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Inégalités : pourquoi on ne fait pas dire ce que l’on veut aux chiffres
L’idée commune selon laquelle on peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres est pratique. Elle permet à tout le monde de prétendre avoir raison en même temps. Ce qui n’empêche pas de débattre de leur utilisation. Les explications de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.
« On nous manipule », « on peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres ». L’idée que les chiffres ne veulent rien dire est très répandue en France. Notre pays n’a pas l’âge de raison en matière de statistiques. La thèse selon laquelle on manipule les données est pratique : aucun discours ne peut prétendre l’emporter, tout le monde peut avoir raison en même temps.
Peut-on manipuler les chiffres ? Aussi bizarre que cela puisse paraître, on pourrait dire que pour répondre « non », il faut comprendre que « oui ». Expliquons ce paradoxe : toute information statistique est une construction qui repose sur des hypothèses, des choix faits par des statisticiens [1] qui sont des êtres humains, et non des robots. Pour mesurer la pauvreté par exemple, selon le seuil que l’on va choisir, le nombre de personnes pauvres varie presque du simple au double, de cinq à dix millions. De la même manière, l’utilisation d’échelles de temps ou de territoires variées aboutissent à des résultats différents. À la question « est-ce que les inégalités de revenus augmentent ? », la réponse ne sera pas la même si l’on observe ce qui se passe depuis 2, 5, 10 ou 30 ans.
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On peut multiplier les manières de « travailler » les chiffres et aboutir à des conclusions différentes. S’agit-il de « manipulation » ? S’agit-il de trucage ou de mensonge ? Non, il est question de choix statistiques : toutes les présentations sérieuses ont leur valeur. Personne, par exemple, ne peut dire qu’une mesure de la pauvreté est plus « objective » qu’une autre, mais c’est une question de convention qui, au fond, repose sur un choix subjectif. Cela n’empêche pas de préférer telle ou telle mesure.
L’important est de comprendre les hypothèses posées, de discuter leur valeur, ainsi que les représentations choisies. Par exemple, il faut observer les échelles des axes d’un graphique : parfois, elles ne partent pas de zéro pour que l’on puisse mieux observer les évolutions. Ce n’est pas une manipulation, mais il faut en tenir compte. Il est fondamental de mesurer la qualité des données : la taille et la composition de l’échantillon notamment, mais aussi la possibilité de suivre des évolutions dans le temps. La plupart des sondages, par exemple, n’ont pas grande valeur : ils ne reflètent qu’une opinion du moment, peu réfléchie, à un moment donné.
On ne fait pas dire ce que l’on veut aux chiffres, mais on fait des choix toujours discutables, qui doivent être débattus. Bien entendu, certains commentateurs sont plus ou moins honnêtes. Il ne faut pas être naïf quant au lien entre la présentation des données et l’argumentation. Certains savent manier les chiffres pour défendre leur point de vue : il faut savoir décrypter l’information.
Pour analyser les données, on a autant besoin d’interpréter les chiffres que de décrypter la méthode. S’interroger sur les sources, sur les concepts utilisés et sur les choix d’échelles, notamment de temps ou d’espace, constitue une part essentielle du travail de compréhension des inégalités. Pour beaucoup, ce travail semble une opération technique, alors qu’il s’agit également d’un exercice politique au sens large du terme.
| Quand les inégalités font le buzz Les Français se délectent de bons mots. Ces envolées permettent de briller en société. Celui qui les manipule avec aisance s’offre une belle audience. Le débat sur les inégalités est inondé de propos dramatisés pour faire le buzz, les médias raffolent des clashs. Il ne faut pas mésestimer les enjeux financiers de ces pratiques : un ouvrage qui se vend bien rapporte beaucoup d’argent ; une émission théâtralisée où l’on s’écharpe fait davantage d’audience qu’un débat sérieux. Ceux qui parlent de tout et de rien avec véhémence et assurance occupent l’espace. Dans le domaine des inégalités, la dénonciation de l’hyper-richesse marche aussi bien que le misérabilisme, mais l’un et l’autre ne font guère avancer l’analyse. Dans le vide des données, on peut débattre sans fin. |
[1] Pour aller plus loin, lire les ouvrages d’Alain Desrosières, et notamment La Politique des grands nombres, histoire de la raison statistique, éd. La Découverte, 1993.