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16/09/05 - Dans les ZEP d’Argenteuil (val-d’Oise)

16 septembre 2005

Extrait de « Libération » du 16.09.05 : Le dégoût des enfants de la zone

Les lobes percés de diamants, la casquette vissée à l’envers sur le crâne, Laïty, en terminale littéraire, prend l’air moqueur : « Evidemment, je sais ce que c’est, une ZEP. » Il décline le sigle : « Zone d’éducation prioritaire. Ça veut dire qu’on met plus de moyens dans les établissements des quartiers difficiles. Mais, sérieusement, on ne voit pas bien la différence. » Il lâche son sac de cours pour serrer la main de ses copains, Bachir et Slimane, assis sur un muret dans la ZUP (1) d’Argenteuil (Val-d’Oise). « Ce qu’on voit, c’est qu’on nous envoie des profs débutants et jamais des vrais profs », intervient Slimane. « D’ailleurs, on dirait que les profs n’ont qu’une envie, c’est de se casser au plus vite, poursuit Laïty. Ils ne sont pas formés au public de la banlieue. C’est comme si les profs et les élèves parlaient deux langues différentes. »
« Si je m’appelais François... » Bachir, 19 ans, et Slimane, 18 ans, cherchent un emploi. Pour Bachir, la scolarité s’est arrêtée à la fin de la seconde. « Comme diplôme, j’ai juste le brevet des collèges. Il paraît que je peux être facteur avec ça, lâche-t-il, amer. Franchement, on m’a forcé à démissionner de l’école. Ça se fait beaucoup dans les lycées. Et, quand tu comprends que t’aurais mieux fait de bosser à l’école, on ne veut pas te laisser revenir... C’est sûr que si je m’appelais François ça serait différent. » Slimane a quitté le collège à la fin de la troisième. Ce qu’il en a retenu, c’est que « la principale était juste là pour faire le ménage, virer des gens ». Il a atterri en CAP de mécanique automobile : « De toute façon, études longues ou courtes, il n’y a pas de travail. »
Avec 100 000 habitants, Argenteuil « souffre de l’appauvrissement et de la précarisation d’une fraction de plus en plus importante de sa population », note le sociologue Daniel Verba, dans une étude sur les zones d’éducation prioritaire de la ville, réalisée en 1999. Ici, 57 % des élèves du second degré étaient scolarisés en ZEP en 2001. Et pour une majorité d’élèves croisés mercredi ZEP ne rime pas avec privilèges. « Dans un collège de ZEP, il y a surtout des élèves des cités et ça fait beaucoup de perturbations, note Anis, 15 ans. J’ai l’impression qu’on apprend mieux quand on n’est pas en ZEP. Quand les élèves viennent de tous les quartiers. »

Il y a une embrouille devant les portes du collège-lycée Romain-Rolland, au coeur de la ZUP d’Argenteuil. Des grandes ont fait fumer une petite de 9 ans. Kahina, 13 ans, s’énerve : « Vous êtes des malades, ma parole ! » Un collégien lance : « Tu vis dans la ZUP, tu vis dans l’asile. » Tous les gamins de la cité fréquentent le même établissement : « On est en famille, on se connaît bien. » Certains aiment l’école, d’autres la rejettent. Kahina assène : « Sans école, il n’y a pas d’avenir », citant sa mère qui fait des ménages. Kelly, 13 ans, hausse les épaules : « Moi, dès que j’ai 16 ans, je dis adieu à l’école. Je veux être coiffeuse, à quoi ça me sert l’histoire-géographie ? » Elle est nerveuse, ses mots partent en rafale : « Je déteste l’école, ça me stresse. Je bouffe mes stylos, ça agace les profs. Ils me parlent mal, ils se prennent pour le centre du monde, j’aime pas l’autorité... Comment je les insulte ! »

Thamilini, élève de 4e, juge les profs trop sévères : « Ils ne pensent qu’à punir, et ils nous disent que c’est pour notre bien ! » Kahina a détecté un autre problème : cette année, dans son collège, le principal et tous les surveillants ont changé : « C’est trop en même temps. Comme les surveillants ne nous connaissent pas, ils sont méchants. Il n’y a pas d’affection. » Elle explique encore que, lorsqu’elle se décourage, elle « décide de ne plus travailler ». Ses copines sont d’accord. Elles racontent toutes ensemble comment une enseignante s’est mis sa classe à dos dès la rentrée : « Elle impose ses règles, elle dit : "C’est moi qui commande, c’est moi qui fais la loi." Normal qu’on soit pas sympas avec elle ! » Pour Kahina, d’ailleurs, « les profs les plus sympas, c’est ceux qui étaient mauvais élèves avant. Les autres ne peuvent pas comprendre ».

« Tout le monde à l’ANPE ».

Dans le parc de l’Ile-Marrante, de l’autre côté de la Seine, une bande de copains joue au football. « La ZEP, normalement, ça veut dire moins d’élèves par classe et plus de moyens. Moi, j’ai l’impression que c’est tout l’inverse. Je ne vois pas les avantages, note Sofiane, 15 ans, qui vient de faire sa rentrée en seconde à Argenteuil. Pour que les élèves apprennent mieux, il faudrait que les profs s’intéressent à eux. Mais les profs sont dégoûtés. » Il raconte qu’au collège les heures de colle pleuvent facilement. « Y a des profs qui en distribuent tellement qu’on dirait un abonnement », intervient un copain. « De toute façon, dans vingt ans, il n’y aura plus de profs sur terre, prévient Sofiane. Ils font deux heures de transport pour venir travailler, ils sont enfermés toute la journée avec des élèves qui leur parlent mal et en plus ils sont mal payés. Franchement, c’est abuser de la part de l’Etat. » Les cinq copains envisagent l’avenir sans enthousiasme. Ils évoquent le grand frère de l’un d’eux, qui prépare un BTS en alternance, mais « ne trouve pas d’entreprise ». Sofiane résume : « A l’arrivée, tout le monde pointe à l’ANPE. » L’école, à leurs yeux, n’est pas seule responsable.
(1) Zone à urbaniser en priorité. Créées en 1958, les ZUP devaient répondre à la demande croissante de logements.

Marie-Joëlle Gros

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