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Education prioritaire : une politique féconde (CLW). Compte rendu de Marceline Laparra (RFP, 2025/2)

23 février

Collectif Langevin-Wallon. L’éducation prioritaire. Une politique féconde pour le système éducatif
Vulaines sur Seine : Éditions du Croquant, 2023, 796 p.
Par Marceline Laparra

Revue Française de Pédagogie, 2025/2 n° 227
Pages 141 à 142

Dans cet ouvrage, les auteurs, qui ont exercé d’importantes responsabilités dans le champ de l’éducation prioritaire, mettent toute la force de leurs convictions à défendre une politique éducative ayant pour but premier de lutter contre les mécanismes qui font que l’école met très fortement en échec les enfants issus de milieu populaire. À leurs yeux, l’éducation prioritaire a été, est et doit rester un outil essentiel pour y parvenir. La remarquable préface de Jean-Paul Delahaye rappelle que l’école doit placer la justice sociale au premier plan de ses préoccupations.

L’ouvrage comporte trois parties. Dans la première partie, de manière partiellement chronologique, les auteurs montrent que la politique d’éducation prioritaire a bénéficié au cours des quarante années qui nous séparent de sa création d’un soutien de la part des institutions qui a pu être variable mais qui n’a jamais été inexistant, qu’elle a pu s’appuyer sur une documentation très importante mais qu’elle a été l’objet d’évaluations incomplètes. Ils analysent enfin les particularités de sa territorialisation. Dans une seconde partie, ils décrivent longuement les principes sur lesquels a eu lieu la refondation de l’éducation prioritaire de 2014 à 2017 et comment les différents acteurs doivent construire des réseaux, élaborer des projets, produire un référentiel et organiser le travail des équipes. Dans une dernière partie, ils dégagent quatre grands problèmes dont l’éducation prioritaire montre l’existence au sein du système éducatif et dont elle est en quelque sorte la pointe avancée : comment construire de la continuité dans les politiques éducatives ? Comment ne pas se leurrer sur les effets en matière de justice sociale des nombreux dispositifs construits au fil du temps en marge ou en dehors de l’éducation prioritaire et qui visaient à réduire l’échec scolaire des enfants de milieu populaire (comme le dédoublement des CP ou l’aide aux devoirs) ? Comment penser la poursuite des études des élèves de milieux défavorisés au lycée et dans le post-bac ? Comment faire que les élèves de milieux défavorisés reçoivent autant que les élèves de milieux favorisés (moyens financiers, aides ou encore temps d’étude) ? Ce bref résumé ne donne qu’une petite idée de tout ce que le lecteur même bien informé apprend en lisant ce livre. Il est obligé de remettre en cause bien des idées reçues sur le système éducatif. Les auteurs décrivent ainsi tous les mécanismes de contournement dont bénéficient les élèves de milieu privilégié et le rôle très important que joue l’enseignement privé dans ce contournement.

L’ouvrage donne accès à un nombre impressionnant de données : textes réglementaires, rapports internes ou externes au ministère de l’Éducation nationale (Cour des comptes, OCDE....), travaux de recherche, articles, etc. Ces données sont inlassablement croisées, mises en relation et confrontées les unes aux autres. Autre travail impressionnant : toutes les notions utilisées dans l’éducation prioritaire sont définies et comparées entre elles à des fins de clarification et d’élucidation (par exemple réseau/zone, projet/contrat).

Les auteurs opposent dans les trois parties de l’ouvrage le travail de refondation de l’éducation prioritaire mené de 2014 à 2017, dont ils s’attachent à démontrer l’exceptionnelle qualité, à ce qui se passe depuis 2017 lors du ministère Blanquer et de ses successeurs qui ont cherché à effacer les problèmes sociaux en faisant de l’échec scolaire un problème individuel et à créer un marché scolaire. Les auteurs pistent toutes les tentatives pour évacuer les problèmes sociaux.

Les choix faits par le collectif donnent une extrême cohérence à l’ouvrage, mais ils ont quelques revers. Ainsi, si les auteurs se défendent d’avoir voulu faire une histoire de l’éducation prioritaire, leur centration sur les deux périodes 2014-2017 et 2017-2023 a pour effet d’aller très vite sur ce qui se passe de 1981 à 2014, notamment lors des différentes relances. Ce qui est dit de la création des ZEP à la fois au Ministère et sur le terrain est quelque peu discutable. Comment ne pas citer le nom de C. Bachmann et ne pas évoquer ce qui s’est passé dans des lieux comme Roubaix ou Villeurbanne ?

De la même manière, les auteurs se cantonnent presque exclusivement au monde éducatif, ce qui les conduit à sous-estimer l’importance pour l’éducation prioritaire de ce qui s’est passé avant et après 1981 dans la sphère du travail social et dans celle des politiques de la ville ou encore dans celle des médiations culturelles. Les acteurs qui ont conduit une réflexion sur les difficultés d’apprentissage des travailleurs dits de « bas-niveau » et des immigrés ou les intervenants de la lutte contre l’illettrisme ne sont que peu cités, voire pas du tout.

L’absence d’une bibliographie générale masque le fait que les chercheurs convoqués sont majoritairement des sociologues de l’éducation et non des didacticiens et qu’ils ont souvent eu des liens à un moment ou un autre avec le Cresas ou Escol. Ceux dont ce n’est pas le cas sont peu représentés. Certaines analyses ont pu en souffrir comme par exemple ce qui est dit des maternelles et des apprentissages précoces ou encore ce qui est dit de l’entrée dans la littératie.

Un tel ouvrage présente de petites difficultés de lecture. Il est malaisé de retrouver après coup une analyse que l’on avait trouvé particulièrement stimulante lors d’une première lecture. L’absence d’index des notions et des noms propres n’aide pas.

Mais ces quelques réserves ne pèsent guère en regard des immenses qualités de l’ouvrage dont la lecture devrait être conseillée à tous ceux qui se mêlent de politique éducative (décideurs, journalistes, chercheurs, etc.). Il est une mine de réflexions bien au-delà de l’éducation prioritaire et mérite de faire partie des grands ouvrages de référence en matière éducative à l’instar par exemple du dictionnaire de Ferdinand Buisson, et ses auteurs prennent place parmi les grands défenseurs de l’école de la République.

Extrait de shs.cairn.info du 19.02.26

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