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« Coéduquer suppose une communauté de valeurs entre école et familles » (entretien du Café avec Patrick Rayou)

9 mars

Idées / Débats
Patrick Rayou : « Coéduquer suppose une communauté de valeurs entre école et familles »

« Il ne suffit pas, en effet, de décréter la coéducation pour qu’elle soit effective » affirme le sociologue en éducation Patrick Rayou, membre du CICUR. Il revient, dans cet entretien, sur la relation entre les familles et l’école : évolution, enjeux, difficultés, juste distance à trouver « entre un élitisme académique qui propose des savoirs trop éloignés de ceux de la vie quotidienne et un populisme pédagogique qui ne confronte les élèves qu’à ce qu’ils savent déjà » pour éviter que les « familles se persuadent que l’école est un autre monde qui ne les reconnait pas ».

Le droit des parents dans le système éducatif est-il une question récente ?

C’est une question relativement récente. Avant la seconde guerre mondiale, les parents, sont, dans l’école organisée par les lois Ferry depuis la fin du XIXème siècle, tenus à distance. Il s’agit en effet de former de futurs citoyens et d’éduquer les familles à travers leurs enfants. Peu de droits, donc, et beaucoup de devoirs.

La scolarisation de masse qui se met en place dans les années 1960 commence à impliquer les parents en leur permettant d’être représentés. Dans les années 1980-1990, ils sont de plus en plus regardés comme responsables de la scolarité de leurs enfants, de plus en plus considérés comme des alliés et appelés à venir dans les établissements où ils participent à la totalité des conseils de classe.

La méfiance initiale à leur égard provenait en partie de la distinction établie par Condorcet entre l’instruction, dévolue à l’Etat, et l’éducation, du ressort des familles, mais aussi, selon la formule de Philippe Meirieu, de ce que, à l’époque, « l’Etat c’est la raison, et la famille, la superstition ».

Le rôle croissant de l’école dans la formation et l’insertion sociale des jeunes s’est accompagné d’une reconnaissance accrue du rôle des parents, jusqu’à leur attribuer aujourd’hui un droit d’information sur le suivi de la scolarité et du comportement scolaire de leurs enfants, un droit de réunion, un droit de participation par leurs représentants dans les instances des écoles et des établissements scolaires.

La relation parents-famille est-elle une histoire rectiligne ? quelle évolution ?

Pierre Périer, pour caractériser les rapports entre école et familles à la fin du XXème siècle parle de « renversement historique et normatif complet ». On appelle en effet, de façon de plus en plus soutenue, les familles à coopérer, y compris celles des quartiers le plus déshérités et on déplore souvent qu’elles se tiennent à distance. Entre ces parents qui demeurent des « invisibles » et ceux des catégories sociales supérieures qui, au contraire, sont très présents, jusqu’à recourir à des procédures juridiques lorsqu’ils n’obtiennent pas satisfaction, c’est un grand écart.

On imagine que cette volteface de l’institution est liée à ce que, devant les difficultés à se démocratiser, à garantir la réussite de tous et de toutes, elle se retourne vers des parents qu’elle avait précédemment exclus. On parle désormais de « coopération active entre l’école et les familles » pour favoriser cette réussite, de nécessité d’accompagner le travail personnel de l’élève. Des services en ligne sont dédiés aux parents pour qu’ils puissent suivre la scolarité de leur enfant.

Cela ne signifie pas néanmoins que toutes les familles se sentent chez elles à l’école. Leur fréquent intérêt pour la seule notation chiffrée, leur souhait de maintien des devoirs du soir, malgré tous les désagréments qu’ils peuvent leur causer, témoignent de ce que, pendant longtemps, cela a été les seuls indices de ce qui se passait pour leur enfant à l’école.

Quels sont les obstacles à la coéducation ? Existe-t-il des différences entre les familles populaires et les familles aisées dans la relation à l’école ?

Il ne suffit pas, en effet, de décréter la coéducation pour qu’elle soit effective. L’épisode du confinement lié à la Covid a été un moment où la « continuité pédagogique » a beaucoup reposé sur les épaules des parents censés, du jour au lendemain et bien au-delà de l’accompagnement des devoirs, prendre le relai des enseignants. Plusieurs enquêtes ont montré les difficultés matérielles de familles sans imprimante, dotées d’abonnement insuffisants à internet, à l’étroit dans l’espace familial où il fallait organiser une classe multiniveaux…

Ces transferts des responsabilités, grossis dans cette période de crise, ne posent pas que des problèmes d’équipement. Ils mettent en jeu un rapport général à l’école qui fait que, lorsqu’elle n’est pas son propre recours, elle prend le risque d’exacerber les inégalités sociales.

Coéduquer suppose une communauté de valeurs entre école et familles. De valeurs cognitives d’une part, car on n’a pas les mêmes rapports à la connaissance dans tous les milieux sociaux. La simple lecture de mêmes albums dans des familles de cadres ou d’ouvriers montre de spectaculaires différences dans ce qu’elles pensent que ce moment quotidien apporte aux enfants. Habituer à dire pourquoi et comment on a fait ce qu’on a fait est très différent de seulement vérifier que le travail a été fait.

De valeurs éthiques d’autre part, car lorsque les familles socialement bien dotées n’hésitent pas à intervenir dans l’effectuation des devoirs, bien conscientes que l’autonomie n’est pas une qualité native, mais se construit avec de l’aide, les familles les plus démunies estiment souvent que ce serait malhonnête et qu’on ne peut pas faire à la place de l’enfant. Encourager à poser des questions en classe parce que les enseignants sont là pour vous a d’autres effets que la consigne de ne pas se faire remarquer en restant à sa place.

Ces formes de socialisation différenciée, plus ou moins en phase avec les attentes scolaires sont aujourd’hui très documentées. Prendre conscience des possibles malentendus que cela génère semble nécessaire, mais ne dispense pas d’une réflexion approfondie sur la nature de ce qui est enseigné à l’école. La voie est étroite entre un élitisme académique qui propose des savoirs trop éloignés de ceux de la vie quotidienne et un populisme pédagogique qui ne confronte les élèves qu’à ce qu’ils savent déjà. La frayer semble pourtant indispensable si on ne veut pas que de nombreux élèves estiment, au vu de leurs difficultés, que la vraie vie est ailleurs et que leurs familles se persuadent que l’école est un autre monde qui ne les reconnait pas.

Entretien réalisé par Djéhanne Gani

Extrait de cafepedagogique.net du 05.03.26

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