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A Toulouse depuis 2017 la mixité sociale, ça marche ! (reportage de Ouest-France, texte intégral)

28 mars

REPORTAGE. Présidentielle. Toulouse a testé la mixité sociale au collège... et ça marche
Depuis 2017, près de 1 200 élèves de quartiers sensibles toulousains sont acheminés en bus dans des collèges chics de centre-ville. La première cohorte a passé le brevet en juin avec des résultats en progression et les élèves se sont massivement inscrits au lycée. Ce dispositif très ambitieux initié par le conseil départemental de Haute-Garonne est scruté avec intérêt.

Ce samedi après-midi à la Reynerie, quartier populaire de Toulouse (Haute-Garonne), des hommes bavardent par petits groupes à la terrasse d’un bar ou adossés aux immeubles, des mères se promènent avec leurs enfants. Une voiture surgit à vive allure, vitres ouvertes et musique à fond. Plus loin des jeunes filent sur leur scooter.

Amel, une jeune femme de 37 ans, tient ses deux plus jeunes enfants par la main, elle est pressée mais veut témoigner. Dire tout le bien qu’elle pense du dispositif de mixité sociale que le conseil départemental a mis en place dès 2017, pour lutter contre les inégalités scolaires. Un exemple à méditer pour les candidats à la présidentielle.

« Mon fils a 17 de moyenne »
Comme 1 200 autres jeunes de la Reynerie et de Bellefontaine, deux quartiers paupérisés séparés du centre-ville par la rocade, son fils Rayan, âgé de 14 ans, prend le bus tous les matins pour aller étudier dans un collège chic. Les deux collèges de son quartier, qui cumulaient tous les maux de la ségrégation, ont été progressivement fermés. Rayan est en classe de troisième au collège Pierre-de-Fermat, l’un des plus huppés de la ville. « Il a 17 de moyenne. En sixième, il avait des lacunes, car à l’école primaire l’enseignante passait beaucoup de temps à faire la police et était souvent absente », souligne Amel.

En sixième, un des élèves de sa classe s’est moqué de lui et lui a dit qu’il n’avait qu’à refaire une année de CM2. Piqué au vif, Rayan s’est accroché. « À la médiathèque, des étudiants l’ont aidé à rattraper son retard. Il est devenu très autonome », précise sa mère. Il ne supporte pas qu’elle dise « qu’il va à Pierre-de-Fermat parce que son collège est fermé ». Lui, estime qu’il a le droit comme les autres d’étudier dans un bon collège, qu’il y est à sa place. S’il fallait ne citer qu’une réussite de ce dispositif ambitieux, considéré comme un laboratoire à l’échelle nationale, c’est bien d’avoir réussi l’intégration de ces élèves issus des quartiers prioritaires, d’avoir rendu leur présence naturelle.

« Un reflet plus juste de la société »
Au collège Bellevue, un établissement très favorisé situé sur les coteaux toulousains, les élèves accueillis dans le cadre de ce dispositif représentent 23 % des 760 élèves. « Aujourd’hui, nous avons atteint un niveau de seuil, en termes de mixité sociale nous sommes au même niveau que les autres établissements de Haute-Garonne », indique Jean-José Piedra, principal du collège.

Des élèves issues du programme de mixité sociale scolarisées au collège Bellevue de Toulouse.

Comment les parents habitant le secteur ont-ils réagi à l’arrivée de ces élèves ? « La majorité l’a très bien accepté, je connais une ou deux familles seulement qui ont préféré inscrire leur enfant dans un collège privé », reconnaît Séverine Privey, déléguée FCPE (fédération des conseils de parents d’élèves) du collège. Sa fille, en classe de quatrième, lui a précisé que si on ne le lui avait pas dit, elle n’aurait jamais remarqué qu’il y avait des élèves qui venaient d’autres quartiers. « Je pense que leur présence apporte un plus au collège. Cette mixité nous donne un reflet plus juste de la société », observe Séverine Privey.

Pour faciliter leur intégration, le conseil départemental et l’Éducation nationale ont prévu un accompagnement précoce. Dès le CM2, six « maîtres mixité » rencontrent les élèves dans leur école primaire où ils font du co-enseignement pendant six mois et apprennent à les connaître. L’année suivante, ils les retrouvent au collège, quand ils viennent épauler les référents mixité. En sixième, chaque classe accueille au maximum vingt-cinq élèves dont pas plus de cinq issus de la mixité sociale, afin de faciliter leur intégration.

« Quand ils arrivent au collège, ils ont tendance à rester entre eux, en quatrième les groupes deviennent plus éclectiques, ils se mélangent », constate le principal. Une aide aux devoirs ouverte à tous est proposée quotidiennement et l’établissement a obtenu du personnel supplémentaire : des postes d’assistants d’éducation (AED) et un demi-poste de conseiller prioritaire d’éducation (CPE).

Vivien Freiss, professeur de sciences de la vie et de la Terre (SVT), fait partie des trois référents mixité du collège Bellevue qui suivent les élèves en termes de résultats et d’intégration. « Leur profil est assez classique, observe-t-il, ​les plus petits rencontrent parfois des difficultés méthodologiques, comme apprendre à faire leur sac ou penser à regarder leur emploi du temps. L’intégration se passe bien, car ils sont dans une position de réussite. » Néanmoins, il faut parfois lever des freins invisibles « et aider un élève à trouver un sens à sa scolarité », enchaîne Chloé Rigail, conseillère principale d’éducation (CPE). Enthousiasmée par cette démarche de mixité sociale, elle a demandé sa mutation dans ce collège il y a quatre ans.

Chloé Rigail, conseillère principale d’éducation au collège Bellevue, est enthousiasmé par le projet de mixité sociale toulousain.
L’insertion professionnelle est difficile quand on vient de la Reynerie. Amel, la mère de Rayan, est aujourd’hui sans emploi après avoir travaillé dans une école confessionnelle. Son français est parfait, elle a étudié en Algérie d’où elle est arrivée en 2005. « Qui voudrait de moi, qui voudrait m’embaucher ? » lâche-t-elle avec une pointe de fatalité dans la voix. Le rôle des référents mixité consiste notamment à aider le jeune à élaborer un projet professionnel. « On travaille sur l’après, ça les tire vers le haut », ajoute Chloé Rigail.

Nous rencontrons sept jeunes d’une même classe de troisième, quatre issus de la mixité sociale, trois du quartier très aisé des Coteaux. Ces derniers savent ce qu’ils veulent faire plus tard : médecine ou droit pénal. Sirine, Abderrahmane et Amira n’en ont aucune idée, seule Maya se voit directrice de comptabilité. Dès la recherche d’un stage d’observation de troisième, les élèves sont incités à trouver autre chose que « le kebab du coin ». À faire preuve d’ambition.

Le Département consacre 56 millions d’euros au projet
Le conseil départemental, dont le socialiste Georges Méric, son président, revendique « un système scolaire qui doit donner les mêmes chances à toutes et à tous », consacre 56 millions d’euros à ce projet. Il prévoit la construction de deux nouveaux collèges à la place des anciens qui seront déplacés dans des zones plus mixtes. 900 000 € sont alloués à l’accompagnement.

Celui-ci commence dès 7 h du matin, quand dix-sept navettes où se trouve un accompagnateur viennent chercher les élèves pour les amener dans l’un des onze collèges d’accueil. « C’est tôt, dit une employée de la médiathèque Grand M qui veut garder l’anonymat. Les parents ne trouvaient pas normal que leurs enfants aillent si loin (N.D.L.R., rarement plus de trente minutes​. Autrefois, les collégiens venaient entre midi et deux ou après les cours ; aujourd’hui ils arrivent trop tard. Il y a eu quelques actions pour éviter la fermeture des collèges. »

« Ceux qui s’opposaient au projet sont aujourd’hui contents »
Ce que confirme Ammaria, une jeune femme d’une trentaine d’années qui se promène avec sa mère et ses trois enfants devant la médiathèque : « Au début nous étions dans un collectif de quartier, les élèves devaient partir à Plaisance-du-Touch, une commune voisine, on trouvait que ça faisait trop loin. Mais il y a un très bon collège et la plupart de ceux qui s’opposaient sont aujourd’hui contents. »

Non loin de là, Nesrine, 14 ans, va rendre visite à une amie. Pour elle et pour son amie, pas question de quitter le quartier pour aller étudier. « Nous faisons l’école à la maison, j’aurais dû aller au collège Bellevue, mais mes parents ont peur pour moi dans les transports en commun. » La mère de son amie confirme « qu’il y a des violences aux arrêts de bus, des attouchements ».

De leur côté, Nora et Marlène, 12 ans, en classe de 5e, qui mangent un gâteau sur un banc, n’ont jamais rencontré le moindre problème dans les transports. « Bien sûr, cela dérange mes parents que je parte tôt, souvent il fait noir, ils auraient préféré qu’on ne détruise pas le collège », poursuit Nora, qui se dit ravie d’aller étudier ailleurs.

Plafond de verre
Fermer deux collèges dans un quartier déjà déserté par les services publics ne va pas sans susciter de nombreuses réactions. « Cela signifie que dans un quartier de 16 000 habitants, il n’y aura plus de collèges ! Vous vivez là mais vous irez étudier ailleurs ! C’est violent ! » s’insurge Abdallah Amgar, responsable CGT Educ’action 31. « L’école ne peut pas résoudre tous les problèmes de la Politique de la ville », ajoute-t-il.

Pascale Journé, directrice de « Bas d’immeuble », une association qui intervient dans le quartier depuis trente ans, soulève un autre problème : « Nous étions dans une logique territoriale avec un maillage d’intervenants et on pouvait intervenir avec les éducateurs de la prévention spécialisée quand les gamins rencontraient des difficultés. Aujourd’hui, les jeunes sont sortis de ce maillage. »

Son association est référente pour les élèves affectés au collège Fermat et fait le lien avec les parents. Elle les aide pour le volet administratif, les inscriptions et leur apprend à aller sur Pronote pour voir les notes de leurs enfants. Elle les accompagne au collège quand c’est nécessaire et les représente quand leur enfant passe en conseil de discipline. Elle s’occupe ensuite de trouver un nouveau collège d’accueil pour ceux qui sont exclus du dispositif pour comportement violent. Moins d’une dizaine l’an dernier.

« C’est un beau projet auquel on ne peut que souscrire », juge Patrick Massov, le principal du collège Fermat. Mais il regrette que le dispositif d’accompagnement cesse à l’entrée en 5e. « En 6e, les écarts se stabilisent ce qui prouve que l’accompagnement porte ses fruits. Puis en 5e, ils se creusent à nouveau. » Un constat partagé par Jean-José Piedra, le principal du collège Bellevue, « les écarts entre les élèves du secteur et les élèves de la mixité ne se comblent pas entre la 6e et la 3e. Mais les résultats de ces derniers sont bien meilleurs que s’ils étaient restés dans leur collège d’origine. »

De premiers résultats partiels portant sur une centaine d’élèves issus de la mixité montrent que 63 % d’entre eux ont décroché leur brevet, soit treize points de plus que leurs aînés scolarisés à la Reynerie, 21 % ont eu entre 10 et 12 (+10 points) et 33 % ont eu plus de 12 (+28 points). « Nous avons remarqué qu’ils sont plus nombreux à s’orienter vers une seconde générale ou technologique », salue-t-il. Signe que ce dispositif commence à briser le plafond de verre et ouvre la voie vers plus d’égalité.

Extrait de ouest-france.fr du 25.03.2

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