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Rapport de l’Observatoire des inégalités : « L’école française cherche à sélectionner quelques bons élèves plutôt que d’éviter d’en perdre un grand nombre en route »
Qu’observe le rapport publié ce 3 juin 2025 par l’observatoire des inégalités sur l’école ? Ses inégalités ! « Notre système est loin de faire ce qu’il devrait pour assurer l’égalité des chances scolaires. Essentiellement parce que l’école française cherche à sélectionner quelques bons élèves plutôt que d’éviter d’en perdre un grand nombre en route ». Le rapport pointe une nouvelle fois que massification et démocratisation scolaire sont bel et bien deux phénomènes distincts.
Des réussites de la scolarisation
Malgré un discours ambiant de déclin, force est de constater quelques réussites. Le rapport de l’Observatoire des inégalités souligne que la part des diplômés de l’enseignement supérieur chez les 25-34 ans a doublé entre 1993 et 2020 (passant de 23 à 49%). Il relève aussi que le BTS est une filière de promotion sociale où les enfants d’ouvriers représentent 21,6%, quand leurs parents n’ont souvent pas atteint ce niveau d’étude. Une autre réussite est la baisse de la part des 18-24 ans sans diplôme entre 2012 et 2022 (de 11,8 à 7,6%), sous la moyenne européenne (9,2%).
Entre 2004 et 2022, l’illettrisme a été divisé par deux (en passant de 9 à 4%). Est considérée illettrée une personne qui a commencé sa scolarité en France et qui des fortes difficultés en lecture ou écriture. L’origine sociale est un facteur déterminant, comme pour la fracture numérique, même si l’âge est le premier facteur : l’illectronisme concerne davantage les plus de 75 ans.
Des écarts dès la maternelle selon les origines sociales
Les inégalités entre catégories sociales à l’école sont présentes dès le plus jeune âge. À l’entrée en maternelle, les enfants issus de familles favorisées réussissent mieux dans tous les domaines évalués (langage, mathématiques et compétences transversales). Les enfants de cadres ou d’enseignants obtiennent un score de 270 dans le domaine du langage et de 273 en mathématiques, contre 238 et 237 pour les d’ouvriers ou inactifs.
A partir du CP et avec l’apprentissage de la lecture, les écarts se creusent. L’observatoire des inégalités souligne les effets des inégalités et des conditions matérielles. En CE1, 27% des élèves en REP+ ont un niveau satisfaisant en résolution de mathématiques contre 50% hors REP. En compréhension de l’oral, les écarts sont aussi très marqués (47% contre 79%). La poursuite ne permet pas de rattraper le retard pour les enfants issus de milieux défavorisés, alors qu’une évolution positive a été observée presque dans la moitié des cas (45%) en mathématiques pour les enfants de familles favorisées (contre 16%).
Une sélection et orientation par les mathématiques au lycée qui conforte une domination masculine
Au lycée, 45% des filles n’ont aucune option scientifique contre 26% des garçons qui représentent ensuite 70% des élèves dans les écoles d’ingénieurs. Les écarts et choix genrés se creusent dès l’école primaire. Il est dû en partie aux stéréotypes de genre, et à des comportements différents avec les garçons et filles. Ce constat et « travail ne doit pas évidemment pas faire oublier que la prédominance des mathématiques dans la sélection des élèves est tout autant en cause. Un modèle dominant depuis les années 1960 en France » rappelle l’observatoire des inégalités. Les femmes sont un peu plus nombreuses dans l’enseignement supérieur mais pas dans les filières les plus valorisées (en lettres, domaine de la santé et social).
« Le collège constitue un point de bascule »
Au fil de la scolarité, l’école ne parvient pas à réduire ces inégalités sociales. Les écarts se creusent même légèrement. A l’entrée en 6e, la photographie est saisissante : 9% des enfants des milieux favorisés ont une maitrise satisfaisante en français et 91% en mathématiques contre 76% et près de 50% pour les milieux favorisés.
Au collège, les classes comportent autant d’enfants d’ouvriers que de cadres. 80% des élèves de de SEGPA sont issus de classes populaires contre 2% issus de milieux favorisé. Mais à partir de la fin de la troisième, les élèves sont séparés, et de nombreux élèves issus de milieux populaires sont orientés vers l’enseignement professionnel, et ce même à niveau équivalent, souligne le rapport. « Le collège constitue un point de bascule » note le rapport.
Un clivage social après la 3e
En seconde générale ou technologique, il y a 1,7 fois plus d’enfants de cadres que d’enfants d’ouvriers. En revanche, les enfants d’ouvriers sont 6,5 fois plus nombreux en CAP que les enfants de cadres, et 3,5 fois plus en baccalauréat professionnel.
Les chances de faire des études supérieures sont donc très inégales. 73 % des enfants nés dans des familles de cadres supérieurs ou de professions intermédiaires ont accès à l’enseignement supérieur, tandis que seulement 41 % des enfants d’ouvriers ou d’employés y parviennent.
Le rapport met en lumière les inégalités sociales : « alors qu’ils sont tout aussi nombreux que les enfants de cadres au collège, les enfants d’ouvriers sont 30 fois moins représentés au sein de cette super élite [l’école normale supérieure] de l’école française ».
Une société française dont la majorité n’a pas accès aux études supérieures
Moins d’1 quart (22,8%) de la population âgée de 25 ans a un bac+3 contre plus d’un tiers (40%) des 25-29 ans. Mais 7,6 % des jeunes de 18 à 24 ans sont sortis de l’école avec un niveau collège, ce qui les pénalise lourdement à l’entrée dans la vie professionnelle.
L’allongement de la durée d’étude a davantage profité aux milieux favorisés. A l’université, la part des enfants de cadres reste stable avec 35% entre 2009 et 2024 mais celle des ouvriers passe de 11 à 9%. A noter cependant aussi que la part de cadres augmente dans la population active quand celle des ouvriers baisse. La catégorie en expansion, « la part des professions intermédiaires, le cœur de la société française, a diminué en BTS, dans les classes prépa et dans les ENS ces quinze dernières années ». Les données montrent que « la démocratisation n’est pas un phénomène linéaire et que la question de l’égalité des chances reste d’actualité. » Le rapport relève que « les dispositifs d’ouverture sociales mis en place justifient la communication des établissements élitistes mais ont peu d’effet sur l’origine sociale de leurs élèves. »
Selon les données de l’INSEE de 2022, 1 quart des adultes de plus de 25 ans a pour niveau de diplôme le brevet des collèges, suivi par moins d’1/4 (23,3) titulaire d’un CAP ou BEP, puis d’un bac +3 (22,8%). L’accès aux études n’est donc pas massif. La massification ne signifie pas démocratisation. Ce n’est certainement pas la perception générale que l’on a du pourcentage des jeunes qui ont accès aux études. Pour l’observatoire, « ce décalage entre la réalité du niveau d’études de la population et la perception qu’en ont en particulier les plus diplômés qui occupent l’espace médiatique explique un certain nombre de discordances et d’incompréhensions, notamment entre les responsables politiques et les classes populaires ».
Cette phrase est un message d’alerte majeur qui devrait servir de boussole pour recoudre un pays fracturé par des politiques successives et ses effets sur l’école, les médias et la démocratie.
Djéhanne Gani
Extrait de cafepedagogique.net du 04.06.25
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« L’école française est formatée pour les enfants des parents diplômés » constate l’observatoire des inégalités dont le rapport 2025 constitue une nouvelle et énième alerte. « Ce qui coince, c’est l’écart entre la réalité vécue par les jeunes et leurs parents, notamment les moins diplômés, et ces discours sur l’égalité. Ce fossé est source d’une tension très forte dans la société » y lit-on. En somme, l’école française réussit aux plus favorisés, à ceux qui en ont le moins besoin. C’est peut-être cela, la véritable exception française : une école qui proclame l’égalité mais organise la reproduction sociale. Une école qui sélectionne, trie, évalue, dès le plus jeune âge. Le mérite ? Il s’hérite et dépend surtout du milieu social.
L’écart le plus important en mathématiques selon le milieu social
L’observatoire des inégalités rappelle dans son rapport publié le 3 juin 2025 que la France se hisse à la tête du palmarès des pays où l’écart de réussite entre les élèves de milieux sociaux favorisés et défavorisés est le plus important selon les comparaisons internationales. Les résultats des évaluations PISA montre cet écart de 113 points : les élèves français issus de milieux favorisés obtiennent en moyenne un score de 535 en mathématiques, au-dessus de la moyenne de 525 contre 422 pour les élèves issus de milieux défavorisés.
« L’école française est formatée pour les enfants des parents diplômés ».
Le rapport mentionne les facteurs explicatifs : « faible taux d’encadrement, des apprentissages très académiques, des évaluations à répétition, une dévalorisation des élèves qui échouent, etc. Les enquêtes de l’OCDE montrent que l’école française est formatée pour les enfants des parents diplômés ». Ce constat de l’observatoire des inégalités rejoint celui du sociologue Paul Pasquali qui parle d’ « héritocratie » comme celui de Jean-Paul Delahaye, ancien numéro 2 au ministère quand il écrit que « l’école n’est pas faite pour les pauvres ».
Les enfants de diplômés partent avec plusieurs longueurs d’avance et les conservent. Quant aux enfants issus de milieux défavorisés, ils ne parviennent pas à rattraper le retard au cours de leur scolarité. Aujourd’hui, l’élite scolaire dans les écoles normales supérieures recrute toujours plus de deux tiers de ses effectifs parmi les enfants de cadres supérieurs.
L’école française est pensée et structurée pour les enfants des milieux favorisés, souvent plus diplômés. Les autres se sentent illégitimes, voire exclus d’un système qui écrase plutôt qu’il n’élève. C’est une culture qui récompense ceux qui la comprennent et maitrisent. C’est une culture qui valorise ou intériorise la compétition dès l’école primaire et dévalorise, ignore ou méconnait des talents ou des savoirs notamment manuels.
La démocratisation, l’école pour toutes et tous, de toutes et tous les élèves reste un enjeu de taille, mais cela nécessite un changement profond de culture et de structure scolaire, et aussi de regard. Il faut moins d’élitisme, donc moins de séparatisme social, moins de violence symbolique, sociale, institutionnelle.
Tant que l’école française restera ce qu’elle est – un système au service des gagnants d’avance – elle ne sera pas un lieu d’émancipation. Elle restera une fabrique d’inégalités et d’humiliations aux effets durables à l’échelle individuelle comme collective.
Djéhanne Gani