> LA RUBRIQUE UNIQUE à partir de novembre 2025 > Regards sur l’éducation 2026 (Ocde). Les singularités françaises : moins de (…)

Voir à gauche les mots-clés liés à cet article

Regards sur l’éducation 2026 (Ocde). Les singularités françaises : moins de pénurie d’enseignants, moins de contractuels et de démissions, faiblesse des salaires et très fort sentiment de dévalorisation (François Jarraud)
Les chiffres de la DEPP (ToutEduc)

1er octobre

OCDE : Pénurie d’enseignants ou transformation du métier ?
La pénurie est-elle l’état normal du métier enseignant ? On pourrait le croire en lisant la nouvelle édition de Regards sur l’éducation publiée par l’OCDE. Mais n’est ce pas plutôt le symptôme de la transformation d’un métier ?

La France épargnée par la pénurie ?

"La pénurie de main-d’oeuvre dans les professions hautement qualifiées est courante dans les pays de l’OCDE, et la profession enseignante ne fait pas exception", écrit l’OCDE dans cette nouvelle édition de Regards sur l’éducation. "Dans certains pays, la pénurie se traduit par un grand nombre de postes non pourvus : en Lettonie et au Luxembourg, environ 4 % de l’ensemble des postes d’enseignant dans l’enseignement secondaire n’étaient pas pourvus à la rentrée 2024/2025. Cependant, dans la plupart des autres pays pour lesquels des données sont disponibles, la part des postes vacants non pourvus est inférieure à 3 % et souvent inférieure à 1 %. Le plus souvent, la pénurie d’enseignants se traduit par une proportion croissante d’enseignants qui ne sont pas pleinement qualifiés, car les systèmes d’éducation recrutent des enseignants ne disposant pas les qualifications d’enseignement requises pour pourvoir les postes vacants".

Sur ces points, la France semble bien placée. Les postes d’enseignants vacants semblent peu nombreux en France par rapport à la plupart des pays de l’OCDE. En 2024-2025, on compte 2934 postes vacants en France soit 0.4% des postes. C’est peu par rapport aux 3.6% du Luxembourg, 3% de la Roumanie ou de la Lettonie, 2% des Pays Bas. De même, la part des enseignants peu qualifiés (les contractuels) s’établit à 7.1% contre 9.1% en moyenne dans l’OCDE.

Le taux des démissions est lui aussi faible par rapport à celui des autres pays de l’OCDE : 0.3% des enseignants en France contre 4.2% en moyenne dans l’OCDE, 4.3% en moyenne dans l’Union européenne, 8% au Danemark, 7% en Finlande et en Angleterre.

Et l’OCDE explique que la pénurie d’enseignants est le reflet des problèmes généraux de recrutement dans les économies nationales. "Même s’ils mobilisent tous les leviers disponibles pour accroître l’offre d’enseignants, il est peu probable que les systèmes d’éducation parviennent à éliminer complètement les pénuries", écrit l’OCDE. "La pénurie d’enseignants s’explique en partie par la pénurie de main-d’oeuvre qualifiée à l’échelle de l’économie, qui résulte d’une combinaison de facteurs structurels et conjoncturels tels que le vieillissement de la population et les conséquences de la pandémie de COVID-19. Le recrutement d’enseignants devient plus difficile lorsque le nombre de personnes entrant sur le marché du travail diminue et que les opportunités d’emploi en dehors du secteur d’éducation sont nombreuses". Dans le cas de la France, le problème sera aggravé par les nombreux départs en retraite attendus du fait du vieillissement de la population.

La pénurie sur le terrain

Pourtant, des signes alarmants singularisent le crise du recrutement en France. D’abord l’accélération des difficultés depuis 2017. Ainsi, si on compte relativement peu de postes vacants, ceux-ci augmentent rapidement : il n’y en avait que 1 795 en 2017, 2 934 en 2024-25.

Surtout, la perception sur le terrain des postes vacants est nettement plus importante. Selon l’OCDE, la moitié des élèves de 15 ans (45%) fréquentent un établissement où le chef d’établissement déclare un manque d’enseignant préjudiciable aux apprentissages. C’était 17% en 2018. Il ne s’agit plus seulement des postes restés vacants aux concours de recrutement mais des professeurs absents. On retrouve là l’incapacité de l’administration à mettre en place des remplacements en nombre suffisant. Après avoir échoué à recruter, le ministère a lancé le Pacte pour améliorer le taux de remplacement. Puis il a divisé par deux les crédits... Le phénomène est aggravé selon les disciplines : selon l’OCDE, le nombre de postes non pourvus ou absents est nettement plus important en maths et en SVT que dans d’autres disciplines.

La croissance des démissions est elle aussi très rapide. Elles sont peu nombreuses par rapport aux autres pays. Mais il n’y en avait que 1 417 en 2017 contre 2 366 en 2023-24 alors même que les ruptures conventionnelles sont largement refusées par l’administration.

Le recrutement de contractuels semble faible par rapport à d’autres pays. Mais il est en croissance rapide dans le 2d degré. Si dans le 1er degré on ne compte que 3% de contractuels, on est à 11% dans le second degré. Un taux qui dépasse largement la moyenne de l’OCDE.

Singularités françaises

Regards sur l’éducation met aussi en évidence des singularités françaises. D’abord sur les salaires. Cette édition pointe encore la faiblesse des salaires français. Ainsi une professeure des écoles avec 15 ans d’ancienneté perçoit en moyenne 51 088 $ (en parité de pouvoir d’achat) par an. La moyenne de l’UE est à 62 650$ et celle de l’OCDE à 64 349$. Cette enseignante est payée 20% de moins que la moyenne de l’OCDE. Dans le second degré, ce n’est pas mieux. Au collège, une enseignante ayant 15 ans d’ancienneté gagne 54778$ en France, 65 122$ en moyenne dans l’UE et 66 583 en moyenne dans l’OCDE. C’est 18% de moins que la moyenne OCDE.

Ces salaires particulièrement bas ne sont pas près de s’améliorer. L’OCDE montre une évolution contrastée des rémunérations selon l’ancienneté. De 2015 à 2025, le salaire des enseignants ayant 15 ans d’ancienneté a diminué de 0.1% alors qu’il augmentait dans la plupart des pays de l’OCDE. Celui des débutants a augmenté de 7%. L’écart de rémunération avec la moyenne OCDE pointe la masse des enseignants expérimentés alors que les débutants sont à peu près à la moyenne OCDE (au collège 48 743$ en France contre 49 712$ en moyenne OCDE). On a là la limite de la politique d’attractivité menée depuis 2017 : l’enseignement est un métier où on n’a aucune progression significative de salaire jusque dans les toutes dernières années d’exercice. C’est la traversée du désert ! Seulement 26% des enseignants se déclarent satisfaits de leur rémunération. La moitié de la moyenne OCDE. Le coût d’entrée dans le métier est élevé (un master) et les attentes non satisfaites.

Cela a peut-être à voir avec l’autre singularité française : un très fort sentiment de dévalorisation dans la société. Les enseignants français sont ceux qui se sentent le moins appréciés par les parents. C’est particulièrement le cas au collège : 45% , le taux le plus bas de l’OCDE. C’est un peu mieux à l’école : 59%. Comme l’écrit l’OCDE, "dans les pays et autres entités de l’OCDE, relativement peu d’enseignants ont le sentiment que leur profession est valorisée dans la société. En moyenne, seuls 22 % des enseignants des établissements publics et privés déclarent être « d’accord » ou « tout à fait d’accord » avec l’idée que l’enseignement est valorisé dans la société, ce qui témoigne d’une perception largement répandue d’une reconnaissance sociale limitée de la profession. Des niveaux particulièrement bas sont observés en France (4 %)". Un taux record.

Une autre enquête OCDE, TALIS 2024, montre que le taux de satisfaction professionnelle des enseignants français est le plus bas des pays de l’OCDE. Il y stagne depuis 2018.

Autres éléments du tableau : les enseignants français assurent nettement plus d’heures d’enseignement que la moyenne OCDE. Ils travaillent dans des classes nettement plus chargées. Si la taille moyenne des classes a baissé depuis 2015 au primaire (de 24 à 21 élèves en moyenne), elle a augmenté dans le 2d degré (de 25 à 26 élèves). On est nettement au dessus de la moyenne OCDE à 23 élèves dans le second degré.

Un "nouveau métier" qui passe mal

La France se singularise par une conception souvent restée traditionnelle du métier enseignant, celui d’un métier à vie reposant sur une vocation et un soutien de la société. C’est ce que montrent les chiffres particulièrement bas des démissions. Elles sont perçues comme choquantes de ce coté ci de la Manche alors que de l’autre coté près d’un enseignant sur 10 quitte le métier chaque année. On assiste en Angleterre comme au Danemark à un va et vient dans le métier qui est perçu comme un job comme les autres.

Les réformes répétées ont leur place dans la pénurie d’enseignants. TALIS 2024 l’a bien montré. "En moyenne, environ 31 % des enseignants déclarent en outre qu’on leur demande de mettre en oeuvre des initiatives de changement sans les ressources nécessaires, une proportion qui va d’environ 13 %, voire moins, en Bulgarie, en République slovaque, en République tchèque et en Roumanie, à près de 50 % en France", écrit l’OCDE. "Il ressort donc de ces constats que la pression que peuvent ressentir les enseignants face à la nécessité de suivre l’évolution des réformes dépend non seulement de la cadence de celles-ci, mais aussi du soutien (ou en l’occurrence de l’absence de soutien) qui leur est accordé pour leur mise en oeuvre".

Le métier traditionnel est mis sous pression de la valse des réformes qui tentent d’imposer une autre conception. Avec le nouveau management public, on promeut un métier nettement plus contrôlé, avec des tâches administratives accrues et des obligations professionnelles nouvelles comme l’inclusion. Le phénomène a été très bien montré par L. Le Vasseur, B Wentzel, V Dupriez et P Périer dans une étude portant sur 4 pays francophones publiée dans la Revue de Sèvres n°94.

Au Québec, la Gestion axée sur les résultats (GAR) qui "soumet les enseignants , sur la base de données probantes, au contrôle de leurs pratiques pédagogiques , les contraint à adopter des méthodes dites efficaces, instille un esprit de compétition et de comparaison entre eux et les oblige à enseigner en fonction des objectifs ministériels... Une application sans discernement de la GAR instaure ainsi une culture de la performance qui fait pièce à la culture pédagogique issue de la réforme démocratique des années 1960 qui réduit l’empan du travail éducatif des enseignants et déstabilise leur identité professionnelle".

Beaucoup d’enseignants français vont se reconnaitre dans cette évolution. Depuis 2017 une forte pression a été mise sur les enseignants pour appliquer une GAR française à base de formations obligatoires, d’évaluations répétées et de très nombreux "guides" publiés par l’institution.

Comme l’écrivent les 4 auteurs de cette étude, "l’attractivité et la rétention dans le métier dépendent assurément de l’amélioration des conditions du travail enseignant mais elles pourraient également relever de la compréhension de facteurs culturels et sociaux qui détériorent le travail enseignant". La pénurie d’enseignants reflète aussi le rejet de la nouvelle gestion du système éducatif et de ses valeurs.

François Jarraud

Retrouvez-moi sur X et Bluesky

Extrait de mediapart.fr du 29.09.26

 
Les personnels de l’Education nationale : quelques données saillantes

L’Education nationale publie son "panorama statistique des personnels de l’enseignement scolaire", un fort volume de 360 pages dont voici quelques données saillantes.

"Les trois quarts des agents de l’éducation nationale sont fonctionnaires ou assimilés (...). La part des contractuels et maîtres délégués parmi l’ensemble des personnels est passée de 14 % en 2015 à 25 % en 2025. Elle augmente chez les enseignants (de 6 % à 9 %) et progresse fortement chez les non-enseignants (de 48 % à 68 %). La présence parmi ces derniers des personnels d’assistance éducative, tous contractuels, et la création en 2014 du métier d’AESH expliquent cette croissance."

"Une majorité des personnels de direction sont des femmes (56 %), avec des variations selon les corps : 48 % des proviseurs ou principaux d’établissement contre 66 % des adjoints."

"À la rentrée 2025, sur l’ensemble des personnels en mission d’enseignement ou directeurs d’école dans le premier degré public, 13 % exercent des fonctions de direction (dont 2 % totalement déchargées)."

"L’attractivité est élevée pour les concours de personnels administratifs, sociaux et de santé (ASS), avec huit présents pour un poste, et pour les concours de conseillers principaux d’éducation (CPE) avec sept présents pour un poste. Elle est plus faible aux concours de psychologues de l’éducation nationale (PsyEN). Aux concours enseignants, on compte trois présents pour un poste dans le premier degré et quatre dans le second degré." Les seuils d’admission dans le 1er degré varient de 6/20 à Créteil et Versailles à 13/20 dans l’académie de Rennes.

Durant l’année scolaire 2024-2025, 942 700 congés maladie ont été comptabilisés, "soit environ 17,9 millions de jours d’arrêt pour l’ensemble des agents de l’éducation nationale". S’y ajoutent 63 800 congés pour accueil d’enfant qui "représentent 3,1 millions de jours d’arrêt (...). En moyenne, cinq agents sur cent sont absents un jour donné pour raison de santé ou accueil d’enfant."

"Durant l’année scolaire 2024-2025, 2 100 enseignants fonctionnaires du public (..) ont choisi de quitter définitivement l’éducation nationale, soit 3,1 ‰ (vs 0,5 ‰ en 2008-2009), plus souvent dans le premier degré, plus souvent par démission qu’à la suite d’une rupture conventionnelle. Le taux de démission des stagiaires est de 26,5 ‰ (9,4‰ en 08-09), contre 4,6 ‰ des titulaires ayant moins de cinq ans d’ancienneté, 1,8 ‰ de ceux qui enseignent depuis cinq à quinze ans et 0,6 ‰ des plus expérimentés."

"94 200 AESH sont en CDI à la rentrée 2025, ce qui représente 68 % d’entre eux", il faut aussi compter 560 APSH (accompagnants de personnels en situation de handicap).

"Les métiers de l’enseignement scolaire impliquent un contact permanent avec des publics — élèves, familles — susceptibles de générer des exigences émotionnelles importantes. Deux personnels sur cinq déclarent ainsi devoir souvent cacher leurs émotions ou faire semblant d’être de bonne humeur. Une proportion similaire de personnels indiquent être souvent au contact de personnes en situation de détresse (...). Toutes missions confondues, un quart des personnels ressentent souvent un sentiment d’isolement dans l’exercice de leur métier."

Le panorama ici (PDF)

Extrait de touteduc.fr du 01.10.26