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« L’éducation prioritaire a été un vrai choix »
Des bons souvenirs pour cet ancien professeurs des écoles ? Presque tous les jours ! répond Marc Lavogez, jeune retraité de l’Education nationale après 22 ans en éducation prioritaire à Arras : « Il y a d’abord tous ces moments, quotidiens ou presque, où les élèves exprimaient spontanément leurs émotions : enthousiasme d’être ensemble, plaisir de découvrir, joie d’appendre ». Pour lui, l’éducation prioritaire a été « un vrai choix ». Celui, de pouvoir s’engager professionnellement auprès des publics fragiles, et mettre en œuvre au quotidien ses convictions. Quels changements durant sa carrière ? quels bons et moins bons souvenirs ? Il répond à nos questions !
A l’heure de la retraite, un petit retour en arrière, à vos débuts, comment êtes-vous venu à l’enseignement
Le BAFA et les expériences successives d’animateur en colonies de vacances m’ont donné le goût de l’éducation, de la transmission. Devenir instituteur m’est apparu presque comme une évidence et je me suis engagé dans cette voie au lendemain du baccalauréat.
Pouvez-nous nous parler de votre carrière ?
Elle a débuté à l’aube de mes 18 ans : 6 mois de remplacement en qualité de « suppléant éventuel » avant de passer le concours pour intégrer l’Ecole Normale d’Instituteurs d’Arras pour y étudier pendant 3 ans.
Titularisé, je suis retourné à l’Ecole Normale, pour y prendre mon premier poste en qualité de « surveillant animateur ». Ensuite, j’étais en situation de détachement pendant 12 ans dans une association d’Education Populaire (les CEMEA) dans laquelle je formais des animateur.trice.s et directeur.trice.s de centres de vacances et de loisirs. En 1998, j’ai réintégré l’Education Nationale. J’ai enseigné pendant 4 ans en milieu rural puis ai été nommé en REP, à l’école Voltaire d’Arras où je suis resté pendant 22 ans, en CE1 puis en CP.
Lors de deux années scolaires, j’y ai fait fonction de directeur.
L’éducation prioritaire a été un vrai choix. Celui, de pouvoir m’engager professionnellement auprès des publics fragiles. C’est important pour moi, de pouvoir mettre œuvre au quotidien mes convictions.
Et dans cette carrière, quels bons souvenirs restent ?
Ils sont nombreux fort heureusement. Il y a d’abord tous ces moments, quotidiens ou presque, où les élèves exprimaient spontanément leurs émotions : enthousiasme d’être ensemble, plaisir de découvrir, joie d’appendre.
Bons souvenirs également, les « batailles » menées avec mes collègues pour rester sur un rythme de 4 jours et 1/2. Ce fut d’abord 2008, pour obtenir une dérogation suite à la loi de Xavier Darcos instituant les 4 jours. En 2012, la loi de Vincent Peillon ré-instituait les 4 jours et ½. Dans toutes les écoles. En 2017, alors que la majorité des écoles revenaient à 4 jours suite à l’assouplissement de la loi voulu par Jean Michel Blanquer, nous décidions en Conseil d’école de rester à 4 jours et ½ . Ce vote fut de nouveau confirmé en 2022.
A chaque fois, ce fut une grande satisfaction d’avoir participé activement à une décision qui de mon point de vue, allait dans l’intérêt premier des enfants. Faut-il rappeler que les apprentissages fondamentaux se font le matin car toutes les études montrent que les enfants sont plus réceptifs à ce moment de la journée. Aussi travailler le mercredi matin permet de gagner une matinée d’apprentissage. 3 heures beaucoup plus efficaces que si elles sont réparties en fin d’après-midi.
Et des mauvais souvenirs ?
Les souvenirs douloureux sont nombreux malheureusement. Notamment, ceux liés à la mort. Le plus récent est l’attentat du 13 octobre 2023 à Arras que mes collègues et moi avons vécu de près.
Le décès d’une jeune collègue AESH en avril 2021 et celui d’anciens élèves ont également été des épreuves douloureuses.
Mauvais souvenirs également, le sentiment d’impuissance éprouvé régulièrement face à des problématiques d’élèves, en situation de handicap ou de grande fragilité psychologique, pour lesquelles les réponses de l’institution restaient limitées. Même sentiment d’impuissance face à la très grande précarité de certaines familles ou face aux violences intra familiales vécues par certains élèves.
Les conseils à un.e jeune professeur.e des écoles ?
J’ai toujours une prudence à donner des conseils. Peut-être parce que parfois ceux qui m’ont été donnés, ne se sont pas toujours révélés pertinents. Certes avec l’expérience et le vécu de multiples situations, on se sent mieux préparé à affronter les difficultés qui se présentent au quotidien. Mais je me suis toujours efforcé de ne pas donner de conseils qui pourraient être perçus par de jeunes collègues comme des recettes infaillibles. Ce serait leur laisser penser qu’ils ne doivent pas s’adapter à l’enfant, sa personnalité, son histoire de vie, ses émotions. Notre propre personnalité est aussi un facteur important dont on ne peut faire abstraction.
Je peux toutefois dire ce que j’ai toujours essayé de faire :
Etre clairvoyant sur son rapport aux élèves, sur les valeurs que l’on véhicule dans nos actions au quotidien, sur notre cohérence entre le dire et le faire.
Se méfier de l’aigreur. Elle peut nous conduire à des comportements déplaisants et des paroles désobligeantes. L’éducation au quotidien est difficile, chacun le sait. Il nous faut répéter encore et encore. Avec les élèves, mais aussi parfois avec les parents. Certaines réactions peuvent nous irriter, c’est bien normal. L’important est que cette irritation reste ponctuelle. Si celle-ci s’installe durablement, elle peut s’avérer dévastatrice pour nos élèves et nous-mêmes.
Quels changements ?
Chez les élèves, il y a bien sûr la place grandissante des écrans dans leur vie quotidienne avec les effets néfastes que chacun connait, je ne vais donc pas développer plus.
Un changement important est le climat sécuritaire qui s’est intensifié au fil des évènements tragiques que nous avons vécus ces dernières années. Intensifié au point d’être parfois anxiogène. Il est compréhensible que les autorités publiques mettent en place des mesures pour assurer la sécurité de toutes et tous ou tout au moins leur en donner le sentiment.
Au quotidien, cette évolution s’est avérée parfois pesante.
Nous sommes passés d’une époque où l’école était ouverte aux 4 vents à aujourd’hui où non seulement les grilles d’enceinte sont fermées, mais également les bâtiments. Le trousseau de clefs est devenu indispensable.
Comment aurais-je pu imaginer au début de ma carrière qu’arrivé au terme de celle-ci il m’aurait fallu entrainer des élèves de 6 ans à se cacher sous les tables, à rester silencieux et immobiles pendant de longues minutes pour se protéger de l’intrusion de terroristes ?
Comment aurais-je pu imaginer voir un jour des militaires armés jusqu’aux dents surveiller la sortie de mon école ?
L’autre changement est le sentiment d’une dilution de la confiance de l’institution envers les enseignants. A 18 ans j’étais en remplacement pendant plusieurs semaines dans une école de campagne. Seul adulte dans l’école, j’avais la responsabilité d’une vingtaine d’élèves de grande section maternelle. Avec le recul, la confiance que m’accordait l’institution était sûrement un peu excessive, mais j’en étais très flatté à l’époque.
Plus de 40 ans ont passé. Nous avons eu un ministre de l’Education Nationale qui n’a eu de cesse de parler de « l’école de la confiance » sur les plateaux télé.
Et pourtant !!!
Quand je faisais passer les évaluations nationales aux élèves, on poussait la précision dans le guide de l’enseignant à m’indiquer ce que je devais dire aux élèves « BRAVO, vous avez bien travaillé. Nous arrêtons, vous pouvez fermer votre cahier. »
Quand je voulais emmener les élèves à la médiathèque située à quelques dizaines de mètres de l’école, il me fallait demander l’autorisation quelques jours avant pour qu’elle soit répertoriée dans l’application « Mobilélèves ».
Quand la cour était recouverte d’un petit manteau neigeux (ce n’est pas arrivé souvent) on me suggérait de rester en classe pendant la récréation. La neige, ça glisse !!!!). Quand j’ai changé de T.B.I, l’emplacement m’a été imposé, à côté du tableau vert !!! L’endroit que je souhaitais, pourtant conforme aux préconisations ministérielles pour les classes dédoublées, n’entrait pas dans les critères de Direction académique du Pas de Calais.
Ces quelques anecdotes prises dans une multitude sont sans gravité, mais elles révèlent de mon point de vue un climat peu flatteur pour les enseignants.
Partir à la retraite, soulagement ou pincement ?
Ni l’un, ni l’autre. Les derniers jours ont bien sûr été chargés d’émotions. Les témoignages des élèves, de leurs parents, de mes collègues m’ont beaucoup touché. Ils marquaient la fin de mon activité professionnelle. Une page s’est tournée, mais la vie reste active, et l’Éducation présente, autrement, dans l’engagement associatif.
Propos recueillis par Djéhanne Gani