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B* Grenay (62). Entretien du Café avec une enseignante au collège REP+ Langevin-Wallon de Grenay (62) : Plaisirs de la lecture à voix haute

10 novembre

Hélène Bart : Plaisirs de la lecture à voix haute

Faut-il, comme on le fait souvent, réduire la question de la lecture à voix haute à des questions techniques de décodage ou de vitesse ? Professeure de français au collège Langevin-Wallon à Grenay dans le Pas-de-Calais, Hélène Bart nous explique le travail mené en 6ème sur une fable de La Fontaine, « Le Renard et le Bouc ». La lecture à voix haute fait ici l’objet d’enregistrements successifs avec rétroactions, partages, passage par l’analyse : elle devient alors un authentique travail d’interprétation, d’accès au sens et au plaisir du texte, une belle rencontre avec autrui et avec la littérature.

La question de la lecture à voix haute se réduit parfois à des questions techniques de décodage ou de vitesse : en quoi vous semble-t-elle avoir des enjeux plus essentiels ?

L’objectif principal de la séance est d’amener les élèves à comprendre que la lecture à voix haute vise avant tout à exprimer ce qu’ils ont compris d’un texte, ce à quoi ils ont été sensibles aussi. La dimension technique de la fluidité n’est donc ici qu’un aspect secondaire du travail, un outil : c’est l’interprétation du texte qui est au cœur de la séance de façon à ce que chaque élève puisse choisir de rendre compte de sa lecture, c’est-à-dire dire de sa rencontre avec le texte. Il faut en effet bien comprendre un texte pour en produire une lecture efficace et intéressante et la séance est construite de façon à ce que les élèves prennent conscience de cette nécessité.

Pour améliorer leurs lectures, ils sont obligés d’enrichir leur compréhension de la fable, tant sur le plan explicite qu’implicite, et d’interroger le travail poétique de l’auteur, notamment le choix des mots, la structure et le rythme des vers ou encore les sonorités. Cette étude permet de donner vie aux différents personnages et de tenir compte de la prosodie du texte pour en exprimer de manière nuancée le sens, les intentions ou les émotions.

J’aime à penser que la séance a permis à mes élèves de sixième de prendre plaisir à la lecture d’une fable. Il me semble que des moments comme celui-ci doivent être pensés pour qu’ils s’imprègnent réellement des textes et s’amusent même avec la langue de l’auteur. Faire lire en classe, en effet, c’est organiser des rencontres entre de jeunes lecteurs et des textes singuliers. Chaque rencontre doit permettre de découvrir et apprécier la littérature.

Dans votre démarche, la première phase de travail est l’enregistrement d’une lecture spontanée du texte : pourquoi le choix de commencer ainsi ?

J’ai choisi de débuter la séance par une lecture individuelle, sans préparation préalable. Il n’est pas question de se partager une lecture, de n’en lire qu’un extrait : tous se confrontent à l’intégralité du texte.

Grâce à une mallette de baladodiffusion, les élèves ont pu s’installer librement dans la salle et le couloir, s’enregistrer et écouter leurs productions dans de bonnes conditions. La consigne donnée est simple : enregistrer une ou plusieurs lectures et conserver celle que l’on préfère. Les élèves sont libres de recommencer plusieurs fois et peuvent s’approprier le texte à leur rythme. Cette pratique favorise l’engagement des élèves réservés ou en fragilité et de tous ceux qui n’oseraient peut-être pas prendre la parole en classe entière.

Ce temps de découverte constitue une base de travail qui permettra d’identifier les réussites et les améliorations possibles. A ce stade, aucun critère d’évaluation n’est donné ce qui oblige les élèves à définir eux-mêmes ce qu’est une bonne lecture. Il s’agit principalement pour eux d’une lecture rapide et d’une lecture qui met en valeur les dialogues. Cette première représentation, réductrice on le voit bien puisqu’elle considère la lecture comme un exercice technique, servira de base à notre discussion dans la suite de la séance.

Je propose rapidement aux élèves d’écouter des productions et d’échanger sur leurs qualités et leurs défauts. Ils sont alors particulièrement sensibles aux liaisons maladroites, à la rapidité excessive de certaines lectures et au manque d’intonation, notamment lorsqu’elle ne permet pas de distinguer les voix des différents personnages mis en scène. On constate une fois encore que beaucoup de ces failles qu’on peut qualifier de techniques, relèvent d’une même cause : le sens du texte n’a pas fait l’objet d’une attention prioritaire. Pour eux, lire bien c’est d’abord lire vite. Nous nous attacherons donc à montrer que bien lire, c’est d’abord bien comprendre.

Ce n’est que dans un 2ème temps que vous menez l’étude du texte : comment procédez-vous pour aider les élèves à s’en approprier les significations ?

Les lectures successives ont amené les élèves à entrer progressivement dans le texte. Ils ont tous repéré les différents personnages, les paroles des animaux et compris qu’un renard se promène avec un bouc. Mais le renard est faussement amical, le bouc bien trop naïf et le fabuliste ne nous raconte pas là une belle histoire d’entraide. La morale, elle, a été difficilement comprise. Il s’agit donc d’amener les élèves à se représenter un peu mieux les événements racontés pour en saisir les subtilités.

Le questionnement qui est proposé est simple. Il s’agit de revenir sur le sens de la fable, le comportement des personnages, les sentiments qu’ils éprouvent, le sens de la morale. Son but est d’éclairer les zones d’ombres et d’éviter la surinterprétation personnelle. Après un temps de travail facilité par les lectures précédentes, la discussion s’engage en classe entière. C’est l’occasion d’expliquer le sens de certains mots, de mimer la scène du puits par exemple, de permettre aux élèves de se créer des images mentales.

Ce temps de travail a permis aux élèves d’entrer véritablement dans le texte. De nouvelles lectures se sont ajoutées aux premières ce qui a permis d’enrichir leur compréhension du texte. Ils ont souligné, entouré, utilisé des couleurs pour petit à petit lever les implicites et comprendre le sens de la morale. Bien évidemment, encore à ce moment, il s’agissait de les accompagner, individuellement, pour les aider dans leurs investigations.

Dans une 3ème étape, les élèves entreprennent de nouvelles lectures enregistrées : avec quelles consignes et quels résultats ?

J’ai demandé aux élèves d’écouter leur première lecture, celle qu’ils avaient désignée comme la meilleure, et de dire s’ils en étaient satisfaits. Ils devaient se demander si leur production orale rendait compte de ce qu’ils avaient pu comprendre et mieux apprécier depuis : les relations entre les personnages, leur caractère, l’enchaînement des événements, la morale… Ce temps d’auto évaluation leur a alors donné les moyens de définir quelques objectifs pour améliorer leur lecture. Les objectifs que chacun s’est fixés étaient personnels et individualisés. Ils ont été modulés en fonction des besoins, parfois avec mon aide ou avec l’aide d’un camarade : il n’est en effet pas forcément évident d’analyser son propre travail.

Les objectifs inscrits dans les tableaux montrent que les élèves ont cherché dès ce moment à exprimer les effets du texte, son sens, par l’intonation et les modulations de la voix. Beaucoup ont cherché également à travailler sur le rythme pour corriger une lecture initiale bien trop rapide, calquée sur les exercices de lecture technicistes. Ils ont pu alors véritablement s’attarder sur la langue de La Fontaine, apprécier les vers, étudier les sonorités et accorder le rythme de la lecture à l’histoire racontée, maintenant bien comprise. Ce qui m’a semblé vraiment intéressant, c’est que les élèves ont encore annoté le texte à ce moment-là, pour ne rien oublier dans leurs nouveaux enregistrements. Ils se sont interrogés et ont interrogé le fond et la forme de la fable tout au long de la séance.

Le travail mené porte sur La Fontaine : en quoi ses fables vous semblent-elles particulièrement adaptées à cette approche oralisée ?

Le travail proposé a clôturé une séquence entièrement consacrée aux Fables. La ruse, mais aussi la place des dialogues, leur rôle dans l’œuvre du fabuliste, étaient au cœur de la réflexion. Les élèves avaient été sensibilisés à l’importance de l’oralité chez La Fontaine et nous avions écouté plusieurs lectures réalisées par des comédiens pour les aider à saisir la vitalité des fables. Ce sont en effet des textes qui reprennent vie lorsqu’ils sont lus à voix haute, on en saisit mieux les nuances, on en apprécie davantage la musicalité.

La démarche vous semble-t-elle transférable ?

Cette démarche est tout à fait transférable et peut être appliquée à tous les genres littéraires et à d’autres niveaux de la scolarité. Elle prépare aux différentes épreuves orales que les élèves devront passer, que ce soit l’oral du Brevet ou l’Épreuve Anticipée de Français puisque la lecture expressive y est évaluée. Surtout, elle permet aux jeunes lecteurs d’incarner le texte et d’en produire une analyse. En procédant de cette façon, les élèves s’engagent pleinement dans une activité qui ne se réduit pas un exercice scolaire : l’étude fine de l’écriture littéraire offre la chance de produire une belle lecture, témoignage oral qu’un lecteur offre à celui qui l’écoute de sa rencontre avec un texte.

Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut

Enregistrements à écouter sur le site lettres de l’académie de Lille

Extrait de cafepedagogique.net du 03.11.25

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