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Dossier. Le débat sur la laïcité pour le 120è anniversaire de la loi : Jean-Paul Delahaye, Jean-Jaurès.org, Vie publique, Le Monde, Vers-le-Haut, Yazid Sabeg, Vincent Génin...

10 décembre 2025

Jean-Paul Delahaye : Laïcité, justice sociale et école : un pilier républicain sous tension

« 143 ans après la loi Jules Ferry de 1882 qui a séparé les Églises de l’École, et 120 ans après la loi de 1905 qui a séparé les Églises de l’État, la question est de savoir si le principe de laïcité qui a puissamment contribué, grâce à ces lois, à forger l’unité de notre peuple autour de valeurs partagées, permettra en 2025 à notre République de faire vivre paisiblement la diversité qui est celle de la France d’aujourd’hui. Unité et diversité doivent tenir ensemble » écrit Jean-Paul Delahaye dans ce texte*.

L’inspecteur général de l’éducation nationale honoraire y revient sur des enjeux de la laïcité pour la société et l’école. Il souligne les enjeux politiques de l’exemplarité de l’institution scolaire, comme celui de la lutte contre les inégalités et du séparatisme social et leurs effets sur l’instrumentalisation par l’extrême-droite et par le religieux. Il rappelle la mise en garde de Jean Jaurès, aux accents actuels : « 

La République doit être laïque et sociale mais restera laïque parce qu’elle aura su être sociale. »

143 ans après la loi Jules Ferry de 1882 qui a séparé les Églises de l’École, et 120 ans après la loi de 1905 qui a séparé les Églises de l’État, la question est de savoir si le principe de laïcité qui a puissamment contribué, grâce à ces lois, à forger l’unité de notre peuple autour de valeurs partagées, permettra en 2025 à notre République de faire vivre paisiblement la diversité qui est celle de la France d’aujourd’hui. Unité et diversité doivent tenir ensemble. Cela ne devrait pas être une source de tension car cette diversité est une richesse. « La France, ce sont des France différentes qui ont été cousues ensemble » disait l’historien Fernand Braudel. On pourrait ajouter « et qui continuent de se coudre ensemble », tant la diversité des religions, des croyances, des philosophies, mais aussi les clivages sociaux et la diversité des usages culturels sont bien présentes aujourd’hui dans notre société.

« Laïcité dans les textes, laïcité dans les têtes »

L’historien Emile Poulat disait qu’il existe, en France, deux sortes de laïcité : la « laïcité dans les têtes », et « la laïcité dans les textes ». La « laïcité dans les têtes » qui est imaginée, fantasmée, et même dénaturée et trahie par ceux qui en font un outil de stigmatisation d’une partie de la population, et la « laïcité dans les textes », c’est-à-dire la laïcité en tant que principe juridique qui devrait s’imposer à toutes et tous. La distinction est d’autant plus importante à faire que la loi de 1882 séparant les Églises et l’École et celle de 1905 séparant les Églises de l’État sont certes devenues des lois fondamentales de notre République, mais ces lois sont mal connues et leur histoire n’a tout simplement pas été enseignée ou a été oubliée.

Pour aider notre école et ses enseignants à faire partager les valeurs de la République dans de bonnes conditions, il faut être particulièrement attentif à quelques points de vigilance.

Des points de vigilances pour aider l’école

Tout d’abord, et c’est la base de tout, la transmission des valeurs et du principe de laïcité ne sera efficace que si la réalité sociale n’apporte pas un démenti à ce qui est enseigné. Ce qui pose problème à l’école aujourd’hui c’est le fait que notre société est schizophrène en ce sens qu’elle fait souvent le contraire de ce qu’elle demande à l’école de transmettre. Quels modèles de vies sociales et professionnelles construites dans l’effort et dans le collectif, quand on donne à voir à la jeunesse des exemples de réussite facile, d’argent vite gagné, d’influenceurs qui flambent leur argent à Dubaï ? Quelle liberté en partage pour les dix millions de pauvres que compte notre pays ? Quelle égalité en partage dans un pays où l’origine sociale a un tel poids sur les destins scolaires ? Quelle fraternité en partage dans un pays où la mixité sociale est vécue comme une menace par les plus favorisés ?

Comprendre la question de la transmission du principe de laïcité

Il faut ensuite comprendre que la question de la transmission du principe de laïcité et des valeurs communes se pose en réalité de façon générale pour notre société tout entière. C’est bien chaque nouvelle génération qui a besoin de ce travail de compréhension de la laïcité, principe juridique qui permet de garantir la mise en œuvre effective des valeurs de la République. Ce que je veux dire, c’est qu’on passe totalement à côté du sujet dans la France de 2025 si on considère que ce sont seulement les populations d’origine immigrée et, disons les choses, de religion musulmane, qui auraient besoin de recevoir un brevet de laïcité.

Une institution scolaire qui donne l’exemple

Ensuite encore, l’institution scolaire elle-même doit donner l’exemple des valeurs qu’elle est censée faire partager aux élèves et affronter un fait devenu insupportable : à savoir l’échec scolaire précoce et cumulatif des élèves issus des familles les plus défavorisées, échec qui met gravement en cause l’idéal du système éducatif d’assurer l’égalité des enfants. C’est en France que les destins scolaires sont les plus liés aux origines sociales. Notre élitisme n’est pas républicain, il est essentiellement social. Cette situation nuit à la crédibilité de notre école publique laïque. Malgré l’engagement des personnels, il y a une fracture scolaire comme il y a une fracture sociale. Ne sous-estimons pas le problème. Dans une époque où les droits l’ont souvent emporté sur les devoirs, comment ceux qui sont privés de droits pourraient-ils considérer qu’ils ont les mêmes devoirs que les autres citoyens ? Et cela place notre école laïque en position délicate, une position en quelque sorte de cristallisation de toutes les insatisfactions, en tant que représentant une République qui oublie parfois que la devise républicaine est un tout et qu’il est illusoire de penser faire vivre la liberté si on oublie l’égalité et la fraternité.

Une instrumentalisation de l’extrême-droite

Aujourd’hui, on voit bien l’instrumentalisation qui est faite à l’extrême droite de la laïcité, une laïcité à tête chercheuse qui ne vise que l’Islam. L’objectif recherché est de stigmatiser une partie de la population au moyen d’une laïcité dévoyée qui, de chemin de liberté deviendrait un régime d’interdiction et d’uniformisation. Ces faux convertis à la laïcité s’emploient à dénaturer et la lettre et l’esprit de la loi de 1905 pour en faire un instrument de discrimination et de contraintes. Parfois, les mêmes se comportent en délinquants en installant des crèches catholiques dans le hall des mairies, malgré la décision du Conseil d’État du 18 février 2025 qui a jugé illégale cette installation religieuses dans un lieu public.

On est aussi fondé à se demander, et la ficelle est un peu grosse, s’il ne s’agit pas pour ces faussaires de mettre en avant cette vision erronée de la laïcité pour faire diversion, pour détourner l’attention et ainsi éviter de poser les questions sociales ?

Une instrumentalisation du religieux

Bien entendu, la question sociale n’explique pas tout. Qu’il soit bien clair que traiter du lien entre la question laïque et la question sociale, ne veut pas dire occulter la question religieuse et culturelle. L’omniprésence de la religion est réelle dans certains territoires et cela n’a pas toujours à voir avec la question sociale. Les ségrégations et les inégalités peuvent certes renforcer les sectarismes, mais elles ne sont pas la seule cause de l’extension du radicalisme religieux. Le repli identitaire à base religieuse ne peut donc être réduit à une simple consolation face aux difficultés sociales. Il y a chez certains une incontestable instrumentalisation du religieux pour essayer de se soustraire aux lois de la République, imposer une organisation communautariste, et mettre en danger l’indivisibilité de la République. Cette pression du religieux sur le politique, qui touche une partie du corps social et qui peut concerner tous les sujets, toutes les religions et tous les territoires, doit être combattue sans faiblesse car elle pèse sur l’école publique et ses personnels. Samuel Paty et Dominique Bernard qui faisaient leur travail d’enseignants l’ont payé de leur vie. Si la laïcité protège le droit de croire ou de ne pas croire des individus dès lors qu’il est le produit de leur liberté, il ne faut rien céder à ceux qui prétendent que les lois de leur Dieu sont supérieures aux lois de la République.

Résoudre la question sociale

Aujourd’hui, n’est-on pas dans une situation où la République, qui doit plus que jamais garder une très grande fermeté pour défendre et faire partager le principe de laïcité à l’ensemble des citoyens, doit en même temps travailler à résoudre la question sociale, c’est-à-dire la question des inégalités, pour contenir, tenir à distance, apaiser les pressions religieuses renaissantes ?

Quand, pour beaucoup de citoyens, ne sont pas satisfaits les besoins économiques et sociaux fondamentaux, on voit ressurgir le repli sur soi et la peur de l’autre. L’existence des zones d’exclusion et les discriminations sont incompatibles avec l’idéal républicain. Cela fait très longtemps que l’on sait qu’il y a un lien entre laïcité et social.

C’était le message de Jean Jaurès qui nous avait prévenus : « La République doit être laïque et sociale mais restera laïque parce qu’elle aura su être sociale. »

Pour Jean Jaurès, il était grand temps de résoudre la question laïque : après les lois de séparation des Eglises et de l’Ecole de 1882 et 1886, et après la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905, la République allait pouvoir enfin se consacrer entièrement à la question sociale. Il faut lire les articles de Jean Jaurès et les discours qu’il fait à la Chambre en 1904 et 1905 pour comprendre qu’il a hâte que la Séparation se fasse pour qu’enfin les parlementaires et le gouvernement concentrent leurs forces sur les grandes réformes sociales dont le pays avait besoin, à l’époque on attendait l’impôt sur le revenu et les retraites ouvrières.

Ferdinand Buisson à son tour nous avertissait en 1911 et on ferait bien de prendre cet avertissement enfin au sérieux : « Il y a toujours une question scolaire, mais ce n’est pas de savoir qui de l’Église ou de l’État dirigera l’école : la chose est jugée. C’est de savoir si notre démocratie réussira à faire, par l’éducation, la France de demain plus forte, plus grande, plus juste, plus humaine que ne fut celle d’hier. Ce n’est plus une question politique, c’est la première des questions sociales ».

Aujourd’hui, les transformations sociales questionnent la laïcité, qu’on le veuille ou non et ont parfois pour effet d’affaiblir la laïcité en la mettant en position défensive, parfois agressive. Dans certaines parties du territoire de la République, la question religieuse recouvre en partie la question sociale et la question identitaire. Dans les territoires en grande détresse sociale, les valeurs de la République apparaissent trop souvent aux habitants davantage comme des incantations que comme des réalités vécues. C’est la pauvreté économique, sociale, culturelle de bon nombre de nos élèves qui rend très difficile aux enseignants leur mission de transmission de savoirs fondés sur la raison. Or, la raison est un instrument indispensable pour expliquer le monde.

Ces inégalités portent en germe l’émergence de constructions identitaires de substitution, qui peuvent entraîner des enfermements communautaires et des trajectoires individuelles nourries de ressentiments. Quand la cité ou l’école n’offrent pas le sentiment d’être à égalité avec les autres, la religion devient un refuge, parfois le seul, pour ceux qui se sentent rejetés par la société. Quand la République recule, les Églises, quelles qu’elles soient, avancent et prennent la place. Dans ce contexte, la religiosité qui se développe est à la fois un « retour du religieux » et un « recours au religieux ». C’est pourquoi, pour lutter contre le repli communautaire qui se manifeste dans certains territoires, « il ne suffit pas de convoquer le principe de laïcité, il faut combattre les discriminations ou la ghettoïsation par des politiques publiques beaucoup plus vigoureuses que cela n’a été le cas jusqu’ici [1] ».

Une sécession des riches

Bien sûr, le communautarisme dont il est fait état ici est très largement subi. Si les pauvres vivent ensemble, ce n’est pas un choix de leur part. Certains citoyens qui ne sont pas, eux, assignés à résidence, font le choix de la sécession. Dans une étude effectuée pour la Fondation Jean Jaurès, Jérôme Fourquet décrit ce qu’il appelle « la sécession des riches » : « La cohésion de la société française est mise à mal aujourd’hui par un processus, presque invisible l’œil nu, mais néanmoins lourd de conséquences. Il s’agit d’un processus de séparatisme social qui concerne toute une partie de la frange supérieure de la société. Les occasions de contacts et d’interactions entre les catégories supérieures et le reste de la population sont effet de moins en moins nombreuses »[2]. Quand les riches font sécession et que les pauvres sont concentrés dans des zones urbaines ou rurales, concrètement, cela signifie que nous vivons dans une France dans laquelle les jeunes ne se rencontrent plus, ne se parlent plus. Ce séparatisme social est un frein puissant à la cohésion sociale et est incompatible avec l’idéal laïque et républicain. Il façonne une France dans laquelle des classes sociales différentes se rencontrent de moins en moins, se parlent de moins en moins et dans laquelle le « vivre ensemble » risque de devenir une incantation qui ne rassure que ceux qui ne veulent rien voir.

Laïcité, vivre-ensemble et mixité sociale

Je veux insister sur ce point car si la laïcité a pour objectif le vivre ensemble et si on ne se paye pas de mots sur le sujet, alors il faut favoriser la mixité sociale. Tout le monde est bien sûr d’accord sur le principe de mixité sociale, mais si possible pas dans le collège de ses enfants et pas dans son quartier ! Il n’est qu’à observer pour s’en convaincre les difficultés énormes rencontrées par certaines autorités académiques pour réintroduire de la mixité sociale dans certains secteurs. Ceux qui crient au communautarisme sont souvent les mêmes qui préfèrent payer des amendes plutôt que d’introduire ne serait-ce qu’un peu de mixité sociale dans leur ville !

Mais comment aller vers davantage de mixité sociale et scolaire dans un pays qui a en quelque sorte organisé le séparatisme scolaire et social en finançant la concurrence privée de son enseignement public ? A cet égard, je pense que notre pays ne fera pas l’économie de reposer la question de l’existence du dualisme scolaire qui favorise, avec le financement par l’État de sa propre concurrence privée, une ségrégation sociale qui est en train s’accentuer avec des établissements privés qui scolarisent de plus en plus de populations favorisées. Mais le séparatisme est à l’œuvre dans l’enseignement public lui-même. Quelle mixité sociale dans l’enseignement public en effet quand, par exemple, 12 % des élèves de collège vivent quotidiennement dans des établissements publics exclusivement défavorisés ?

Un système éducatif qui fonctionne par ordre

Disons les choses sans langue de bois : peut-on encore parler de système éducatif au singulier quand celui-ci fonctionne en réseaux d’établissements juxtaposés selon les catégories sociales ou en filières différenciées au sein même des établissements ? En réalité, nous avons, sous l’effet du creusement des écarts sociaux et culturels, un système éducatif qui fonctionne par « Ordre », un peu au sens que cela avait sous l’ancien régime. Ici, des établissements publics sélectifs pour la noblesse de la République, là des établissements publics moins bien traités pour le Tiers-Etat, et enfin des établissements privés pour un clergé composé de certaines de nos « élites », à Paris par exemple, le lycée Stanislas pour les « élites de droite » et l’École Alsacienne pour les « élites de gauche ».

Quelle société préparons-nous si nous ne parvenons pas à faire vivre et à faire apprendre ensemble, au moins pendant le temps de la scolarité obligatoire de 3 à 16 ans, dans des établissements hétérogènes, toute la jeunesse de notre pays dans sa diversité ? Quelle démocratie peut fonctionner durablement quand les « élites », de droite comme de gauche, prétendent gouverner un peuple qu’elles n’ont jamais vu de près, y compris à l’école ? D’ailleurs combien sont-ils ceux qui nous gouvernent, hier ou aujourd’hui, à avoir fréquenté l’école publique laïque ?

Jean-Paul Delahaye

Ce texte est issu d’une conférence donnée à Avignon le 4 décembre 2025 dans le cadre d’une invitation du Comité Départemental d’Actions Laïque

[1] Observatoire de la laïcité, rapport annuel 2016-2017.

[2] Jérôme Fourquet, 1985-2017 : quand les classes favorisées font sécession, Fondation Jean Jaurès, février 2018. https://jean-jaures.org/nos-productions/1985-2017-quand-les-classes-favorisees-ont-fait-secession

Extrait de cafepedagogique.net du 09.20.25

 

Que vive la laïcité ! 50 contributions pour les 120 ans de la loi de 1905
Hadrien Brachet, Iannis Roder, Laurence Rossignol, Milan Sen
jean-jaures.org

La laïcité, principe fondateur de notre pacte républicain, consacrée par la loi de 1905, fête ses 120 ans. À cette occasion, une étude revient sur plus d’un siècle d’histoire et interroge l’évolution du modèle français face aux défis contemporains – qu’ils soient politiques, culturels ou sociaux. Croisant les analyses de chercheurs, experts, responsables publics et acteurs associatifs, elle éclaire les enjeux d’aujourd’hui et esquisse les perspectives d’une laïcité fidèle à ses valeurs d’origine dans une société en mutation.

Table des matières

Introduction
Hadrien Brachet, journaliste politique au Point, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès, et Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie, directeur de l’Observatoire de l’éducation de la Fondation Jean-Jaurès, membre du Conseil des sages de la laïcité (ils sont tous deux coordinateurs de cette étude)

PREMIÈRE PARTIE. LA SÉPARATION DES ÉGLISES ET DE L’ÉTAT, RETOUR AUX ORIGINES

« Une loi à vocation universelle »
Patrick Weil, directeur de recherche émérite au CNRS, membre de la commission Stasi en 2003, auteur notamment de De la laïcité en France

La laïcité en France à la veille de la loi du 9 décembre 1905
Jacqueline Lalouette, professeure émérite (université de Lille 3) et membre honoraire de l’Institut universitaire de France

Le Serment du Jeu de paume : acte fondateur de la laïcité politique moderne
Renaud Chenu, co-fondateur de Noetiks Lab

« Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » Gambetta et la vision émancipatrice de la laïcité
Paul Klotz, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès

L’anticléricalisme avant la séparation. Émile Combes ou l’émancipation à tout prix
Milan Sen, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès, co-auteur du Foyer des aïeux. Figures oubliées de la IIIe République (Fondation Jean-Jaurès/Le Bord de l’eau, 2025)

Les protestants, les juifs, l’affaire Dreyfus et la laïcité (1894-1905)
Rita Hermon-Belot, directrice d’études émérite, EHESS-CESPRA

Aristide Briand, artisan de la loi de 1905
Gilles Candar, historien, administrateur de la Fondation Jean-Jaurès, président de la Société d’études jaurésiennes

Jaurès : la laïcité, entre compromis et combat frontal
Jean-Numa Ducange, professeur des universités (Rouen Normandie), auteur de Jean Jaurès (Perrin, 2024) et Jules Guesde (Armand Colin, 2017, rééd. Dunod, 2026) et co-coordinateur de « Jean Jaurès, penseur du socialisme » (Actuel Marx, septembre 2025)

Comprendre la loi de 1905
Jean-Paul Scot, historien, auteur de « L’État chez lui, l’Église chez elle ». Comprendre la loi de 1905 (Seuil, 2015) et de Jaurès et le réformisme révolutionnaire (Seuil, 2014)

Franc-maçonnerie et laïcité, de 1905 à nos jours
Philippe Foussier, ancien Grand Maître du Grand Orient de France

« Approuvez-vous la loi de séparation des Églises et de l’État ? » Le verdict des élections législatives de mai 1906
Gwénaële Calvès, professeure de droit public à l’université de Cergy-Pontoise

La laïcité française se limite-t-elle à la loi de 1905 ?
Frédérique de La Morena, maîtresse de conférences en droit public à l’université Toulouse 1 Capitole

DEUXIÈME PARTIE. LAÏCITÉ ET MONOTHÉISMES

La laïcité est-elle une invention catholique ?
Isabelle de Mecquenem, agrégée de philosophie

Les juifs et la laïcité en France
Dominique Schnapper, directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), présidente du Conseil des sages de la laïcité

Discours et éclipses sur la laïcité dans le monde arabo-musulman (XIXe-XXe siècle)
Smaïn Laacher, sociologue, professeur émérite à l’université de Strasbourg, directeur de l’Observatoire du fait migratoire et de l’asile de la Fondation Jean-Jaurès

TROISIÈME PARTIE. LA LAÏCITÉ, UN OBJET PHILOSOPHIQUE ?

Un amoureux de la laïcité
Henri Pena-Ruiz, philosophe

La laïcité, simple principe juridique ou valeur philosophique ?
Nathalie Wolff, maîtresse de conférences en droit public

Les spécificités de la laïcité scolaire
Catherine Kintzler, professeure émérite de philosophie à l’université Lille-III

« Ni Dieu ni maître », l’anarchisme et la religion
Odile Tourneux, chargée de recherche CNRS (SND, UMR 8011)

Laïcité et islam : quand la loi de séparation permet l’émancipation spirituelle
Abdennour Bidar, philosophe, membre du Conseil des sages de la laïcité

À propos de l’opium du peuple
Stéphanie Roza, chargée de recherches en philosophie politique (CNRS/Sorbonne Université)

Gisèle Halimi : l’émancipation des femmes par la laïcité
Aurore Pageaud, membre de la direction nationale du Parti socialiste, en charge de l’économie sociale et solidaire, de l’artisanat, des PME et du commerce

QUATRIÈME PARTIE. LA LAÏCITÉ SAISIE PAR LE POLITIQUE

« Les courants religieux sont les premiers mouvements masculinistes »
Laurence Rossignol, sénatrice du Val-de-Marne, ancienne ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, présidente de l’Assemblée des femmes

Les gauches françaises et la querelle laïque (2015-2025)
Adrien Broche, responsable des études politiques à l’institut ViaVoice, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès

Emmanuel Macron, l’oscillation permanente
Hadrien Brachet, journaliste politique au Point, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès

Le Rassemblement national et la laïcité : instrumentalisation et imposture
Frédéric Marchand, secrétaire national de l’Unsa en charge des valeurs, de la laïcité, de la démocratie et de la République

Pierre-Édouard Stérin : derrière le combat contre la « laïcité agressive », des menées contre la République et la démocratie
Thomas Lemahieu, journaliste à L’Humanité

La laïcité est-elle un concept de vieux ?
Emma Rafowicz, députée socialiste européenne, vice-présidente de la commission culture et éducation du Parlement européen

Vivre la laïcité
Carole Delga, présidente de la Région Occitanie, présidente de Régions de France

La République laïque, au cœur du projet socialiste
Hélène de Comarmond, maire de Cachan, secrétaire nationale à la laïcité du Parti socialiste

La laïcité, fille aînée des Lumières
Pierre Ouzoulias, sénateur des Hauts-de-Seine, vice-président du Sénat

La laïcité qui rassemble dans la République sociale qui émancipe
Stéphane Troussel, président du Département de Seine-Saint-Denis

Pour une politique publique de la laïcité
Cécile Fadat, élue municipale à Condat (Haute-Vienne), et Jérôme Guedj, député de l’Essonne (ils ont tous deux animé la commission nationale laïcité du Parti socialiste)

CINQUIÈME PARTIE. LA LAÏCITÉ, UN OBJET CULTUREL

Notre calendrier est-il antilaïque ?
Didier Leschi, président de l’Institut d’étude des religions et de la laïcité/EPHE, auteur avec Régis Debray de La laïcité au quotidien. Guide pratique (Gallimard, 2016)

« Et que nos voix dispersent les corbeaux ! ». Les chansons, écho populaire d’une lutte sans merci
Sophie-Anne Leterrier, professeure émérite d’histoire contemporaine à l’université d’Artois

La laïcité, « pavé mosaïque » de la presse. Miroirs, fractures et recompositions médiatiques (1905-2025)
David Medioni, codirecteur de l’Observatoire des médias de la Fondation Jean-Jaurès

SIXIÈME PARTIE. ACTUALITÉS ET AVENIR DE LA LAÏCITÉ

Parcours d’un militant laïque
Alain Seksig, ancien instituteur, inspecteur d’académie honoraire, secrétaire général du Conseil des sages de la laïcité

« Touche pas à ma loi » ? Fragilités et ambiguïtés du soutien des Français à la loi de 1905
François Kraus, directeur du pôle Politique / Actualités de l’Ifop

L’espace civil : nouvelle frontière de la laïcité
Daniel Szeftel, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès

Le blasphème, une saine pratique démocratique
Gérard Biard, rédacteur en chef de Charlie-Hebdo, auteur de La laïcité expliquée à la gauche( éd. Rotative, 2024)

Sport et laïcité : compréhension et enjeux d’un impensé républicain
Médéric Chapitaux, docteur en sociologie

La mosaïque européenne
Jacqueline Costa-Lascoux, directrice de recherche honoraire au CNRS

Peut-on critiquer les croyances sans insulter les croyants ?
Delphine Girard, professeure de lettres classiques

La laïcité et l’entreprise : l’espace civil au coeur du débat républicain
Denis Maillard, consultant en relations sociales, auteur de Quand la religion s’invite dans l’entreprise (Poche Alpha, 2025) et codirecteur de l’Observatoire de l’engagement de la Fondation Jean-Jaurès

Laïcité, voile et émancipation des femmes
Laure Daussy, journaliste à Charlie-Hebdo, autrice de La réputation. Enquête sur la fabrique des « filles faciles » (Les Échappés, 2023)

Le voile islamique et les droits des femmes : d’hier à aujourd’hui
Chahla Chafiq, écrivaine et sociologue, autrice de Un orage de mot. La révolution iranienne « Femme, Vie, Liberté » dite par celles et ceux qui la font (Rue de l’échiquier, 2025)

La loi de 2004 sur l’interdiction de port de signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse à l’école : la loi d’une « nouvelle laïcité » ?
Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie, directeur de l’Observatoire de l’éducation de la Fondation Jean-Jaurès, membre du Conseil des sages de la laïcité, et Milan Sen, collaborateur parlementaire, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès

Les nouvelles spiritualités, un défi pour l’État
Margot Brunet, journaliste scientifique au magazine Cerveau & Psycho, autrice de Naturopathie. L’imposture scientifique (Les Échappés, 2025)

Soyons libres, soyons insoumis, donc soyons athées !
Jérémie Peltier, codirecteur général de la Fondation Jean-Jaurès

CONCLUSION

Laïcité : une exception à vocation universelle
Laurence Rossignol, ancienne ministre, sénatrice du Val-de-Marne et présidente de l’Assemblée des femmes, et Milan Sen, collaborateur parlementaire, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès (ils sont tous deux coordinateurs de cette étude)

Des mêmes auteurs

Extrait de jean-jaurès.org du 08.12.25

 

120 ans de la loi de 1905 : quelle laïcité aujourd’hui ?

"La France est une République laïque" selon l’article 1er de la Constitution de 1958. En 2004, le Conseil constitutionnel a précisé que ces dispositions "interdisent à quiconque de se prévaloir de ses croyances religieuses pour s’affranchir des règles communes régissant les relations entre collectivités publiques et particuliers".

Sommaire (une vingtaine d’articles)

La laïcité en France telle que définie par la loi de 1905
Histoire et actualités de la laïcité
Comparaisons internationales

Extrait de vie-publique.fr du 24.11.25

 

Laïcité à l’école : une génération d’élèves mieux formée mais plus critique
Plus sensibilisés que les générations précédentes, les élèves français remettent aussi plus volontiers la laïcité en question, notamment au nom de la liberté individuelle, jusqu’à, parfois, percevoir l’interdiction des signes religieux à l’école comme une punition. Pour leurs enseignants, la clé de la transmission reste le dialogue.
Par Violaine Morin

Alors que les établissements scolaires s’apprêtent à fêter les 120 ans de loi de 1905, les élèves du XXIe siècle acceptent-ils moins le principe de laïcité que les générations précédentes ? Les équipes pédagogiques des établissements partagent souvent un même constat, contrasté : la jeunesse possède une meilleure connaissance du concept, mais elle va de pair avec l’expression de plus de réticences.

Les travaux du CNAM-Cnesco, en 2020, sur « l’évaluation des attitudes citoyennes des collégiens et des lycéens » ont permis de montrer les bases solides des jeunes, dépeints comme les « champions européens de la laïcité » : d’après cette étude sur un échantillon de 16 000 élèves, « 73 % des élèves de 3e considèrent que la neutralité et l’indépendance de l’Etat vis-à-vis des religions favorisent, plutôt ou tout à fait, la démocratie ».

Si la jeunesse sait de quoi elle parle, c’est parce qu’elle est formée : depuis l’affaire des foulards de Creil, en 1989, à chaque fois que le débat public s’est enflammé sur la question, l’Etat a réagi en étoffant les programmes. A l’arrivée, « dans le programme du socle commun, en histoire-géographie-éducation morale et civique, on cite les mots “laïcité” ou “laïque” plus d’une vingtaine de fois, rappelle l’historien Ismaïl Ferhat. Il y a une vraie imprégnation, les jeunes d’aujourd’hui sont plus au courant du principe laïque que les générations

Extrait de lemonde.fr du 09.12.25

 

Quelle éducation à la laïcité à l’école ?

L’enseignement de la laïcité est devenu un axe cardinal des politiques éducatives. Mais ce sujet suscite encore des peurs chez les enseignants et une forme d’insécurité professionnelle, dans un contexte traversé par des crises récurrentes. Comment les outiller et quelle pédagogie de la laïcité adopter ? Regard rétrospectif et propositions.

« La diversité des pratiques religieuses et des façons de croire : c’est souvent ce qui choque le plus les enfants », témoigne Tasnime Pen Point, formatrice au sein de l’association Enquête. Créée en 2010 et agrée par le ministère de l’Éducation nationale, cette structure délivre une quarantaine de formations par an à la laïcité dédiée aux élèves de CM1-CM2. « Un âge ou les enfants sont capables de conceptualiser mais ne sont pas encore dans des logiques identitaires qui se développent à l’adolescence ». En passant par le jeu, l’oralité, à partir de défis autour du fait religieux, l’association permet aux enseignants de « dépasser leur peur » d’un sujet considéré comme inflammable dans certains contextes scolaires. Comment expliquer cette peur ? « Elle est de plusieurs ordres : peur de ne pas être expert, peur de se sentir déstabilisé, peur de ce qui pourrait contrevenir au cadre de neutralité, peur des parents… », énumère la formatrice. Or ne pas parler de la laïcité à l’école, c’est laisser le champ à d’autres.

120 ans après la loi de séparation entre l’Église et l’État, l’éducation à la laïcité occupe aujourd’hui une place centrale dans les politiques éducatives françaises. C’est le résultat d’un lent processus de « pédagogisation » du principe laïque, qui a transformé une règle d’organisation administrative (circulaires Jean Zay de 1936) en objet d’enseignement, en réponse à la montée de phénomènes identitaires et à de très graves crises : attentats de 2015 contre Charlie Hebdo, assassinats de deux professeurs : Samuel Paty et Dominique Bernard. Dans ce contexte difficile et exposé, au-delà de la connaissance du cadre réglementaire et d’une conception descendante de l’enseignement de la laïcité à l’école, d’autres approches pédagogiques cherchent à engager les élèves dans une compréhension de la laïcité à travers le dialogue et le débat.

Basculement
La laïcité n’a pourtant pas toujours constitué un objet d’enseignement explicite. C’est à partir du milieu des années 1990 et l’affaire du foulard de Creil, que s’opère un basculement vers une prise en charge pédagogique plus affirmée. La circulaire du 20 septembre 1994 marque un premier tournant : l’interdiction des signes religieux ostensibles, intégrée dans les règlements intérieurs, doit désormais être expliquée aux élèves. Cette exigence d’explicitation ouvre la voie à une première forme de pédagogie de la laïcité.

La seconde étape s’inscrit dans le contexte des débats de 2003-2004 sur le port du foulard islamique. La circulaire d’application de la loi du 15 mars 2004, qui interdit le port de signes religieux ostensibles à l’école, fait suite au rapport de la commission Stasi, réaffirme la nécessité de faire comprendre le principe laïque aux publics scolaires. L’enjeu n’est plus seulement d’édicter une règle, mais d’en éclairer les fondements.

Enfin, au début des années 2010, la notion de « pédagogie de la laïcité » se formalise. Le rapport d’Abdennour Bidar (2012), faisant suite aux travaux du Haut Conseil à l’intégration, systématise cette approche et structure un discours institutionnel sur le rôle éducatif de la laïcité.

Un réarmement idéologique sous l’angle des valeurs de la République

À partir de 2013, la laïcité devient un objectif structurant du système éducatif. La loi Peillon de 2013 inscrit explicitement la promotion de la laïcité parmi les missions du service public d’éducation. Une Charte de la laïcité doit être affichée dans tous les établissements depuis la rentrée 2013. Le principe laïc irrigue l’Enseignement moral et civique (EMC) créé en 2015, et le socle commun est révisé en ce sens en 2015. Sous le mandat de Jean-Michel Blanquer des référents laïcité des équipes « Valeurs de la République » et un conseil des sages de la laïcité renforcent le pilotage national et l’accompagnement des équipes. Enfin, un arrêté du 16 juillet 2021 fixe le cahier des charges d’un plan de formation obligatoire de tous les personnels d’éducation concernant la laïcité et les valeurs de la République. Il s’agit d’un plan ambitieux sur quatre ans, mis en place en septembre 2021, et qui se décline à toutes les échelles, depuis l’établissement jusqu’à la région académique. Le réarmement idéologique se fait sous l’angle des « valeurs de la République ». Ce plan de formation peut être considéré comme bienvenu pour rappeler, notamment aux professeurs nouvellement recrutés, le cadre juridique qui régit la profession, ainsi que le contexte historique et philosophique dans lequel s’inscrit la laïcité française. Du côté des enseignants en poste, en revanche, ces formations ont été reçues de façon plutôt mitigée. Les modalités pédagogiques, avec une transmission descendante et une communication verrouillée, ont pu être critiquées.

Outiller les enseignants
Ces évolutions témoignent d’une ambition forte d’outiller enseignants et élèves face à la montée de phénomènes identitaires et dans un contexte dramatique lié à la vague d’attentats. Toutefois, les effets de cette institutionnalisation demeurent contrastés selon les territoires et les types d’établissement, traduisant des écarts persistants entre prescriptions nationales et pratiques effectives. Ainsi, malgré les progrès accomplis depuis 2022 et le vaste plan de formation, 51 % des personnels de l’Éducation nationale déclarent ne jamais avoir reçu de formation à la laïcité, qu’il s’agisse de leur formation initiale ou d’une formation ultérieure, selon une enquête du syndicat SE‑Unsa publiée en 2024. 71 % des contractuels affirment ne pas avoir été formés.

La moitié des personnels de l’Education nationale n’ont jamais reçu de formation à la laïcité.

Alors comment répondre à ce sentiment de fragilité professionnelle des enseignants face à la laïcité comme à la diversité des situations qu’ils peuvent rencontrer ? Pour sortir de cette impasse, l’auteure Anne Troadec convoque dans un article pour la revue « Etudes » (décembre 2023) la pensée de Paul Ricoeur : « ll me semble qu’il y a dans la discussion publique une méconnaissance des différences entre deux usages du terme laïcité ; sous le même mot sont désignées en effet deux pratiques fort différentes : la laïcité de l’État, d’une part ; celle de la société civile, d’autre part. La première se définit par l’abstention. C’est l’un des articles de la Constitution française : l’État ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte. […]. De l’autre côté, il existe une laïcité dynamique, active, polémique, dont l’esprit est lié à celui de la discussion publique. (…) Ici, la laïcité me paraît être définie par la qualité de la discussion publique, c’est-à-dire par la reconnaissance mutuelle du droit de s’exprimer ; mais, plus encore, par l’acceptabilité des arguments de l’autre. » (Paul Ricœur, La critique et la conviction, Calmann-Lévy, 1995)

Cette laïcité pensée comme un cadre de rencontre de l’autre et de la personne peut s’incarner à l’école, via une pédagogie du débat et de la discussion pour faire « dans l’école l’expérience de ce qu’est un espace public laïque, c’est-à-dire neutre, égalitaire et pluraliste, protecteur des différences dont chacun est porteur », selon Anne Troadec. Le recours aux sciences humaines et sociales – histoire, sociologie, philosophie, anthropologie –, dans le cadre d’un enseignement du fait religieux « objectivé » apparaît crucial pour fournir aux enseignants des clés de lecture, analyser les situations de tension, réduire le sentiment d’insécurité professionnelle et l’autocensure face aux polémiques. La coopération entre les académies, les INSPE et les chercheures s’avère stratégique pour consolider la formation initiale et continue en la matière.

Extrait de verslehaut.org du 08.12.25

 

Plaidoyer d’un musulman français pour une laïcité fidèle à elle-même
Yazid Sabeg
Ancien Commissaire à la Diversité et à l’Égalité des Chances

La loi de 1905 ne nous visait pas, elle doit désormais nous inclure : musulman français laïque, j’ai commis ce texte de longue date et, après l’avoir gardé pour moi, j’ai souhaité le publier pour le cent-vingtième anniversaire.

Je parle ici comme musulman, citoyen français, laïque et j’ajoute authentique . C’est-à-dire comme quelqu’un pour qui l’importance de la liberté de conscience, de l’égalité des droits et de la neutralité de l’État ne sont ni des armes à brandir contre un voisin, ni des parures rhétoriques, mais des biens communs conquis au prix d’une histoire longue, conflictuelle, contrastée. Or cette histoire, telle qu’elle s’est écrite pour les Juifs et telle qu’elle s’est refusée aux musulmans, révèle aujourd’hui une contradiction devenue insoutenable : on intime aux musulmans - deuxième communauté religieuse de ce pays depuis près de deux siècles - de se soumettre à une loi républicaine dont ils n’ont jamais bénéficié , et que la République n’a jamais vraiment assumé envers eux, tout en prétendant aujourd’hui qu’ils en seraient les principaux ennemis. [...]

C’est dans ce contexte que la laïcité ressurgit, à partir des années 1980, comme slogan omniprésent. Certains ont bien noté que plus la loi de 1905 était invoquée dans le débat public, moins on prenait la peine de se souvenir de son histoire et de sa philosophie véritables. La mémoire combiste – celle d’un État qui « met au pas » une Église rétive – se mêle à la mémoire édulcorée d’une séparation harmonieuse, comme si le conflit des deux France s’était évanoui de lui-même dans la sagesse républicaine. Et peu à peu s’installe un raccourci : puisque la République a su un jour « faire plier » le catholicisme, elle doit aujourd’hui faire la même chose avec l’islam. On oublie deux différences essentielles : d’une part, l’Église catholique de 1905 combattait ouvertement la République et revendiquait la primauté du spirituel sur le civil ; d’autre part, les musulmans d’aujourd’hui n’ont ni combattu la loi de 1905, ni cherché à imposer leur foi à l’État ou à la République .

Il faut oser le dire clairement : les musulmans n’ont jamais mené de croisade contre la laïcité française. Ils n’étaient pas là quand se sont forgés les compromis entre Rome et Paris. Ils ne sont pour rien dans les régimes dérogatoires qui subsistent, comme le Concordat d’Alsace-Moselle ou le statut des cultes en Guyane. Leurs revendications ordinaires – des mosquées dignes, des carrés musulmans dans les cimetières, leurs établissements d’enseignement, des aumôneries dans les prisons ou l’armée, le respect de certaines pratiques alimentaires ou cultuelles – s’inscrivent dans le cadre même de la liberté de culte que proclame la loi de 1905. Ils demandent à vivre leur foi à l’intérieur et dans le respect de l’ordre public ; ils ne contestent ni la souveraineté de la loi civile, ni la neutralité de l’État. [...]

Extrait de blogs.mediapart.fr/yazid-sabeg du

 

 Avons-nous trahi la laïcité ?

C’est la conviction de l’historien Vincent Genin. Mais pas dans le sens qu’on imagine. Dans un entretien passionnant qu’il nous accorde à l’occasion des 120 ans de la loi de 1905, l’auteur d’une Histoire intellectuelle de la laïcité de 1905 à nos jours (PUF, 2024) explique qu’elle visait à permettre une coexistence des différences. Alors qu’aujourd’hui, elle est devenue un mot d’ordre idéologique.

“La laïcité permettait de reconnaître des pluralités : elle est devenue un idéal d’uniformité nationale”
Vincent Genin, propos recueillis par Alexandre Jadin publié le 09 décembre 2025 8 min

La loi du 9 décembre 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État fête ses 120 ans. Considérée comme fondatrice de la laïcité, elle fait pourtant l’objet de nombreuses confusions et récupérations, comme le montre l’historien Vincent Genin, auteur d’une Histoire intellectuelle de la laïcité de 1905 à nos jours (PUF, 2024). Entretien.

La laïcité qu’on évoque aujourd’hui est-elle la même que celle instaurée dans la loi de 1905 ?

Vincent Genin : Aujourd’hui, lorsqu’on évoque la laïcité, on ne parle pas tant d’un principe juridique que de valeurs de la République. De manière souvent polémique, on parle d’islam, de cantines, de crèches… Mais dès le départ, la laïcité a fait l’objet d’une controverse intellectuelle profonde.

“En 1905, il est question de séparation des Églises et de l’État. La laïcité n’est alors qu’une modalité de cette séparation” Vincent Genin

Quels étaient les termes du débat il y a 120 ans ?

Vers 1905, on ne parle pas beaucoup de laïcité, mais plutôt de séparation des Églises et de l’État. La laïcité n’est qu’une modalité de cette séparation. Au XIXᵉ siècle, cette question touche l’Italie, la Belgique et la France. La notion est mobilisée par de nombreux essayistes, théologiens et philosophes, comme l’historien et philosophe Edgar Quinet. Toute une série d’intellectuels et de politiques sont favorables à une séparation entre l’État et les Églises – car il y en a plusieurs. On peut citer le président du Conseil des ministres (1902-1905) Émile Combes, favorable à une séparation, mais qui revendiquait un lien fort entre l’Église et l’État, où celui-ci garderait la main. Cherchant l’entre-deux, son successeur Maurice Rouvier, président du Conseil des ministres lors du passage de la loi de 1905, a mis en avant des personnages déterminants comme Aristide Briand. Méconnu aujourd’hui, c’est pourtant le rapporteur de cette loi, pour laquelle il fait en sorte de dégager une majorité minimale. Originaire d’un milieu modeste, ancien avocat des dockers du port de Saint-Nazaire, Briand est un homme très attentif aux minorités, qu’elles soient sociales ou religieuses. C’était un libertin, ce courant de pensée défendant la liberté de pensée comme des corps pourchassé par le pouvoir et toujours très mal vu lors de la Troisième République. C’est pourquoi il était très attaché à la singularité de chaque individu. Briand était ouvert : athée, tout en estimant que cette conviction n’était pas la seule vérité. C’est capital pour comprendre la loi de 1905. Une autre figure importante est celle de Jean Jaurès. Auteur d’une thèse de philosophie touchant à l’idée de Dieu, Jean Jaurès connaît parfaitement les catholiques, sait leur parler, ne les méprise pas.

La loi du 9 décembre 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État fête ses 120 ans. Considérée comme fondatrice de la laïcité, elle fait pourtant l’objet de nombreuses confusions et récupérations, comme le montre l’historien Vincent Genin, auteur d’une Histoire intellectuelle de la laïcité de 1905 à nos jours (PUF, 2024). Entretien.

Extrait de philomag.com du 09.12.25

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