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Pierre Merle : « La responsabilité des politiques publiques est centrale dans l’embourgeoisement du privé »
« La création de postes d’enseignants dans le privé (+4500 sous le premier quinquennat Macron) a ainsi largement favorisé l’embourgeoisement du privé. Toutes les analyses statistiques que j’ai réalisées et qui sont présentées dans l’ouvrage sont aussi éclairantes qu’absentes du débat public. À titre d’exemple, en 2022, des 10 % des collèges publics et privés les plus populaires, moins de 0,5% sont désormais privés… » dénonce le sociologue Pierre Merle. Dans la première partie de l’entretien, Pierre Merle évoquait les politiques de droite en faveur du privé et son embourgeoisement.
La sociologie des élèves du privé montre un embourgeoisement net du secteur. Quelles responsabilités peut-on attribuer aux politiques publiques dans cette évolution ?
La responsabilité des politiques publiques est centrale dans l’embourgeoisement du privé en autorisant l’ouverture de nouvelles classes dans des établissements dont le recrutement est déjà aisé et, aussi, en autorisant la fermeture de classes ou d’établissements au recrutement populaire.
De nouveau la loi Debré n’est pas respectée puisque les ouvertures et fermetures de classes ou d’établissements devraient être fonction des « besoins éducatifs ». Or, dans la gestion des établissements privés, les ministres de l’Education ont tendance à accepter les demandes de l’enseignement privé, sans étude spécifique des « besoins éducatifs ». Le rapport de la Cour des Comptes de 2023 est édifiant sur cette question.
La création de postes d’enseignants dans le privé (+4500 sous le premier quinquennat Macron) a ainsi largement favorisé l’embourgeoisement du privé. Toutes les analyses statistiques que j’ai réalisées et qui sont présentées dans l’ouvrage sont aussi éclairantes qu’absentes du débat public. À titre d’exemple, en 2022, des 10 % des collèges publics et privés les plus populaires, moins de 0,5% sont désormais privés…
Quels effets a l’école privée sur la mixité et la réussite scolaire de tous les élèves ?
L’embourgeoisement de l’enseignement privé est au fondement d’une forte ségrégation scolaire puisque les élèves d’origine aisée ont, en moyenne, de meilleurs résultats que les autres. L’embourgeoisement considérable de l’enseignement privé a pour conséquence une réduction du nombre de bons élèves dans les établissements publics. Dans les classes, ces bons élèves sont des « locomotives ». Ils favorisent les apprentissages des autres élèves. Leur moindre présence dans les établissements publics freine les apprentissages des plus faibles, surtout dans les établissements REP et REP+.
Finalement, les très bons résultats des établissements privés au DNB et au bac ont pour contrepartie une moindre réussite scolaire moyenne des élèves du public. Cette organisation n’est pas optimum, d’autant plus que la littérature scientifique a montré que la concentration des bons élèves dans les mêmes classes ne leur est pas toujours bénéfique. Elle produit une concurrence susceptible de réduire la confiance en soi indispensable aux apprentissages scolaires.
Après les premières évaluations PISA, des pays comme l’Allemagne ou la Pologne ont mené des politiques éducatives de déségrégation scolaire favorables à la progression de leurs élèves dans les classements internationaux. L’embourgeoisement de l’enseignement privé français produit un effet exactement inverse. Cet embourgeoisement est de surcroît un obstacle au vivre ensemble. Il favorise la marginalisation économique, sociale et politique des enfants les plus pauvres et, à juste titre, des sentiments d’injustice et du ressentiment.
Propos recueillis par Djéhanne Gani