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Cité éducative de Paris 20e : témoignages de l’infirmière et de l’assistante sociale (3e volet de la série ToutEduc)

16 juin Version imprimable de cet article Version imprimable

Cité éducative du 20ème : Au cœur du pôle médico-social du collège Pierre Mendès France (3ème volet)
Quand elles nous raccompagnent à la suite de notre entretien, nous remarquons une famille dans la salle d’attente du collège Pierre Mendès France. Pendant que Lydia Temam, l’assistante sociale nous ouvre la porte, la maman lance un “Bonjour, Madame Bizet !“, d’une voix fière et hardie à l’adresse de Camille, infirmière depuis six ans dans l’établissement.

Cette simple courtoisie, la relation de confiance qui se crée au long cours avec le personnel du pôle médico-social de l’établissement, ces deux femmes puissantes les construisent au jour le jour, sur un terrain “difficile“ comme il s’entend parfois, mais loin de les décourager. Portraits croisés.

Camille Bizet est infirmière à temps plein au collège Pierre Mendès France, ce dernier possédant même un mi-temps complémentaire. En venant ici, “c’était la garantie de ne pas m’ennuyer“, affirme-t-elle. Originaire de Normandie, elle travaille quatre ans dans un service de chirurgie pour grands brûlés, puis se dirige vers l’Education nationale. “Ça avait très mauvaise réputation“, ajoute-t-elle, pourtant son envie de découvrir sera plus forte que des collègues l’enjouant à ne pas y aller.

Situé dans le quartier “Portes du XXème“, classé REP+, le collège accueille des enfants défavorisés, avec “beaucoup de familles qui sont dans la précarité, monoparentales, et il y a la question du logement, beaucoup vivent dans des conditions qui posent question“ explique l’infirmière, qui voit cependant de plus en plus de mixité sociale apparaître grâce au travail fait par l’établissement sur l’attractivité. Alors pour Camille, recevoir les élèves dans un bureau “agréable, propre, joli“ est un préalable pour l’accompagnement, car “avant, confie-t-elle, j’avais une infirmerie style années 70, sale, j’avais quasi honte de recevoir dans des conditions pareilles“. La salle d’attente et le bureau, ornés de cadres colorés et ludiques, sont en effet avenants. Des éléments qu’elle juge importants pour donner aux gens de l’importance, et être un vrai service public.

Lydia Temam acquiesce. L’assistante sociale, à cheval sur deux établissements, raconte son parcours “largement ponctué de protection de l’enfance, en prévention, mais également dans un centre maternel qui accueillait des femmes isolées avec enfants, ou dans du judiciaire en AEMO (action éducative en milieu ouvert, ndlr).“ Elle évoque sa sensibilité pour accompagner des adolescents : “ce qui est important pour moi c’est le travail de partenariat, en interface avec plusieurs collègues, dans le champ social, médical, dans l’animation. L’idée c’est d’accompagner les adolescents et leurs familles d’une façon globale et pas dé-fractionnée, parce que justement ils sont pas mal fractionnés dans leur parcours de vie avec des ruptures familiales, institutionnelles..“

Parmi les enfants qu’elles reçoivent au pôle médico-social, Camille l’infirmière explique qu’il y a “beaucoup d’enfants en situation de handicap, une quarantaine environ, ce qui nécessite de réfléchir aux inclusions, aux aménagements pour pouvoir les accueillir correctement.“ Elle évoque ensuite les élèves avec des difficultés d’apprentissage de type dyslexie, dyspraxie ou dysgraphie. Selon elle, “on y est plus confronté ici parce que les professionnels paramédicaux sont très rares dans le 20ème, en institutionnel c’est complètement saturé, donc en l’absence de prise en charge ça arrive plus chez nous“. Lydia renchérit : “Et parce que ce sont des familles qui se rendent vers le service public, alors que dans le 5ème (arrondissement favorisé de Paris, ndlr) les familles ont les moyens d’aller consulter dans du privé, d’avoir des rendez-vous et une prise en charge rapide.“ Il y a enfin des troubles du comportement, des troubles de l’humeur, des dépressions qui nécessitent un lien avec des équipes de psychiatrie “qui sont complètement débordées, il y a entre 9 et 10 mois d’attente en CMP, précise-t-elle enfin, avec des familles qui sont réfractaires au niveau de la psychiatrie, qui disent ‘mon enfant n’est pas fou‘ dès le premier rendez-vous, donc on explique que ce n’est pas l’objet, on leur dit que quand on se casse le genou on va aux urgences et que quand on n’a pas envie de se lever le matin et qu’on a des idées noires, il faut se soigner aussi. C’est un vrai travail de réassurance.“

Sur ce territoire allant de la porte des Lilas à la porte de Montreuil, la problématique d’un grand désert médical est prépondérante. Camille, l’infirmière, présente au début du projet, raconte que “quand nous avons commencé à travailler avec le groupe de pilotage de la cité éducative, qui se partage entre ville, préfecture et EN, le diagnostic a été important pour déterminer les axes sur lesquels on allait travailler. Une des choses qui revenait extrêmement fréquemment c’était l’absence de professionnels médicaux et paramédicaux sur le quartier, en particulier sur l’orthophonie qui est un énorme problème, et l’absence de place pour le suivi psy en institutionnel. C’était vraiment une préoccupation commune, du coup il y a un groupe qui s’est monté dans cet esprit de la cité éducative d’amener de la cohérence, de ne pas faire de redite même en matière de prévention, donc de mutualiser et de garder les bonnes idées des uns et des autres.“

Pour l’infirmière, “un gros avantage c’est d’être là depuis longtemps, les familles nous connaissent, les grands frères les grandes sœurs, tout se base beaucoup sur la confiance, et ça teste : je te teste, je te valide ou je ne te valide pas. Si ils ne vous valident pas c’est fini, il faut passer la main, et parfois il faut vraiment montrer patte blanche. J’ai en tête une jeune que je t’ai adressée, dit-elle à Lydia, l’assistante sociale, et que tu as vue hier, là il fallait montrer patte blanche patte blanche, et elle nous redemande 50 fois pourquoi on écrit, où va aller ce qu’on écrit, est-ce que vous allez répéter çi ça à ma mère, alors on lui réexplique le secret médical, elle elle est dans la surprotection de sa maman, elle a peur qu’on la mette en cause donc on lui réexplique qu’on est là pour accompagner, parce que souvent l’assistante sociale..“

- Lydia : “Elle a la réputation de celle qui enlève les enfants et qui les place, c’est vraiment présent dans les esprits, même chez les familles, il y a cette méfiance-là, en début d’entretien il faut toujours rassurer. Dans cette famille il y a de la violence conjugale, donc cette jeune fille je lui explique mon travail, que mes notes vont dans l’armoire, que je ferme à clé, je lui explique tout ça parce que je la sens très nerveuse, très méfiante, et je la revois une deuxième fois et elle me demande si elle peut relire ce que j’ai écrit, je lui ai montré et elle me dit ‘et si vous sortez et qu’une feuille tombe et que ça arrive dans les mains d’une camarade, elle va connaître toute ma vie‘, il y a une inquiétude que tout cela se propage à d’autres services, à l’enseignant, il faut leur dire qu’ici c’est leur coin à eux, que ce qu’ils disent ne sort pas de là...“

- Camille : “C’est une jeune fille qui est venue à l’infirmerie pour des maux de ventre il y a 15 jours, et en discutant je comprends qu’elle n’est pas là pour ça, que ce n’est pas le fond du problème, je lui ai dit ne pas être la bonne personne et je l’oriente vers madame Temam, elle me dit oui non vous je vous connais, parce que je suis là depuis longtemps, et je lui dis réfléchis et repasse me voir. Finalement elle ne repasse pas mais elle est venue accompagner une copine chercher une serviette hygiénique, et je lui dis tiens rentre 2 minutes, as-tu réfléchi ? Ça nécessite de ne pas l’oublier, de l’attraper au bon moment, de ne pas être insistante mais en même temps de pas non plus laisser couler, donc c’est un peu un travail d’équilibriste, parce que si on y va trop fort ça fait fuir, et si on y va pas assez ça se délite et puis souvent ils sont touchés qu’on s’en souvienne et là souvent c’est gagné, ça ne marche pas à tous les coups mais c’est un peu un feeling..“

- Lydia : “Et on s’est vues toutes les trois ici, et après le challenge c’était va-t-elle revenir me voir, et elle est revenue, même deux fois et avec sa maman. Avec des familles il y a un lien qui se crée au fur et à mesure, je pense à une maman qui au départ était très méfiante, maintenant tu l’appelles elle répond tout de suite, ça a mis du temps..

- Camille : “6 ans ! Et c’est fragile, on a un élève atteint depuis la petite enfance d’une pathologie psychiatrique, non diagnostiquée, on aborde le sujet en sixième et la maman tombe des nues et dit ‘on ne m’en a jamais parlé‘, elle était extrêmement agressive et petit à petit, pas après pas, on a pu lui dire ‘il faut qu’on avance sur cette question-là pour que votre garçon, qui a quand même des capacités puisse avoir un métier adapté, construire sa vie normalement‘, et heureusement il y avait des grands frères alors j’ai pris appui sur eux en expliquant ‘vous voyez bien avec eux ça ne se passait pas comme ça, donc on n’est pas en train de dire que votre garçon est fou on est en train de dire qu’il est différent et qu’il a besoin d’une aide différente‘. Et maintenant elle s’arrête devant le secrétariat, elle papote deux minutes, mais ça a été de longue haleine. C’est extrêmement violent et compliqué de se dire que son enfant a une pathologie.“

La confiance passe aussi par le point d’écoute. Un dispositif obligatoire dans le projet de cité éducative des portes du XXème. Préexistant au collège PMF, il a été pérennisé avec le programme. Lydia et Camille voient ce dispositif comme un partenariat en interne dans la prise en charge globale, un levier de compréhension sur les difficultés, les ressources aussi et du conseil, un outil qui démystifie et peut avoir une fonction d’aide à la prise de décision. Ainsi, deux demi-journées par semaine, les élèves peuvent remettre au professeur un papier pour ce “SAS“ d’une demi-heure, comme le nomme Lydia, l’assistante sociale, ce lieu d’écoute où deux psychologues les reçoivent si besoin. Mais selon les cas, les rapports avec les enseignants peuvent être parfois compliqués. Pour Camille, l’infirmière, “le scolaire c’est important mais on croit aussi au lien et à l’école, on mise là-dessus, oui parfois il y a des enfants qui retournent la classe mais ils viennent au point écoute donc on dit oui on sait, il travaille, ça accroche et le travail va demander peut être 3, 4 ans, souvent les enseignants sont très impatients, mais nous on sait que c’est long et que ce n’est pas magique“. Lydia ajoute : “je comprends les professeurs, là encore c’est une question de lien, que chacun comprenne les missions de l’autre sans se juger, et ça c’est aussi c’est un cheminement parce qu’on a des enseignants qui sont angoissés, ils sont humains aussi, ils ont un groupe et ça a des effets sur le groupe“.

- Camille : “Ils ont envie parfois de demander concrètement ce qu’il se passe, on voit bien que le môme ne va pas bien, mais je n’ai pas le droit de le dire, autrement je trahis l’intimité des familles, je ne peux pas te raconter que cet élève a vu sa maman se faire taper dessus hier soir, et puis toi tu risques d’être bouleversé, de ne pas pouvoir faire ton cours ça n’a pas de sens en fait, donc il faut que chacun garde sa place et parfois c’est compliqué..“

- Lydia : “Après on donne quelques billes sans trahir le secret professionnel, une fois je disais à un professeur, ‘est-ce que tu aimerais que tous tes collègues sachent ce qui se passe à la maison ?‘ Non. C’est important que les élèves gardent leur place d’élève, c’est une question de dignité humaine et que l’école soit un espace où l’on ne soit pas stigmatisé. Il y a des profs qui m’ont dit, ‘cet enfant me renvoie trop mon passé, j’ai déjà vécu la même chose qu’a vécu ce jeune‘, et je trouve ça important d’avoir ce lien de confiance, ton job s’arrête là mais tu contribues à ce que l’aide s’enclenche, certains demandent ce qu’ils doivent faire, là aussi la compréhension du travail de chacun est importante.“

- Camille : “Et ça peut sauver des vies, des mails de profs qui disent je suis inquiet je ne sais pas pourquoi, ça serait bien que tu voies tel et tel élève en urgence. Suivant le ton du mail je sais si je dois le voir dans l’heure, dans la minute ou dans la journée, plusieurs fois ça a permis d’éviter des drames. J’ai le souvenir d’une jeune fille cramponnée à son sac, je l’ai envoyée aux urgences elle avait prévu de mettre fin à ses jours, une lettre était prête la maman l’avait retrouvée dans la chambre c’était limite, et c’est une prof qui m’a dit un lundi matin, ’je sais pas il y a un truc qui ne va pas, physiquement elle a changé’, elle avait marqué URGENT dans son objet, moi je leur fais confiance car ils les connaissent très bien, donc chacun a son rôle et on se parle, et on a le droit de se tromper et on grandit comme ça.“

Les enfants aussi grandissent comme cela, en côtoyant des adultes qui aiment leur métier et se démènent pour soutenir des trajectoires écornées. Camille, l’infirmière, trouve les habitants “extrêmement volontaires, en demande d’aide.. Dans le quartier il y a une vraie solidarité, une vraie envie que ça aille bien, je ne m’attendais pas à autant de mobilisation, même avec peu de leviers, ils font confiance et même si il n’y a pas 50 solutions, ils veulent avancer.“ Ici, ils sont entre de bonnes mains.

Extrait de touteduc.fr du 15.06.21

 

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