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Fin des groupes de niveau : la mesure du « Choc des savoirs » officiellement abandonnée
C’est désormais officiel : l’obligation des groupes de niveau au collège prend fin. Le décret publié jeudi dernier entérine l’abandon de la mesure phare de la réforme du « Choc des savoirs », lancée en 2024 par le ministre Gabriel Attal.
Une réforme très contestée dès son annonce
Deux ans plus tard, après quatre ministres de l’Éducation nationale successifs, le ministre Édouard Geffray avait déjà annoncé, lors du Conseil supérieur de l’éducation du 4 décembre 2025, que les groupes de niveau ne seraient plus obligatoires à la rentrée suivante. Le décret publié confirme cette décision. Dès son annonce, la réforme avait suscité une forte opposition. Enseignants, parents d’élèves, syndicats et chercheurs s’étaient largement mobilisés contre ce dispositif entérinant tri scolaire et social. Dans de nombreux établissements, les personnels ont alors affirmé : « Nous ne trierons pas nos élèves ».
Une réforme très peu appliquée dans les collèges
Dans les faits, la mesure n’avait jamais été réellement généralisée. Selon une enquête du SNES-FSU publiée en novembre, un collège sur cinq selon une enquête du Snes-Fsu (19 %) appliquait pleinement les groupes de niveau.
Pour le syndicat, ces chiffres constituaient « des résultats sans appel » et illustrent le rejet du dispositif par les équipes éducatives. Parallèlement, la part des collèges fonctionnant en classes entières a progressé. L’enquête montre également que d’autres mesures associées à la réforme restaient peu mises en œuvre.
Des effets négatifs sur l’organisation du travail
La mise en place des groupes a également été critiquée pour ses conséquences sur l’organisation, complexifiée, des établissements. « Le temps consacré aux aspects organisationnels a longtemps prévalu sur le travail pédagogique » résumait en juin le rapport de de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR).
Un constat critique de l’Inspection générale
Les critiques ne se limitent pas aux organisations syndicales, personnels et parents d’élèves. Dans un rapport publié en juin 2025, l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) dressait déjà un bilan critique de la mesure.
Les inspecteurs évoquaient notamment « l’écart entre le discours et le réel » et reconnaissaient que « la mesure n’a que peu permis de faire émerger des solutions pour les élèves les plus fragiles ». Ils recommandaient alors de repenser la politique engagée et d’inscrire les évolutions du collège dans « une démarche de long terme ». Le bilan dressé était sans appel : la mesure n’a pas permis de faire émerger de solutions efficaces pour les élèves les plus fragiles. Au contraire, elle a contribué au creusement des écarts et du séparatisme.
Ce constat d’échec n’est pas une surprise : de nombreuses alertes, ignorées et méprisées, avaient été lancées dès le départ par la communauté éducative – enseignants, syndicats, familles et chercheurs. Les effets du tri des élèves étaient déjà largement documentés.
La fin d’une mesure emblématique
Avec la publication du décret mettant fin à leur obligation, les groupes de niveau apparaissent aujourd’hui comme l’une des réformes les plus contestées du « Choc des savoirs ». Peu appliquée sur le terrain, critiquée par les personnels et par l’Inspection générale, la mesure est finalement abandonnée deux ans après son lancement. La réforme aura aussi supprimé au passage une heure de technologie en 6e.
Si le débat sur la prise en charge de l’hétérogénéité scolaire reste ouvert, la séquence des groupes de niveau illustre une nouvelle fois la difficulté à imposer une réforme éducative sans adhésion des acteurs de terrain.
Djéhanne Gani
Extrait de cafepedagogique.net du 16.03.26
L’édito
Groupes de niveau : l’échec d’une réforme imposée
Fin des groupes de niveau : la mesure du « Choc des savoirs » officiellement abandonnée
Au lendemain du premier tour des élections politiques, une leçon politique s’impose : celle d’une méthode et d’une vision de l’action publique qui ne fonctionnent pas. Réformer à marche forcée, à toute vitesse, au mépris du terrain et de la recherche.
Comme pour les mathématiques dans la réforme du lycée, la fin officielle de l’obligation des groupes de niveau au collège ne marque pas seulement l’abandon d’une mesure pédagogique. Elle révèle surtout l’échec d’une méthode politique devenue trop fréquente dans les réformes de l’école : décider dans l’urgence, afficher et annoncer avec force, sans écouter le terrain ni la recherche.
Ces réformes usent les personnels et sont une nouvelle preuve de la difficulté à réformer l’école sans construire un véritable consensus éducatif.
Brutalité, mépris, verticalité sont devenus une marque de fabrique qui renforce la défiance entre les personnels et l’institution — à l’image de celle qui s’installe entre l’État et les citoyens.
Retour sur l’échec de la réforme des groupes de niveau, officiellement abandonnée après la parution du décret.
Lors de la présentation de la réforme, Gabriel Attal affirmait : « Quand vous avez des élèves qui ont un niveau tellement différent dans une classe, vous finissez par tirer tout le monde vers le bas. » Une position politique qui s’est appuyée sur une intuition simple, mais qui contredisait largement les travaux de recherche en sciences de l’éducation. Depuis des décennies, les études montrent que les dispositifs de tri scolaire tendent à accroître les inégalités et à pénaliser en premier lieu les élèves les plus fragiles. Présentée comme une solution, la mesure reposait en réalité sur un modèle éducatif contesté par les connaissances scientifiques.
Des alertes, unanimes, et unanimement méprisées
Les alertes n’ont pourtant pas manqué. Chercheurs, enseignants, syndicats et parents d’élèves se sont mobilisés. Des membres du Conseil scientifique de l’Éducation nationale ont démissionné après avoir lancé l’alerte en mars 2024. Les organisations professionnelles ont multiplié analyses et mises en garde. Malgré cela, la réforme a été maintenue, imposée rapidement, sans réelle appropriation par le terrain.
Deux ans plus tard, le constat d’échec est largement partagé. L’Inspection générale évoquait dans rapport publié l’été dernier « l’écart entre le discours et le réel » et reconnu que « la mesure n’a que peu permis de faire émerger des solutions pour les élèves les plus fragiles ». De fait, la mesure des groupes de niveaux, devenus groupes de « besoin »n’a jamais été pleinement déployée : seule une minorité de collèges l’a réellement mise en œuvre dans son esprit originel.
Un double échec : pédagogique et politique
L’échec est donc à la fois pédagogique et politique. Pédagogique, parce que la promesse d’un meilleur accompagnement des élèves les plus en difficulté ne s’est pas concrétisée. Politique, parce que cette séquence illustre les limites d’une gouvernance fondée sur l’annonce rapide et la symbolique réformatrice, au détriment du travail de concertation et d’évaluation.
L’Ecole ne se réforme pas contre celles et ceux qui la font vivre. Les enseignants ne sont pas de simples exécutants, ils sont les professionnels de terrain dont l’expertise est indispensable à toute transformation durable. Ignorer leurs analyses, ainsi que celles de la recherche, affaiblit inévitablement la portée des réformes en les méprisant au passage. Ce sentiment de mépris et de déconsidération est massif chez les personnels éducatifs, et (auto)destructeur. Les politiques éducatives menées au pas de charge épuisent les personnels sans résultats pour les élèves. Le bilan de l’échec est triple et les effets seront certainement durables et profonds.
La question de l’hétérogénéité des classes demeure un enjeu majeur pour le collège. Mais l’épisode des groupes de niveau rappelle une évidence essentielle : une politique éducative solide ne peut se construire ni contre les savoirs scientifiques, ni sans les professionnels, ni en marge des réalités du terrain. C’est à cette condition seulement que les réformes peuvent espérer durer.
Djéhanne Gani