> LA RUBRIQUE UNIQUE à partir de novembre 2025
> Pratiquer le contrôle surprise, est-ce enseigner ? : témoignage d’un prof de (…)
Voir à gauche les mots-clés liés à cet article
Contrôle surprise : l’école de la confiance ou de la méfiance ?
Que penser des contrôles surprises ? Mauvaise ou bonne surprise ? Professeur de lettres pendant seize ans en collège, essentiellement en REP et REP+, David Martins est aujourd’hui formateur en Français pour les étudiant.es en Master MEEF préparant le CRPE ou le CAPES de Lettres. Dans ce texte il ouvre le débat : pratiquer le contrôle surprise, est-ce enseigner ?
Une nouvelle journée au collège est sur le point de commencer.
Il est 8h14. Comme tous les jours de la semaine Julie franchit le portail de son nouvel établissement. Elle est en train de découvrir la sixième.
Mais, ce matin, elle a une petite pelote dans l’estomac.
Pas une de ces pelotes dont on aime tirer le fil avant de la faire rouler pour savoir jusqu’où elle peut aller.
Pas une pelote de laine, non. Plutôt une pelote de nerfs.
Les nerfs en pelote. Une boule qui pèse dans son ventre.
Hier Julie a eu un contrôle surprise.
Et ce qu’on peut dire c’est que son professeur l’a bien eue.
Pendant le trajet de retour en car, en rentrant chez elle, elle s’était demandé si c’était ça alors le fameux collège, s’attendre à être surprise.
S’y préparer. Être sur le qui-vive. Guetter. Pister. Flairer le coup inattendu.
Être aux aguets.
Quand elle avait fait la journée de visite, elle n’avait pas pensé à ça.
Quand on lui avait dit tu verras la vie au collège est pleine de surprises, elle avait eu en tête bien autre chose.
Sans doute parce que pour Julie jusque-là une surprise c’était plutôt quand son voisin venait la chercher pour jouer, quand son père le soir la sortait du lit pour allait voir un hérisson dans le jardin ou le ciel picoré d’étoiles.
Quand le dimanche matin on lui annonçait une balade en vélo, une sortie à la montagne ou que sa mère lui demandait avec quelle couleur elle voulait repeindre sa chambre.
Contrôle surprise… c’est-à-dire ?
Au collège on doit perdre sa naïveté ?
La candeur c’est fini ?
Grandir c’est changer ? Mais changer et tout oublier ?
Oublier tout ce que les adultes ont perdu et qu’ils aimeraient tant retrouver ?
Qu’ils cherchent en vain et se désolent de ne pouvoir atteindre de nouveau ?
Julie a lu Le Petit Prince, alors en passant le portail elle repense à toutes ces questions.
Si l’on chausse de nouveau nos yeux d’enfants, la notion de contrôle surprise en fait est vraiment surprenante, c’est le moins que l’on puisse dire.
La définition m’arrête : contrôle surprise ?
Etonnant projet.
Superbe oxymore c’est évident.
Va mon petit élève, je ne te hais point !
Il y aurait de l’amour déguisé là-dessous.
Ah non, pas possible, on l’a entendu répété tant de fois, « on n’est pas là pour aimer les enfants ».
Oxymore.
Manier les contraires, jouer avec les contrastes, personnellement j’adore, c’est le plaisir de toute femme et de tout homme de lettres.
Mais point de plaisir ici, l’affaire résiste.
Contrôle surprise.
Pour moi la chose se résume à un mauvais jeu de mots.
Et rejoint sans hésiter la liste des :
Cadeaux empoisonnés
Baiser de Judas
Mauvaise blague
…
Le grand tiroir des mots qui font mal et donnent plutôt des maux de ventre que du baume au coeur.
Contrôle surprise.
J’imagine un radar dans les fourrés.
Vous avez l’image.
La route de l’été comme le chemin vers le collège, l’insouciance, l’air qui rentre par la fenêtre en roulant, le bruissement des feuilles en marchant, l’horizon lumineux d’une plage que l’on s’apprête à rejoindre, de la musique dans les oreilles avec des baskets neuves au pied, retrouver le silence et la mer, retrouver les copains.
Et paf, le flash ! Le contrôle de police : surprise !
L’oxymore sur la route des vacances.
Si on pense à cet instant aux jurons que lancent la plupart des automobilistes grillés par un flash, à ceux que l’on a pu soi-même laisser échapper, je n’ose pas imaginer la réaction de l’adulte qui encadre un élève réagissant de la même manière en découvrant son contrôle surprise.
Contrôle surprise.
Je ne doute pas qu’en tant qu’enseignant on aimerait sans doute une inspection surprise.
Ecole de la confiance, l’école faisons-là ensemble…
De confiance on passerait pas à méfiance ?
Après tout, il n’y a qu’une syllabe qui change.
Une syllabe c’est pas grand chose et c’est pourtant tellement.
Je vois, les couloirs d’un métro londonien. Les murs carrelés.
Au sol « Mind the Gap ». Avant de remonter prudence !
Le message d’une visite en Angleterre, le signal donné aux élèves : méfie-toi, attention, vigilance.
La pelote est là, elle se fait boule de nerfs.
Julie arrive dans ma classe.
– Monsieur je me sens pas bien ce matin.
Infirmerie, des allers, des retours.
Alors c’est ça le collège.
Attention où vous mettez les pieds. Mind the gap !
C’est peut-être pour ça que notre Ecole est parrainée par des assurances, des mutuelles et des banques.
Pour parer aux mauvais coups.
Il pleut des surprises au collège.
L’Ecole de la Confiance et du contrôle surprise. Un slogan. Un parcours avenir.
Pour tenter de bien circonscrire la notion de surprise, dans le contrôle, et voir si l’on est sur la farce attendrie ou le coup de Trafalgar je propose un exemple.
Ex.1 : Le renard a surpris la poule.
Autrement dit la poule a été surprise par le renard…et elle s’est faite croquer.
Sacrée surprise !
Le petit coup de croc dans le coup de la volaille est à peu près explicite, non ?
On sent bien que celle qui est en train de devenir le repas du carnassier n’est pas à la fête.
Ex. 2 : L’armée bleue a pris à revers l’armée verte. Celle-ci n’a pu riposter car elle a été surprise.
De toute évidence la surprise fomentée par l’armée bleue n’a pas dû être du goût de l’armée verte.
Nos élèves sont-ils des poulets ?
Sommes-nous des renards ?
Sommes-nous en guerre ?
Nos élèves sont-ils nos ennemis ?
Est-ce qu’enseigner c’est pratiquer le contrôle surprise ?
D’ailleurs on en tire quoi de ce moment inattendu ?
Quel genre de copies récupère-t-on ?
Est-ce que le contrôle surprise « évalue », « jauge », « estime », « mesure », « vérifie » dans les meilleures conditions ? Est-ce qu’il a valeur d’analyse optimale ? Quelle est la portée de son diagnostique ?
Que sommes-nous lorsque l’on nous interroge, adultes, sans prévenir, à brûle pourpoint, à l’improviste ?
Je parie sur « bafouiller » , « hésiter », « ne pas trouver nos mots », « être pris au dépourvu », comme des réflexes naturels dont on aurait tort ici de prendre à la légère la valeur.
Je mise sur « préférer prendre le temps de la réflexion » , « on en reparle », « là comme ça je vois pas », comme des issues que l’on a souvent sous la main quand on vient nous contrôler par surprise.
Peut-être que la surprise a toute sa place dans notre métier, mais sous une autre approche, en partant d’un autre angle, avec une autre intention.
Apprendre et surprendre, apprendre et être surpris. Oui, pourquoi pas.
Bien sûr, évidemment même.
Mais juste, peut-être, autrement.
Confidence de fin de message : quand j’attends de la femme que j’aime qu’elle me surprenne, je n’attends pas qu’elle dégonfle mes pneus ou m’annonce que nous allons hériter d’une télé dans la chambre.
J’attends d’être poussé un jour par derrière sans m’y attendre dans le grand bain du plaisir.
J’attends un sourire, une fleur, un voyage, un pique-nique au soleil.
Un livre, un baiser à la volée, de l’humour en trois mots.
J’attends tout, des petits riens, un n’importe quoi qui me fasse éclater de rire, un peu de magie, de l’imprévu qui allume mon regard.
J’attends la même chose que chacun d’entre nous.
J’attends la même chose que Julie.
A Julie, Louka, Sasha, Coline, Lou, Louise, Mathis, Mathys, Apolline, Inès, Martin, Imed, Emma, Arthur… à Manon, Ambre, Oihan, Enzo, Elia, Jules, Noémie, à nos élèves qui sont avant tout des enfants, à nos enfants qui pour certains sont encore des élèves….
David Martin