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« Dès la maternelle, les élèves de milieux défavorisés prennent moins la parole ». Entretien avec Sébastien Goudeau (Observatoire des inégalités)

16 avril

« Dès la maternelle, les élèves de milieux défavorisés prennent moins la parole ». Entretien avec Sébastien Goudeau

En classe de maternelle, les enfants de milieux favorisés prennent plus la parole que les autres et ils sont jugés plus « intelligents » par les autres élèves. Dans un entretien, Sébastien Goudeau, enseignant-chercheur en psychologie sociale, revient sur deux expériences qui permettent de mieux comprendre comment se forgent, très tôt, les inégalités.

Quelles sont les expériences que vous avez menées ?
Nous avons effectué deux expériences [1]. Dans la première, nous avons mesuré, à l’aide d’observations vidéo, les prises de parole d’élèves âgés de cinq ans dans des classes de grande section de maternelle. Ces observations ont eu lieu lors des moments de regroupement, quand tous les élèves sont ensemble avec l’enseignant. Dans la seconde, nous avons présenté aux élèves ce que nous appelons des « scénarios » dans lesquels ils voient des élèves qui prennent la parole plus souvent et plus longtemps que les autres, et on demande ensuite aux enfants « pourquoi penses-tu que tel enfant parle plus longtemps que les autres ? ».

On voit apparaitre des écarts importants selon les milieux.
Ils sont considérables. Dans la première expérience, les enfants de milieux populaires contribuent en moyenne 50 % à 75 % de moins que les autres élèves. Plus précisément, ces enfants sont moins susceptibles d’être interrogés par l’enseignant. De plus, ils prennent moins spontanément la parole. Lorsqu’ils le font, ces élèves parlent moins longtemps. Une part non négligeable des enfants ne parlent quasiment jamais.

Le fait d’interagir avec l’enseignant est fortement lié au milieu social. Nous avons vérifié qu’il ne s’agisse pas d’une capacité plus ou moins grande à s’exprimer : c’est bien le milieu social qui joue et non la compétence, la maitrise du langage. Les enfants favorisés sont davantage socialisés à exprimer leur point de vue et ils ont des expériences culturelles familiales plus faciles à valoriser. Dans la mesure où une grande partie des apprentissages de l’école maternelle repose sur le langage oral, ces différences de contributions orales pourraient limiter les acquisitions des élèves de milieux populaires.

La seconde expérience va plus loin.
Oui, dans celle-ci, nous cherchons à comprendre comment les enfants interprètent le fait de parler plus souvent et plus longtemps. Pour eux, cela relève surtout de caractéristiques individuels : les élèves qui prennent la parole sont vus comme plus « intelligents », plus « gentils », « meilleurs à l’école », nous disent les enfants dans plus de la moitié des cas. Pour eux, il ne s’agit pas de facteurs extérieurs comme « parce que le professeur l’aime bien », qui ne représentent que 5 % des réponses environ. Sachant que dans un quart des cas l’enfant répond qu’il ne sait pas pourquoi certains élèves parlent plus longtemps.

Ils ont déjà intégré que la prise de parole est liée à la compétence. Les élèves qui parlent davantage sont valorisés et se valorisent. Un mécanisme est enclenché car ils prennent encore plus confiance en eux. Les autres intériorisent qu’ils sont moins bons. Les inégalités sont alors amplifiées.

Comment agir face à ces inégalités ?
On a deux types d’analyses. On peut penser que les choses se jouent ailleurs. Que c’est l’environnement social qui détermine la prise de parole, parce que les enfants favorisés ont des univers de vie qui les prédestinent à parler avec l’enseignant, ils ont plus d’expériences « extraordinaires ». Ceux qui racontent des voyages lointains, la visite de musées, des loisirs hors du commun se mettent bien plus en avant que ceux qui restent chez eux et jouent aux jeux vidéo, par exemple. Leurs parents leur apprennent à se valoriser, à raconter leur vie.

Dans les catégories populaires, on apprend davantage à ne pas se faire remarquer, à bien respecter les règles, au fait qu’à l’école, « on ne fait pas ce qu’on veut ». C’est le typique « arrête de faire ton intéressant ! ».

On pourrait se dire qu’il faut agir sur les inégalités sociales entre les familles, que c’est là où tout se joue, que l’école ne peut pas y faire grand-chose. Je pense que cela n’explique pas tout, que les pratiques des enseignants jouent aussi, de manière non intentionnelle. Par exemple, on sait que les moins favorisés prennent plus de temps pour répondre. L’enseignant aura tendance à passer vite à un autre élève. S’il prend plus de temps, s’il est plus à l’écoute, alors il obtiendra une parole plus diversifiée. La question de la valorisation par l’enseignant des élèves qui prennent la parole se pose aussi. Certains enseignants, par exemple, limitent ces temps de regroupement qui valorisent des enfants déjà valorisés. Nous continuons nos recherches sur ces mécanismes en comparant le mode d’intervention des enseignants, mais on ne peut se contenter d’attendre que les inégalités entre élèves à l’extérieur de l’école changent, on peut aussi agir dans la classe pour modifier l’amplification des inégalités dès les premières années de scolarisation.

Sébastien Goudeau est enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’université de Poitiers
Propos recueillis par Louis Maurin

Extrait de inegalites.fr du 12.04.24

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