en 2018, dans un rapport détaillé, que la politique d’éducation prioritaire est la seule politique éducative française conçue pour réduire les inégalités scolaires d’origine sociale. Opposer la politique d’éducation prioritaire à la politique de mixité sociale n’a pas de sens. Si la mixité sociale était partout réalisée, la politique d’éducation prioritaire n’aurait plus de raison d’être mais en attendant que la mixité sociale soit plus largement réalisée en France, ce qui suppose une politique du logement et de l’urbanisme résolue, il faut une politique prioritaire pour améliorer les résultats scolaires dans ces quartiers. Il n’existe en outre aucune recherche qui mettrait en évidence un effet prétendument stigmatisant de l’éducation prioritaire qui, si elle pouvait faire reculer certains élus locaux ou parents au départ, est maintenant réclamée même là où elle n’est pas justifiée socialement.

Le précédent ministre, Jean-Michel Blanquer, n’a jamais pris la peine de faire un état des lieux de l’éducation prioritaire à son arrivée, alors qu’une évaluation était prévue en 2019 par les textes. Ainsi a-t-il fait fi de la continuité de l’État. Cela a amené l’OZP (Observatoire de l’éducation prioritaire) à conduire une telle évaluation et à défendre les principes de l’éducation prioritaire dans un manifeste.

On peut raisonnablement penser que ce ministre avait pour objectif de diluer l’éducation prioritaire et le pilotage national, fort indispensable à la lutte contre les inégalités, au profit d’arrangements locaux dans des « contrats locaux d’accompagnement » (les CLA), de principes de gestion favorisant compétition et concurrence plus que coopération et solidarité, et d’orientations didactiques en mathématiques ou grammaire, bien loin des problèmes professionnels réels rencontrés par les enseignants d’éducation prioritaire. Ainsi un gouvernement peut-il choisir d’améliorer une politique publique, de l’ignorer ou de la détruire. Il dépendra beaucoup de nous qu’elle soit défendue, soutenue et renforcée comme une véritable politique éducative de démocratisation du système éducatif.

Marc Bablet,
ancien chef du Bureau de l’éducation prioritaire
au ministère de l’Éducation nationale

Extrait de cahiers-pedagogiques.com du 17.05.22

 

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Une première série d’ « antidotes » avait été publiée en 2016-2017 sur notre site et sous la forme d’un hors-série en téléchargement gratuit.

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