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> "Que peut-on dire sur l’efficacité des dédoublements ? En vérité, rien." (…)
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Le feuilleton (IV,3/3) : Les dédoublements, une mesure coûteuse pour des effets modestes
Nous publions cette semaine le 3ème et dernier épisode de la 4ème saison de notre feuilleton consacré aux "années Blanquer". Nous ouvrirons après les congés de fin d’année une 5ème saison consacrée aux cycles et au lien école - collège. Vendront ensuite la carte scolaire en milieu rural, les collèges, le lycée professionnel, le lycée d’enseignement général, Parcoursup, la formation et le recrutement des enseignants.
Nous avons vu que les dédoublements des CP, CE1 puis GS en éducation prioritaire marquaient un renversement de doctrine du ministère, qui avait jusque là considéré que les effectifs n’influaient pas sur les résultats scolaires, du moins tant qu’ils restaient en-dessous d’un certain seuil jamais exactement défini, mais, implicitement, situé aux environs de 24 élèves par classe. Deux publications, de Pascal Bressoux et Laurent Lima et de Thomas Piketty et Mathieu Valdenaire, étaient venues contredire cette conviction, jusque-là bien commode pour les services de Bercy.
Mais que peut-on dire aujourd’hui de l’efficacité des dédoublements ? En vérité, rien. Le ministère a soigneusement évité toute évaluation par l’inspection générale et/ou un laboratoire universitaire, et bien des facteurs peuvent jouer, dans un sens ou un autre, sur les apprentissages, indépendamment des dédoublements, notamment le retour à la semaine de 4 jours, la qualité de la formation des enseignant.es et l’évolution de leurs pratiques...
Voici les éléments dont nous disposons.
En octobre 2020, l’administration estime, dans le "bleu" annexé au projet de budget 2021 que "pour être pleinement efficace, le dédoublement des classes doit s’accompagner d’une transformation en profondeur des pratiques pédagogiques", laquelle "ne pourra s’accomplir que dans la durée". Certes, "les effets attendus (des dédoublement) autorisent des cibles ambitieuses pour 2023", à savoir une réduction de 10 points des écarts entre REP+ et hors EP", mais en attendant, les pourcentages d’élèves ayant atteint en fin de CE2 les objectifs du socle en français et mathématiques diminuent de 3 points.
En décembre 2020, l’économiste Elise Huillery, membre du CSEN (Conseil scientifique de l’Education nationale), donne une estimation de l’efficience de divers dispositifs dans le cadre du colloque "Quels professeurs au xxième siècle ?" : "Les internats d’excellence ont un effet sur la réussite qui est de l’ordre de 0,2 écart type pour un coût par élève de 10 000€. Les dédoublements de CP et de CE1 ont un effet évalué à 0,08 en français et 0,13 écart-type en mathématiques, pour un coût/élève de 4 000€, et tous les autres dispositifs n’ont aucun effet qu’il s’agisse des Coups de pouce Cle (1 200€/élève), de la réussite éducative (1 000€), de Talens (un programme de coaching par des étudiants, 920€), des ZEP ou des RAR (l’éducation prioritaire avant sa refondation avec les REP et REP+, ndlr) (800€). En revanche, le programme "Energie jeunes" qui travaille sur les compétences psycho-comportementales a une effet de 0,07 écart type, donc moins que les dédoublements, mais pour un coût très faible (65€/élève).
En septembre 2021, un "document de travail" de la DEPP (le service statistique de l’Education nationale), "met en évidence des effets positifs (des dédoublements) sur la conduite de la classe, sur le sentiment des enseignants de pouvoir aider leurs élèves et sur les pratiques de différenciation". Il montre aussi des effets positifs en ce qui concerne les acquis des élèves : "Les élèves de classes dédoublées en REP+ ont, en fin de CE1, des résultats supérieurs aux élèves issus de classes ayant des caractéristiques similaires mais n’ayant pas bénéficié de la réforme (...). Les effets positifs se produisent en CP et subsistent en CE1."
"L’effet serait de 9 % d’écart-type en français et de 14 % d’écart-type en mathématiques (...). L’effet paraît un peu faible en français, mais conforme aux attentes en mathématiques. En mathématiques, cet effet paraît plus fort pour les élèves les plus en difficultés (...). L’impact positif de la réduction de la taille des classes en REP+ est surtout visible en CP (...). En CE1, il ne semble pas y avoir d’effet supplémentaire." Pire, en fin de CE1 et en français, l’effet serait négatif. En revanche, "la réduction de la taille des classes semble avoir un effet positif sur les résultats en mathématiques des élèves de REP+", avec "une diminution, en mathématiques, de plus de 5 points de la proportion d’élèves en difficulté en REP+".
Une autre présentation des résultats, par "modélisation", donne "une estimation plus favorable de l’effet de la réduction des tailles de classe que les statistiques descriptives. Ce sont ces résultats, par "modélisation" qui seront mis en avant par Gabriel Attal pour justifier la poursuite de la politique des dédoublements, mais ce n’est qu’une présentation avantageuse des mêmes données.
La DEPP ne note pas "de modifications majeures dans les pratiques enseignantes" mais elle estime que les élèves "bénéficient de plus d’interactions individuelles avec l’enseignant, ont des comportements plus adaptés vis-à-vis du travail scolaire et s’engagent davantage dans les activités scolaires".
Novembre 2021. Jean-Michel Blanquer défend au Sénat, le PLF 2022 pour l’enseignement scolaire et il estime que "nous avons atteint un ’graal éducatif’ dans certains endroits". Il cite en exemple les 18ème et 19ème arrondissements de Paris, dont les écoles auraient atteint le niveau des écoles du 7ème arrondissement parisien (sans citer ses sources).
Avril 2023. La DEPP publie une note d’information titrée "Alors que l’année de CP permet de réduire les écarts de performances entre secteurs de scolarisation, les vacances scolaires les accentuent". Il s’agit en effet de donner une explication aux résultats décevants des tests de début de CE1, qui sanctionnent le niveau des élèves en fin de CP, mais après les vacances d’été. Si celles-ci ont un effet, les dédoublements ne sont pas responsables de l’augmentation des écarts de performance en français et mathématiques entre élèves hors éducation prioritaire et en éducation prioritaire.
A y regarder de plus près, les effets des vacances sont nettement moins évidents que ne le donne à penser le titre de la note et dans le corps du texte, la DEPP est très prudente. Certes en mathématiques, les résultats observés "semblent indiquer un accroissement des inégalités scolaires à l’issue des vacances, notamment en défaveur des élèves accueillis en REP+", mais en français, les écarts de performances entre les élèves hors éducation prioritaire et ceux accueillis en EP sont comparables entre juin et septembre 2021 dans les quatre domaines de la compréhension (orale comme écrite). "Ils se réduisent même légèrement en compréhension de phrases lues par l’enseignant." Pour le dire autrement et moins scientifiquement, les élèves perdent un peu en vacances pour tout ce qui met en oeuvre des routines scolaires, mais gagnent un peu en maturité.
Avril 2024. Quelque 777 000 élèves de Cours Préparatoire ont passé l’évaluation dite "à mi-CP". En français, la réussite des élèves retrouve un niveau comparable à celui de 2020 en français, les écarts de performances entre élèves scolarisés hors éducation prioritaire et élèves scolarisés en REP+, sont stables, voire augmentent. En mathématiques, les écarts entre les élèves scolarisés en REP+ et ceux du secteur public hors EP sont stables ou diminuent.
Mai 2024, Le Monde révèle les conclusions d’un rapport d’inspection générale non publié selon lequel "des éléments positifs sont repérés concernant les apprentissages des élèves bénéficiant d’un enseignement en classe dédoublée", mais que "tous les bénéfices attendus de cette mesure ne sont pas encore obtenus aujourd’hui“. Les inspecteurs constatent également que les écarts de taux de réussite à l’entrée au CE1 entre l’éducation prioritaire et le secteur public hors éducation prioritaire “n’évoluent plus depuis 2019“.
Décembre 2024. Le SNUIPP, le seul syndicat à demander la fin des dédoublements au profit du retour au PDMQDC (plus de maîtres que de classes) ou à une réduction des effectifs dans toutes les classes, déconstruit les évaluations de la DEPP. "Les inégalités de réussite entre les élèves perdurent dans la grande majorité des compétences évaluées et ce à tous les niveaux. Ce qui va à l’inverse de l’annonce ministérielle sur l’efficience des politiques éducatives dont les dédoublements, les plans français et mathématiques (...). La généralisation des entraînements de ’fluence’ ne génère pas les effets attendus sur la compréhension des textes lus". L’organisation syndicale estime qu’il "est temps d’en finir avec l’obsession des ’fondamentaux’ qui, à l’évidence, ne permet pas de lutter contre les inégalités".
Que retenir de ces analyses ? En termes d’acquis scolaires, elles vont toutes dans le même sens, un effet faible en français lors du premier semestre de CP, aucun effet au second semestre, sans qu’on puisse sérieusement imputer cette absence d’effet aux vacances d’été, aucun effet au CE1. En mathématiques, un effet un peu plus important (ou un peu moins faible) au CP sur toute l’année, aucun effet au CE1.
Mon hypothèse : les enfants ont besoin de l’attention de l’adulte quand il est confronté à un système symbolique radicalement nouveau, par exemple le système alphabétique ou les opérations arithmétiques, les dédoublements n’apportent rien en dehors de ces périodes, sinon en termes de conduite de classe. Il est incontestablement plus facile de gérer un groupe de 12 enfants qui n’ont pas encore acquis "le métier d’élèves" qu’un groupe deux fois plus important. Les syndicats, à l’exception notable (mais tardive) du SNUIPP, s’avancent très prudemment sur un terrain où ils pourraient bien ne pas être suivis par leurs mandants et par l’opinion publique.
A noter encore qu’aucune note de la DEPP n’évoque explicitement des effets en GS (grande section), mais chacun comprend que les évaluations de début de CP "sanctionnent" le travail fait en maternelle, notamment en ce qui concerne les items "connaître le nom des lettres et le son qu’elles produisent" et "manipuler des phonèmes". On se souvient que c’est ce que propose le dispositif ludique, "Kalulu", inventé par l’équipe de Stanislas Dehaene pour les grandes sections, qui donne de très bons résultats à l’instant t, mais un bénéfice qui se perd dès que les enfants entrent dans l’apprentissage de la lecture (voir ici). Il ne sert à rien, il est peut-être même dommageable de vouloir faire entrer trop tôt les enfants dans un système symbolique.
Pour mémoire, notre première "saison" portait sur "la maternelle à 3 ans" (ici, ici, ici), la deuxième sur "la prise du pouvoir par ceux qui prétendent incarner la science" (ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici), la troisième sur "la semaine de 4 jours" (ici, ici, ici), les deux premiers épisodes de cette "saison" ici, ici)
Extrait de touteduc.fr du 19.12.25
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