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La ségrégation scolaire française : -1) un état des lieux -2) quelles causes ? (ENS)

14 avril 2025

La ségrégation scolaire en France (1) : un état des lieux.
Auteur(s) - Autrice(s) : David Descamps
Martin Siloret

Dans cet article, David Descamps et Martin Siloret présentent les instruments actuellement utilisés pour mesurer et décrire la ségrégation scolaire, puis dressent un état des lieux de l’ampleur et des caractéristiques de la ségrégation scolaire en France.

Sommaire
Rendre compte de la ségrégation scolaire
Quelle ségrégation scolaire en France ?

David Descamps est professeur de Sciences Économiques et Sociales au lycée Faidherbe de Lille. Il est également docteur en sociologie et chercheur associé à l’université de Lille (Clersé). Martin Siloret est professeur de Sciences économiques et sociales au lycée Charles Péguy (Orléans) et docteur en histoire contemporaine.

Avant-propos

Ce texte est le premier volet d’un ensemble consacré à la ségrégation scolaire en France. Il s’intéresse à l’estimation et à la caractérisation de ce phénomène, dont une seconde contribution, intitulée « La ségrégation scolaire française : quelles causes ? », analyse les différents facteurs. Bien que chacun de ces articles puisse être lu de manière indépendante, il est néanmoins conseillé de lire d’abord le premier texte.

Introduction

« M. le président, j’ai mon fils qui a huit ans, il m’a demandé si le prénom de "Pierre" existait vraiment ou si ce n’est que dans les livres, tellement il y a un manque de mixité […] J’ai connu l’école de la République avec une grande mixité, ce que je ne retrouve plus maintenant ». La question, rapportée par une habitante d’un quartier populaire de Montpellier au président de la République en 2021, reflète une réalité frappante : la scolarisation de celles et ceux qui vivent dans les quartiers les plus défavorisés s’opère sous une forme qui contrarie l’idéal de mixité.

Si le phénomène de l’hétérogénéité des établissements scolaires est connu de longue date, celui-ci n’a été abordé dans les travaux de recherche que récemment : à la fin des années 1990, on y cherche moins, en effet, à mesurer la séparation de populations distinctes au sein du système scolaire qu’à observer l’effet de la composition des classes sur la réussite scolaire des élèves. Ces travaux, qui débouchent généralement sur le constat que la composition sociale (« social mix ») et scolaire (« academic mix ») des élèves (Duru-Bellat et al., 2004) a une incidence significative sur leur réussite, conduisent néanmoins les chercheurs à observer l’existence d’« inégalités sociospatiales d’éducation » (Broccholichi et al., 2006), et donc à se pencher progressivement sur cette question.

La réflexion sur la « ségrégation scolaire » – expression que l’on retrouve sous la plume d’Agnès Van Zanten en 1996 –, sur ses différentes dimensions et ses causes, commence ainsi à se développer dans les années 2000. Elle est portée par des études publiées dans la Revue Française de Sociologie (Felouzis, 2003 ; Felouzis et Perroton, 2007), dans la Revue Française de Pédagogie (Laforgue, 2004 ; Barthon et Monfroy, 2006 ; Delvaux, 2006 ; Demeuse et Baye, 2008) ou encore aux Actes de la recherche en sciences sociale qui, en 2009, y consacrent un numéro complet : « École ségrégative, école reproductive ».

L’enjeu de cet article est de présenter les instruments actuellement utilisés pour mesurer et décrire la ségrégation scolaire, puis de dresser un état des lieux de l’ampleur et des caractéristiques de la ségrégation scolaire en France.

Rendre compte de la ségrégation scolaire

Les formes de la ségrégation scolaire
Bien que l’expression de « ségrégation scolaire » évoque les systèmes politiques ayant instauré des mécanismes de séparation juridiquement fondée entre diverses communautés ethniques de population et charrie ainsi des représentations particulièrement violentes, elle présente un intérêt sociologique certain pour rendre compte de phénomènes qui affectent l’École. Sans attribuer à une cause déterminée a priori la séparation de populations au sein du système scolaire, elle invite en effet à considérer que celle-ci est le produit de phénomènes qui ne doivent rien au hasard et soulève des questionnements nombreux quant à ses sources.

La ségrégation scolaire a été étudiée en France au travers de prismes variés. La plupart des travaux tendent à se focaliser sur la « ségrégation sociale », c’est-à-dire la séparation des élèves selon leur origine sociale (Duru-Bellat, 2004a ; Boutchenik et al., 2018), mais aussi parfois sur la « ségrégation académique », c’est-à-dire cette fois la séparation des élèves selon leurs résultats scolaires (Felouzis, 2009 ; Monseur et Baye, 2016 ; Ly et Riegert, 2016) [1]. Certaines recherches ont également été menées sur la dimension ethno-raciale de la ségrégation scolaire (Felouzis, 2003 ; Felouzis et al., 2005 ; Felouzis et Perroton, 2009). D’autres encore ont porté sur l’inégale répartition des élèves en fonction de leur sexe (Dauphin, 2021 ; Chabanon et Jouvenceau, 2022 ; Gautier-Touzo et al., 2024).

L’analyse de la ségrégation scolaire peut être menée à des échelles très différentes. On peut chercher en effet à observer les différences de populations scolarisées entre établissements (ségrégation dite « inter-établissements ») ou au sein des établissements scolaires (ségrégation dite « intra-établissement »). La ségrégation scolaire totale qui caractérise le système scolaire est parfois considérée comme la somme des ségrégations inter et intra-établissements ; cette dernière étant définie comme la somme de la ségrégation entre filières que l’on observe au sein des établissements et de celle liée à la ségrégation entre classes des mêmes filières (Ly et Riegert, 2016).

Les ségrégations intra et inter-établissements ne doivent pas être comprises comme reflétant, pour la première, des effets de structure localisés et, pour la seconde, des effets de structure généraux. En effet, la ségrégation inter-établissements n’est pas indépendante des politiques et stratégies menées dans chaque établissement. De même, si à l’échelle d’un établissement, la ségrégation intra-établissement résulte de la « politique » qui y est adoptée, elle découle forcément aussi des contraintes résultant de l’environnement local qui pèsent sur ses agents et usagers ainsi que des politiques éducatives qui s’appliquent à tous les établissements (création et/ou suppression d’options socialement marquées, politiques de renforcement de l’autonomie des établissements, etc.).

Des variables de différents types...
Les variables mobilisées pour rendre compte du phénomène ségrégatif sont inséparables des formes de ségrégation auxquelles on entend s’intéresser. Dans le cas de la ségrégation ethnique, celle-ci est généralement étudiée au travers de variables catégorielles, construites à partir du prénom des élèves (Felouzis, 2003), ou de leur lieu de naissance ainsi que du lieu de naissance de leurs parents (Monseur et Baye, 2016). En ce qui concerne la ségrégation liée à l’origine sociale, les chercheurs mobilisent souvent des variables telles que le groupe socioprofessionnel des parents des élèves (Barthon et Monfroy, 2006) et/ou des regroupements de groupes ou catégories socioprofessionnels : dans la continuité des travaux que la DEPP mène depuis de nombreuses années, de nombreux travaux mobilisent ainsi quatre catégories (origine sociale « très favorisée », « favorisée », « moyenne » et « défavorisée ») ou des regroupements de ces catégories (Son et Riegert, 2016 ; Boutchenik et al., 2021 ; Guillerm et Monso, 2022 ; Souidi, 2023).

Dans le cadre des comparaisons internationales, l’analyse de la ségrégation scolaire liée à l’origine sociale s’opère généralement à partir de l’indice ESCS (Index of Economic, Social and Cultural Status) attaché au programme d’enquêtes PISA [2] (Felouzis, 2009 ; Monseur et Baye, 2016). L’usage de cet indice apparaît judicieux puisqu’il vise à refléter une grande diversité de ressources familiales (économiques, sociales et culturelles) dont peuvent bénéficier les élèves et permet ainsi de les distinguer très précisément les uns des autres suivant des éléments liés à leur origine sociale. Construit par la DEPP pour saisir précisément l’impact de la profession des parents sur la réussite scolaire de leurs enfants, l’Indice de Position Sociale (IPS) est parfois mobilisé pour rendre compte du phénomène de ségrégation en France. Outre que cet indice permet aux auteurs qui l’utilisent (Oberti, 2023 ; Descamps et Siloret, 2023) de disposer de données reflétant finement le bénéfice scolaire que les élèves retirent de leur milieu social, il présente l’intérêt de pouvoir calculer aisément des moyennes et écarts-types et donc, par exemple, de produire des données synthétisant le niveau social moyen et le degré d’hétérogénéité sociale des élèves d’un établissement scolaire.

...pour observer le phénomène ségrégatif [...]

Extrait de ses.ens-lyon.fr du 07.04.25

 

La ségrégation scolaire française (2) : quelles causes ?
Auteur(s) - Autrice(s) : David Descamps
Martin Siloret

Dans cet article, David Descamps et Martin Siloret proposent une synthèse des connaissances relatives aux causes de la ségrégation scolaire au collège, et montrent notamment le poids des mécanismes endogènes au système scolaire.

Sommaire
Les effets réels mais limités de la ségrégation résidentielle
Les effets ambivalents de la carte scolaire
Un enseignement privé facteur structurel de ségrégation

Avant-propos

Ce texte est le second volet d’un ensemble consacré à la ségrégation scolaire en France. Il analyse les facteurs de ce phénomène, qu’une première contribution, intitulée « La ségrégation scolaire française : un état des lieux », s’attache à estimer. Bien que chacun de ces articles puisse être lu de manière indépendante, il est néanmoins conseillé de lire d’abord le premier texte.

Introduction

« Ce n’est pas la liberté du choix de l’enseignement qui crée la ségrégation scolaire. Au contraire, c’est l’absence de choix qui génère de l’entre-soi [1]. » Cette affirmation du secrétaire général à l’enseignement catholique, Philippe Delorme, interroge : dans la mesure où le choix du privé, toujours possible pour les familles qui en ont les moyens, s’opère actuellement souvent afin d’offrir un entre-soi garant de conditions qui leur conviennent, comment la liberté du choix de l’enseignement pourrait-elle contribuer à générer une dynamique favorable à la mixité sociale ? L’enjeu de cet article consiste à apporter une réponse à cette question en opérant une synthèse des connaissances relatives aux causes de la ségrégation scolaire et aux mécanismes par lesquels elles agissent. Nous focaliserons pour cela notre regard sur les travaux ayant porté sur la ségrégation au collège. En effet, de par la proximité entre lieux de résidence et de scolarisation, la ségrégation scolaire à l’école primaire est fortement déterminée par la ségrégation résidentielle et son analyse s’avère donc assez peu favorable à la mise en évidence de mécanismes spécifiquement scolaires [2]. Inversement, la ségrégation que l’on observe au niveau du lycée relève assez largement d’une distribution différenciée des élèves au sein de différentes filières et trouve donc des éléments importants d’explication dans les inégalités de réussite scolaire et les différences d’orientation. Le collège, parce qu’il offre en principe un cadre unique de scolarisation, est particulièrement propice en revanche à la mise au jour de la multiplicité et de l’interdépendance des mécanismes de la ségrégation sociale qui s’y opèrent et permet donc de lever le voile sur la plupart de ses sources.

En première analyse, les écarts de composition sociale entre collèges peuvent être décomposés de la façon suivante (Guillerm et Monso, 2023) : d’une part, les écarts de composition sociale entre collèges publics (qui expliquent 55 % de la valeur de l’indice global d’entropie [3] entre collèges), d’autre part les écarts de composition entre collèges publics et collèges privés (23 %) et enfin les écarts entre collèges privés eux-mêmes (22 %). Cette décomposition ne permet cependant pas d’isoler les effets de la ségrégation résidentielle. Or, d’après Maugis et Touahir (2021), le lieu de résidence des élèves est à lui seul responsable de 65 % de la ségrégation sociale à l’école, le reste de la ségrégation pouvant être attribué au contournement de la carte scolaire, essentiellement par la scolarisation dans le privé (31 %) et, marginalement, par la scolarisation dans un établissement public hors secteur (3 %). Reste à expliciter les mécanismes qui président à ces contributions.

Nous verrons tout d’abord que la ségrégation résidentielle joue un rôle certes incontestable mais qui demande à être nuancé, d’autant qu’elle ne peut être considérée entièrement comme un facteur exogène au système scolaire (I). La ségrégation scolaire obéit en effet surtout à des mécanismes endogènes à ce système, résultant conjointement de la sectorisation scolaire entre établissements publics (II) et de la coexistence d’établissements publics et privés aux modalités de « recrutement » des élèves fort distinctes (III).

Les effets réels mais limités de la ségrégation résidentielle [...]

Extrait de ses.ens-lyon.fr du 07.04.25

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