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L’école malade de l’évaluationnite (Philippe Watrelot dans Alternatives économiques)

18 novembre 2024

Opinion
L’école malade de l’évaluationnite

Philippe Watrelot
Ancien enseignant, auteur de "Je suis un pédagogiste" (ESF-Sciences Humaines, 2021).

Evaluer fait partie intégrante de l’enseignement. C’est le moyen pour les professeurs d’orienter et réguler leur action, et c’est un feed-back sur leur travail nécessaire pour eux et pour leurs élèves.

Mais une forme particulière d’évaluation s’est considérablement développée depuis quelques années : les évaluations nationales. Commencées en CE2 en 1989 puis développées à la rentrée 2018, elles n’ont cessé de prendre de l’ampleur et concernent aujourd’hui les niveaux de CP, CE1, CE2, CM1, CM2, 6e, 4e, 2nde et première année de CAP.

[...] Qui évalue-t-on : les élèves ou les enseignants ?
Quelles sont alors les vraies fonctions de ces évaluations nationales ? Pour répondre à cette question, il faut revenir sur leur origine. Bien sûr, il y a toujours eu des dispositifs pour évaluer la performance du système scolaire. Mais pour cela, il n’y a pas besoin de faire passer des tests à l’ensemble des élèves, un échantillon suffit (comme pour Pisa).

L’influence de Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education de 2017 à 2021, a été considérable dans la généralisation des évaluations. Elles ont pris de l’ampleur avec l’expérimentation des dédoublements des CP et CE1 en réseau d’éducation prioritaire (REP).

Le ministre estimait qu’il fallait que ces moyens soient quantifiables. « Il doit y avoir une montée en puissance des évaluations, ce n’est pas pour le plaisir d’évaluer, mais parce que c’est un levier de progrès incontestable », disait-il en 2018.

Mais si elles sont présentées comme un outil d’évaluation des politiques publiques, elles sont avant tout un outil de pilotage. Et, au final, elles sont aussi et surtout destinées à évaluer et contrôler les enseignants.

Comme on l’a vu, cela conduit en effet à une certaine standardisation des pratiques des enseignants. C’est l’aval (l’évaluation) qui détermine l’amont (la pédagogie). C’est ce qu’on appelle le « teaching to test ». Si l’on ne mesure que les « fondamentaux », on risque de n’enseigner que ces fondamentaux.

On retrouve ce pilotage et ce formatage aussi bien en primaire que dans le secondaire. Et, au collège, ils se combinent avec une logique de sélection qui est celle des fameux « groupes de niveaux ».

D’une certaine manière, on assiste à une dépossession du métier enseignant remettant en cause la liberté pédagogique. L’école ne peut ni ne doit devenir une institution aux pratiques uniformisées éloignées des besoins des élèves.

Quantophrénie
Au-delà des évaluations nationales, l’Education nationale est affectée d’un mal qui touche de nombreuses autres administrations et services publics : la quantophrénie. Sous ce terme un peu étrange, le sociologue américain Pitrim Sorokin désignait « la maladie qui vous pousse à tout mesurer et à tout quantifier ».

Le sociologue Vincent de Gaulejac l’invoque pour qualifier « l’idéologie managériale » dans son livre La Société malade de la gestion. Cela rejoint l’affirmation du célèbre auteur de management Peter Drucker, selon laquelle « on ne peut pas manager ce que l’on ne peut pas mesurer » : là où le qualitatif serait nécessairement subjectif, le quantitatif serait la garantie de l’objectivité.

Les directeurs d’école et les personnels de direction des établissements secondaires peuvent, au premier chef, en témoigner. Une partie de leur activité consiste à remplir des tableaux Excel pour le niveau supérieur.

Extrait de AlterEco du 15.11.24

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