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Circulaire de rentrée : continuité de l’état d’esprit et de la politique (le blog de Marc Bablet)

20 juillet Version imprimable de cet article Version imprimable

Circulaire de rentrée : continuité de l’état d’esprit et de la politique
LE BLOG DE MARC BABLET
La circulaire de rentrée pour septembre 2020 est une circulaire bien ordinaire qui dit la politique ministérielle et l’état d’esprit ministériel qui favorise actuellement le grand désordre du système éducatif d’état et le grand désarroi des professionnels de l’éducation.

Le ministre est parait il déçu de ne pas avoir bénéficié d’un poste plus important comme la justice, dont on avait un moment parlé, ou l’intérieur. Mais Gala (c’est sans doute la première et la dernière fois que je cite ce type de presse mais là je ne résiste pas) nous rappelle qu’il a les moyens de se consoler en embrassant les arbres… Il est vrai que c’est dur de se voir renommer à un ministère où l’on a montré ses limites et où l’on risque de se faire essorer, d’autant que le cabinet est reconduit. Cabinet de droite qui n’a cessé de proposer ordre et contre ordre si bien que la haute administration (surtout les recteurs et les IADASEN) qui préfère la stabilité à l’agitation, prend du recul et se prépare douloureusement à une rentrée difficile. On peut penser qu’ils « applaudiront » aussi la nomination de Benoît Delaunay comme conseiller à Matignon. D’abord parce que celui-ci est un typique soutien de la politique Blanquer, sans doute un ami (juriste et sciences po comme lui) qui n’a pas eu l’occasion de connaître le métier de Recteur n’ayant fait qu’un peu plus d’un an à Clermont et à peine un an à Toulouse. Une parfaite illustration d’une part du fait que Matignon sera sous influence et d’autre part de la conception de L’État qui règne où l’on se moque de la durée et de la véritable compétence professionnelle qui se construit patiemment dans la durée.

Ayons aussi une pensée pour les sportifs qui apprécieront la fine connaissance de leurs problèmes par d’anciens fonctionnaires du sérail de l’éducation nationale. Ils ont quand même intérêt à faire attention parce qu’avec un premier ministre qui aime le rugby et qui a eu quatre filles qui sont passées par l’école, le collège et le lycée et des grands parents instituteurs…

Mais peu importe cette petite histoire même s’il on a le droit de s’en amuser ou de s’en désespérer, ce qui compte c’est la ligne politique dont on peut être sûrs qu’elle s’inscrit dans la continuité néo libérale et autoritaire. Par ailleurs continuera aussi cette sorte particulière de volontarisme optimiste (variante de la prétendue « pensée positive » qui mériterait de plus amples développements surtout dans un contexte de désastre social) qui caractérise le ministre quelles que soient les circonstances et qui va continuer même si on a bien vu qu’elle était particulièrement inadaptée au temps de la crise.

Une circulaire de rentrée bien ordinaire

On voit déjà que le ministre, sûrement moins motivé pour se soumettre à Jean Castex que pour gêner Édouard Philippe au profit du président, commence à flancher par rapport à ses intentions initiales. Il nous avait été dit à l’époque de son arrivée que le temps des circulaires était révolu. En 2018, la traditionnelle circulaire de rentrée a été abandonnée au profit d’un dossier de presse, le ministre ayant pour principe de gouverner le système en faisant les annonces au grand public en passant par-dessus les professionnels qui apprennent les choses par la presse. Une façon particulière de s’en faire apprécier. Le dit dossier de presse n’a pas eu grand succès d’abord du fait de son côté roman fleuve : tandis que les circulaires de rentrée sur 20 ans présentent chacune 12000 mots environ, le dit dossier en a un peu plus de 33000. Mais aussi du fait qu’il instaurait un type de communication qui ne correspond pas aux habitudes de lecture des professionnels qui ne sont pas forcément amateurs d’infographies comme l’on dit chez les communicants.

C’est sans doute pourquoi dès la préparation de 2019 on en est revenu à la tradition. La méthode de rédaction repose d’abord sur un plan établi par le haut encadrement de la DGESCO et par le cabinet. Ensuite chaque bureau se voit signifier le paragraphe qu’il doit écrire. Il remet sa copie au sous directeur qui fait ses corrections, puis le texte est passé au chef de service qui fait les siennes. A partir de là c’est l’échange entre la direction et le cabinet qui apporte des demandes de précisions et de corrections. Et on refait un tour de circuit, la dernière main étant évidemment mise par le cabinet du ministre. Assurément c’est un type de texte politique en premier lieu même s’il est porteur de quelques aspects techniques, les bureaux n’étant pas invités à avoir des conceptions de l’éducation divergentes qui pourraient être utiles à la progression de la pensée éducative institutionnelle même si par ailleurs le ministre passe son temps à faire appel à la créativité. En fait ils ne l’acceptent que quand elle est une créativité soumise. Les bureaux qui ne veulent se mettre en délicatesse avec leur autorité sont donc plutôt soumis au prêt à penser du cabinet. D’où aussi une part de la mauvaise ambiance qui a été décrite à la DGESCO où le sens du travail se perd.

Avec la circulaire de rentrée 2020, on revient à une circulaire bien ordinaire, plutôt courte (6600 mots) qui nous dit la continuité de la politique éducative en l’enrobant de messages qui cherchent l’amour des professionnels en leur « passant de la pommade », comme il est habituel de faire dans ce type de circonstances. Dans l’espèce on pourrait même se croire à la fin d’un match avec cette citation historique « on a gagné ! ». Comme si les politiques avaient, en cette affaire, gagné quoi que ce soit. Heureusement que le système éducatif français a été assez solide pour leur résister et produire les réponses de qualité que l’on a pu voir.

Peuvent-ils espérer quelque chose de l’effet cocorico ?

Encore une fois cette circulaire donne le ton habituel au discours ministériel : dans la tempête il n’y a pas de tempête. Même si on a perdu, on a gagné. Voyez :

Ainsi, grâce au travail de tous, la France a eu l’un des plus faibles taux de décrocheurs en Europe, un enseignement à distance salué par les parents et l’un des déconfinements scolaires les plus volontaristes. Notre réussite tient à cet engagement collectif, à un esprit d’équipe.

En substance « vous avez été très bon et il faut reconnaître mon volontarisme ». Mais où sont les données de recherche ou les statistiques validées sur la question du décrochage quand le ministre parle de 4%, ce qui est inférieur au taux d’absence des élèves indiqué par la DEPP pour le second degré dans une note d’information qui repose sur des données construites patiemment dans le temps pour une année ordinaire. On me dira que décrochage et absence ne sont pas la même chose et j’en conviens mais alors que signifie de dire qu’est décrocheur un élève qui ne répond plus au téléphone. Ne peut-il être simplement malade lui aussi ? Tout cela appellerait un travail sérieux mais on nous donne là l’image d’une manipulation d’une information dont on peut penser qu’elle n’existe même pas dès lors qu’on ne nous donne pas des sources vérifiables. Quant à parler de comparaisons européennes…

Mais le cabinet profite de l’occasion pour faire passer des messages subliminaux : comme l’on veut développer le numérique dans l’éducation (alors qu’il n’existe aucune preuve de son intérêt pour le bien être et la réussite des élèves, voilà un sujet sur lequel le ministre n’a plus besoin de la Science) il est évidemment avantageux de dire que l’enseignement à distance a été salué par les parents.

Et valoriser l’esprit d’équipe en s’incluant dedans est parfaitement cynique quand on sait que les professionnels se sont trouvés le plus souvent laissés à eux-mêmes. Espérons toutefois que cet esprit d’équipe qu’ils ont développé entre eux contre vents et marées institutionnelles sera également disponible pour les résistances nécessaires à venir contre la destruction du système éducatif d’état.

Le ministre qui n’a pas eu de ministère considéré comme plus prestigieux se voit toutefois récompensé en ajoutant les sports à son portefeuille. Sujet pour lequel on ne pourra plus dire qu’il est un spécialiste comme on a pu dire qu’il était un spécialiste de l’éducation parce qu’il avait été recteur et directeur général de l’enseignement scolaire. Il est remarquable de voir comment cela est indiqué dans la circulaire :

La création d’un vaste ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports est l’occasion de déployer une vision riche et cohérente du temps scolaire et du temps périscolaire de l’enfant.

Ce ministre qui a cassé les rythmes scolaires dans le premier degré et qui n’a conçu le rapport de l’élève au temps péri scolaire qu’à travers ses opérations « devoirs faits » et « plan mercredi » ou « vacances apprenantes », qui ne produisent pas grand-chose, utilise des superlatifs dans une perspective de communication. Chacun appréciera le « vaste ministère » et sa vision « riche et cohérente » comme si le changement des attributions ministérielles avait la moindre probabilité d’avoir une incidence sur ce qui relève de pratiques concrètes qui demandent du travail des professionnels dans chacune des communes concernées pour pouvoir espérer construire des véritables continuités du temps de l’enfant dans le cadre d’un projet éducatif territorial vraiment pensé.

Gommer le social

Encore une fois on voit à cette circulaire que le ministre et son directeur de cabinet ont horreur de la sociologie qui contrarie leur optimisme de rigueur. Voici la citation typique de leur vision du monde :

La diversité des situations personnelles des élèves pendant cette période induit cependant des écarts d’apprentissage.

Comme il faut bien reconnaître que tous les élèves n’en sont pas au même point d’engagement dans les apprentissages, on attribue les différences à la dimension « personnelle ». Soit dit en passant les différences de réussite existent en temps de confinement comme en temps ordinaire, le confinement ne faisant qu’accentuer les inégalités. Et donc la solution est toute trouvée : d’identifier les besoins propres à chaque élève et d’y répondre de manière personnalisée. Cela va justifier les évaluations dont on parlera plus loin. Mais surtout ces formules nient le poids des appartenances sociales dans le rapport à l’école et dans les résultats scolaires alors que toutes les études disponibles rappellent leur importance mais là encore quand la Science dérange, il est préférable de s’en passer.

On aurait vraiment envie de les enfermer dans une cellule avec pour seule lecture les 1200 pages de la recherche de Bernard Lahire « Enfances de classe » (on peut voir par exemple ce qu’en disent les cahiers pédagogiques) ou simplement de leur rappeler que la « Science » portée par l’OMS rappelle l’impact des inégalités sur la réussite personnelle des enfants.

On voit aussi dès l’introduction quel est le champ conceptuel de la pensée blanquérienne qui n’a pas dépassé la pyramide de Maslow et développe une conception psychologisante de la réussite et s’autorise à proposer une nouvelle conception de l’école dégagée des formulations de la loi : L’École de la République œuvre à l’accomplissement des élèves par l’élévation du niveau général, leur bien-être et la justice sociale.

La formulation « accomplissement des élèves » est en effet directement inspirée de ce modèle psychologique de la motivation humaine qui a été très discuté. On aurait préféré le rappel de la formulation légale mais comme l’entreprise de démolition et la recherche d’originalité ont cours, il n’est pas très étonnant que l’on n’ait pas repris ce passage central de la loi de la République : « Le droit à l’éducation est garanti à chacun afin de lui permettre de développer sa personnalité, d’élever son niveau de formation initiale et continue, de s’insérer dans la vie sociale et professionnelle, d’exercer sa citoyenneté. » Article L111-1du code de l’éducation.

Et toujours la contradiction entre des objectifs et des mises en œuvre

Si on peut être d’accord avec la formulation de l’objectif principal de cette rentrée particulière : L’objectif prioritaire de cette rentrée est d’établir un cadre serein propice aux apprentissages et à la reprise de la vie collective.

On ne peut en revanche qu’être frappé de la manière dont les mises en œuvre imposées aux professionnels sont au moins en partie en contradiction avec l’intention affichée. On commence le « cadre serein » en développant dès le 14 septembre des évaluations. On peut tout d’abord douter que l’évaluation propose un processus « serein » aux élèves dont on sait qu’ils la vivent souvent comme une menace. Notamment remettre d’entrée de jeu les potentiels « décrocheurs » face à des évaluations qu’ils peuvent avoir des difficultés à réussir n’est pas une bonne manière de les engager à de nouveaux apprentissages. Les confronter une fois de plus à des difficultés que les enseignants connaissent déjà ne servira pas à les aider mais risque de les enfoncer un peu plus dans leur sentiment d’incompétence. Dommage pour des gens qui croient à la psychologie de la motivation de ne pas comprendre cela. Pour la discussion de ce concept de « motivation » on pourra se reporter à mon billet.

Par ailleurs, jamais les mots utilisés : « positionnement » et « test », n’avaient été utilisés dans les circulaires de rentrée antérieures aux textes du ministre actuel. Ces deux mots témoignent de l’ambiguïté volontairement portée par le ministère ou de l’incompétence en matière d’évaluation des compétences des élèves. Le positionnement dans un test situe l’élève parmi d’autres élèves, ce n’est pas une évaluation diagnostique dont le but est de comprendre les difficultés des élèves pour agir en conséquence

Si vous n’êtes pas convaincus vous vous demanderez par exemple en quoi de simples exercices désormais appelés pompeusement « Outils de positionnement de début d’année » comme ceux proposés pour les mathématiques en cinquième sont plus utiles que tous ceux dont les professeurs disposent déjà dans les manuels.

J’ai déjà eu l’occasion de dire l’importance de la compréhension des réelles difficultés des élèves lors de la tâche d’apprentissage qu’il faut préférer à la manie de l’évaluation qui de fait classe les élèves et renvoie en permanence aux plus en difficulté leur différence, leur manque.

De la même manière en lycée professionnel il est proposé de commencer les périodes de formation en entreprise dès le 7 septembre, ce qui ne laisse pas de temps pour les préparer avec les élèves. Une curieuse manière de reprendre pieds au lycée alors que si ma mémoire est bonne ces périodes ne représentent qu’un tiers des temps de travail des élèves. Ce qui laisse la possibilité de ne pas commencer tout de suite, de se retrouver et de se préparer, même en terminale où il est vrai qu’il vaut mieux ne pas faire une telle période à proximité des épreuves du baccalauréat.

Et toujours une conception de l’éducation prioritaire réduite à la distribution de moyens

Il ne reste de l’éducation prioritaire que cette vision comptable :

L’ensemble des classes de CP et de CE1 en éducation prioritaire connaissent un maximum de 12 élèves par classe à la prochaine rentrée scolaire. Le dédoublement des classes de grande section, amorcé l’année scolaire dernière dans ces mêmes territoires, se poursuit progressivement pour être pleinement effectif à la rentrée scolaire 2021.

On passera sur l’erreur d’orthographe ennuyeuse pour un ministère qui publie une grammaire en deux volumes et s’en enorgueillit afin de nous apprendre notamment les règles de l’accord. Il faut rappeler que l’accord grammatical en français se fait selon la forme grammaticale et non selon le sens (mais c’est une erreur assez commune il est vrai de considérer que « l’ensemble » est un pluriel) et il faut donc écrire : L’ensemble des classes de CP et de CE1 en éducation prioritaire connaît…

Ce qui est impressionnant c’est que l’éducation prioritaire apparaît comme reléguée au second plan, sans perspective de fond, sans rappel de l’importance de la formation. Elle est en outre noyée dans la diversité des territoires. Si l’on croit élever le niveau général sans donner un peu plus de corps à une politique essentielle pour les enfants des milieux populaires, on se trompe lourdement. D’autant que les premières évaluations des CP et CE1 ne sont pas à la hauteur des espoirs qu’y mettaient ceux qui croient qu’il suffit de manipuler les nombres d’élèves pour faire progresser les élèves et qui oublient qu’enseigner est un métier. Un vrai métier qu’il convient de respecter comme on doit respecter ceux qui le portent avec bienveillance et exigence. C’est-à-dire principalement en en reconnaissant vraiment la réelle complexité qui a été particulièrement dite pendant la crise qui a agi comme un miroir grossissant. Il faudra encore en tirer des enseignements avec le recul quand il sera possible. Des groupes de professionnels et des équipes de recherche sont heureusement déjà au travail sur différents aspects de ce large sujet alors que le ministre ne s’intéresse pour l’avenir qu’au numérique…

Extrait de blogs.mediapart.fr/marc-bablet du 18.07.20

 

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