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Les Cordées de la réussite : éduquer à la mobilité depuis les marges, article d’Apolline Sauvage (Diversité 208 | 2026 Les marges en éducation)

10 juillet

Diversité 208 | 2026
Les marges en éducation
Dossier

Les Cordées de la réussite : éduquer à la mobilité depuis les marges
Apolline Sauvage

Pensées comme un levier de démocratisation scolaire, les Cordées de la réussite visent à rapprocher de l’enseignement supérieur les élèves issus d’établissements considérés comme situés « en marge » du système éducatif, c’est-à-dire situés en zone rurale, périurbaine ou urbaine défavorisée. À partir d’une enquête qualitative menée dans plusieurs Cordées de l’académie de Lille, cet article interroge la manière dont ces dispositifs, qui se sont progressivement diversifiés, ambitionnent de réduire les distances scolaires, sociales et géographiques qui sépareraient effectivement les bénéficiaires des études supérieures. Nous expliciterons les évolutions qu’ont connues ces dispositifs depuis leur création en 2008 et nous montrerons comment les enseignants-référents sélectionnent les participants jugés « motivés » et les accompagnent dans des activités destinées à « ouvrir le champ des possibles » tout en contribuant à construire la mobilité géographique et symbolique comme condition implicite de la réussite.

[...] Pour conclure…
Ainsi, la lutte contre les inégalités produit ses propres mécanismes de tri. En cherchant à « rapprocher du centre » certains élèves, les Cordées tendent à renforcer les écarts au sein des marges mêmes qu’elles visent à réduire. Les établissements encordés se trouvent alors traversés par une double ligne de fracture : celle qui les sépare du « centre » scolaire (les établissements prestigieux, les filières sélectives), et celle, plus discrète, qui distingue les élèves jugés « mobilisables » de ceux laissés à l’écart du dispositif. L’ouverture promise s’accompagne d’un déplacement des frontières de la réussite et de la relégation, qui s’opèrent désormais à l’intérieur même des marges éducatives.

Autrement dit, les Cordées de la réussite ne suppriment pas les marges éducatives, mais les déplacent. En intégrant certains élèves « mobilisables » tout en laissant à distance ceux qui résistent ou ne peuvent s’approprier la norme de la mobilité, elles produisent une nouvelle forme de distinction. La marge n’est plus seulement celle de l’échec ou du manque, elle devient celle de l’immobilité. Ce glissement révèle une transformation subtile, mais profonde du regard porté sur les publics populaires : de bénéficiaires à « éduquer », ils deviennent, malgré eux, les porteurs d’un déficit de mobilité à combler.

Les Cordées continuent toutefois d’évoluer. Leur diversification ainsi que leur multiplication à l’échelle nationale valorisent aussi la démocratisation de ces dispositifs. Ils touchent aujourd’hui plus d’élèves, pas uniquement brillants sur le plan scolaire, mais avant tout « curieux » et « motivés », c’est-à-dire ceux qui maîtrisent les codes sociaux de l’école (Perrenoud, 2018). Les Cordées se développent dans toutes les filières du supérieur, notamment les filières courtes, afin de valoriser aussi les formations de proximité.

En définitive, les Cordées de la réussite éclairent la manière dont les politiques éducatives contemporaines, sous couvert de démocratisation, réaffirment les logiques de différenciation internes au système scolaire. Loin de gommer les écarts entre centre et périphérie, elles en proposent une nouvelle géographie. La mobilité et, plus précisément, l’aptitude des élèves à quitter la marge pour rejoindre, même temporairement, le centre deviennent le critère de légitimité scolaire et où la marge se recompose autour de ceux qui n’en maîtrisent pas les codes. Ces résultats justifient également l’intérêt de prolonger mon enquête en travaillant sur les retours des bénéficiaires : comment vivent-ils le rapport entre leurs aspirations et la norme de mobilité qui leur a été transmise ? Quelles sont leurs motivations à intégrer et à se maintenir dans ces dispositifs ?

[Extrait de journals.openedition.org de juillet 2026

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