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Le pilotage du premier degré en éducation prioritaire (2), par Marc Bablet

20 décembre 2018 Version imprimable de cet article Version imprimable

« Le premier degré n’est pas piloté » (2)

Ces temps-ci, les recteurs et les IA DASEN s’entendent dire – pas forcément directement - que le premier degré n’est pas piloté. Ce billet et le suivant vont chercher à comprendre ce que signifie ou cache cette obsession d’un pouvoir qui de longue date souhaite avoir davantage l’école à sa main et de quel pilotage ils parlent.

Pourquoi insister sur la prétendue absence de pilotage du premier degré
Un discours assurément dominant en ce moment déjà adressé aux recteurs est « le premier degré n’est pas piloté » sous-entendu, il vous échappe, vous devez le piloter et ne pas vous laisser conduire par vos IA-DASEN, vous ne devez pas laisser la bride sur le cou des IEN. Vous devez tenir ferme les rênes. Cela amène d’ores et déjà certains recteurs à se montrer « directifs » avec certains IA-DASEN et certains de ceux-ci avec les IEN.

Nous vivons là un drôle de paradoxe : d’un côté on déclare publiquement vouloir responsabiliser les acteurs et d’un autre côté on déplore la diversité dans la réalisation des mises en œuvre, comme si tout le monde devait faire pareil. Alors, par exemple, que les évaluations aient donné lieu à des passations dans des temps différents, que les ressources eduscol soient diversement connues, qu’il y ait des personnels qui n’ont pas fait passer les évaluations (est-ce que l’on va les sanctionner ?), que les bonnes pratiques ne soient pas suffisamment partagées… Tout cela montre à l’évidence que « le premier degré n’est pas piloté ». Les IEN (par la voix du SIEN, leur syndicat majoritaire) ont compris que ce discours autoritaire sur le renforcement du pilotage a ses hérauts comme le scientifique Stanislas Dehaene qui ne les connaît pas, qui ne travaille pas au quotidien avec eux mais sait « qu’ils ne sont pas convaincus par les évaluations » ...
Chacun pourra lire comment Paul Devin IEN responsable de l’autre syndicat représentatif SNPI FSU explicite le nécessaire rapport critique aux évaluations en rappelant que les évaluations pédagogiques CE2 et sixième furent fortement investies pédagogiquement (je pourrais comme ancien IEN raconter de grands moments de travail avec des équipes, à la fois pour proposer des évaluations à la DEPP, qui alors sollicitait le terrain pour élaborer des épreuves, et pour analyser, en collectif de travail CM2 et sixièmes réunis, les travaux des élèves). Il rappelle aussi que c’est le ministre de 2005 qui créa le doute chez les pédagogues en modifiant profondément le dispositif d’évaluations. Depuis, on n’a rien vu de vraiment convaincant en cette matière d’évaluations de masse (car les évaluations sur échantillon dites CEDRE sont, elles, très intéressantes) même si la qualité du travail de la DEPP n’est aucunement en question. Le problème ce sont les ordres qu’ils reçoivent et dans quelles conditions ils doivent actuellement travailler quand on leur impose la doxa neuro-scientifique car on voit bien l’insistance avec laquelle monsieur Dehaene s’y intéresse.

Sur ce problème des évaluations, pour bien prendre la mesure de leur dimension politique, je pense utile de vous renvoyer également à un article du sociologue Xavier Pons de février 2010 (dans la revue Administration et Éducation n° 125) : « L’urgence des évaluations CE1 et CM2 : réflexions sur une méthode de gouvernement ». Dans cet article, qui nous parle, hélas, aussi bien d’aujourd’hui que d’hier, Xavier Pons conclut : « Ces incertitudes montrent toutes les limites d’un gouvernement de l’école qui se voudrait uniquement pragmatique. L’enchaînement, même habile et efficace de dispositifs, ne saurait dispenser les décideurs de fixer de grandes orientations. » Le problème que nous avons aujourd’hui est bien qu’il y a des orientations à toutes les mesures proposées mais elles ne sont jamais explicitées. C’est cela le pragmatisme.

Un discours tenu pour faire oublier la loi de refondation de l’école de la République qui était portée par un souffle politique
François Hollande avait souhaité que son quinquennat donne la priorité au premier degré, la loi et les moyens disponibles se sont concentrés sur cette perspective avec un succès certain même si diverses trahisons ou maladresses ont abîmé l’intention initiale qui faisait place prioritaire à la justice sociale (on pense à la question des rythmes scolaires et à la réforme du collège en particulier).

Le ministre actuel qui doit continuer à donner priorité au premier degré doit, pour se faire valoir et pour être audible politiquement, faire oublier les orientations et succès de ses prédécesseurs. Si finalement il refait une loi après avoir tenu tout un discours sur le fait que la loi n’était pas indispensable, c’est, comme on l’a dit, parce qu’elle est heureusement indispensable pour certaines modifications, mais aussi pour tenter de faire oublier celle proposée par Vincent Peillon qui a marqué les esprits par sa cohérence et par des orientations politiques bien marquées explicitement. Pour faire place à une pratique « pragmatique », il faut se démarquer d’une vision de l’école portée par des orientations politiques fortes.

En outre en portant le discours qui dit que « le premier degré n’est pas piloté », il dénigre le travail de ses prédécesseurs. Heureusement que les IEN, notamment, ne sont pas dupes de ces discours et je suis heureux de voir qu’ils ne se laissent pas démonter par ce genre de manipulations même s’ils peuvent aussi en être meurtris. Le ministre serait bien inspiré de ne pas trop meurtrir ces professions dont il a besoin car l’air du temps n’est pas à accepter facilement la certitude d’eux-mêmes des dirigeants. Il ferait mieux de proposer une perspective plus sécurisante mais est ce compatible avec une orientation libérale ?

Un discours tenu pour préparer un changement de statut des directeurs d’école ?
A quoi sert ce discours qui veut qu’il faille revoir le pilotage du premier degré ? Comme souvent en ce moment, tous ces discours qui disent combien le système dysfonctionne ont pour objectif premier de faire accepter des modifications qui pourront être brutales. On voit clairement poindre certains aspects dans les discussions sur la fonction publique avec la future augmentation du nombre des contractuels (déjà bien développée dans les quartiers de l’éducation prioritaire, en premier lieu dans les académies déficitaires) qui préfigure un changement de statut des fonctionnaires de L’État. Les discours sur le fonction de direction d’école (voir l’article sur le café pédagogique) reposent sur l’idée soit de les mettre sous l’autorité des principaux de collège : quid du rôle des IEN que l’on cantonnerait alors dans un rôle pédagogique comme leurs collègues IAIPR du second degré (alors que le ministère fait depuis 2006 des efforts pour donner à ces derniers une assise territoriale en leur demandant de devenir référents de tel ou tel réseau ou établissement, ce qui est une vraie forme de responsabilisation)… mais peut être que pour les y faire adhérer, ils y gagneront enfin le statut unique des corps d’inspection. Peut être aussi envisagera-t-on de donner plus d’autorité aux directeurs d’école sur leurs adjoints en leur donnant par exemple pouvoir de notation. En attendant il faudra bien sûr les piloter davantage…

Pour ma part, pour avoir travaillé pour les deux degrés, si je réfléchis la question au regard du problème de l’autorité, j’ai vu hélas quelquefois des chefs d’établissement ayant peu d’autorité plus ou moins méprisés par leurs équipes et j’ai vu souvent des directeurs d’écoles fortement investis d’autorité par des équipes qui les reconnaissent. On peut en déduire que le fait qu’une équipe investisse d’autorité un personnel chargé d’encadrement n’a plus, dans la société post moderne, de rapport consubstantiel avec le statut. Si je pense cette même question au regard des relations avec les collectivités territoriales, j’ai vu des directeurs véritables représentants de l’école républicaine au plan local et parfois (rarement heureusement) des chefs d’établissement qui étaient facilement orientés dans certains de leurs actes par l’autorité politique locale… Là non plus le statut n’y fait rien, ce qui compte ce sont les valeurs et principes dont les fonctionnaires sont porteurs quels que soient leurs statuts. Si je pense cette question au niveau du pilotage pédagogique, je ne vois pas l’intérêt de donner un autre statut aux directeurs d’école dont le grand mérite actuel est de ne pas être trop éloigné des classes (ils ont souvent un service d’enseignement ou contribuent à aider leurs collègues lors de décloisonnements) et de se vivre porteurs des orientations nationales de l’école.

Au regard de la question des tailles d’école, je peux adhérer assez largement à l’idée de regrouper de petites écoles pour favoriser les collectifs de travail (école maternelle à au moins trois classes et école élémentaire à au moins cinq classes) mais cela n’impose nullement le lien avec le collège qui a une autre histoire et une autre finalité (même si l’on peut envisager dans ces cas des transports scolaires communs aux écoliers et collégiens). Et surtout cela n’impose nullement le changement de statut des directeurs d’école qui sont parfaitement à même de piloter le collectif de travail que l’on appelle, de longue date, « le conseil des maîtres ». J’ai eu l’occasion d’exprimer que je ne crois pas que l’autonomie passe d’abord par le chef. (pour autant qu’elle existe, car tout est interaction c’est-à-dire lien et dépendances)
Elle passe aujourd’hui, pour une école, d’abord par un collectif de travail animé par le directeur d’école. Le statut actuel est parfaitement compatible avec cette perspective. On peut recommander en revanche de donner la possibilité aux équipes de travailler en formation avec leurs directeurs à la manière de travailler en animation de collectif de travail car si, pour certains, cela semble aller de soi, d’autres ont plus de difficultés et doivent être aidés dans cette perspective. La même chose est évidemment souhaitable au niveau des établissements et circonscriptions et également au niveau de l’encadrement des IA et des rectorats. Mais tout cela est évidemment plus difficile à faire que changer un texte officiel et, surtout, cela appelle à plus de modestie, de respect des fonctionnaires et de résolution dans une action convaincue… Toutes choses qui sont le contraire de la « com » et d’une politique libérale autoritaire…

Ce discours négatif sur le pilotage du premier degré que le ministre ne tient pas publiquement, mais qu’il tient plus ou moins directement à ses cadres, est donc un discours dont chacun doit se méfier car il n’est fait que pour justifier des changements très idéologiques. Ceci même si le beau discours fait le 5 décembre pour présenter sa loi en vue du conseil des ministres insiste sur la « justice sociale ». C’est typiquement un moment de communication dans le contexte de l’action des gilets jaunes mais en aucune façon ce qui inspire la loi qui est une loi patchwork bien loin de la cohérence que proposait la loi de refondation de l’École de la République. L’analyse critique proposée par le café pédagogique sur l’usage du mot « confiance » doit être partagée. De même celle sur l’évaluation.
On amuse ainsi la galerie avec des discours qui ne correspondent pas à des réalités mais qui vont occuper le devant de la scène pour des raisons purement idéologiques avec de solides arrières pensées et on ne va pas traiter les vrais problèmes comme ceux que rappellent les enseignants de Guyane qui auront été longtemps en grève (avant les gilets jaunes mais on n’en a pas parlé pour autant en métropole) pour obtenir que leur recteur réclame des moyens supplémentaires lors du fameux « dialogue de gestion » qui a lieu ces temps ci.

Je remercie ceux qui ont bien voulu lire jusqu’ici ce que j’ai à dire avec pour seule légitimité, celle du travail que j’ai pu conduire au cours de ma carrière. Je vais respecter la trêve des fêtes de fin d’année que je vous souhaite heureuses. Le prochain billet sera publié l’an prochain. On y parlera du sens de ce mot « pilotage ».

Extrait de blogs.mediapart.fr du 18.12.18 : Le premier degré n’est pas piloté (2)

Note : Voir les différents liens du texte sur le blog

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