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Portrait de Fadela Amara « qui doit compter avec une myriade d’acteurs » dans les banlieues

26 octobre 2007 Version imprimable de cet article Version imprimable

Extrait du « Monde » du 26.10.07 : Fadela Amara, la funambule

Sur les murs, un planisphère géant retrace les voyages des grands navigateurs : Louis-Antoine de Bougainville, Jacques Cartier, le comte de La Pérouse. Des explorateurs coiffés de casques coloniaux ont été dessinés au beau milieu de l’Afrique, des caravanes de marchands enturbannés parcourent le nord de l’Asie. "Elle est magnifique, cette fresque, murmure pensivement le porte-parole du gouvernement, Laurent Wauquiez. J’ai bossé sur l’orientalisme quand j’étais jeune. Tous ces fantasmes coloniaux, je connais bien." Fadela Amara, amusée, lui montre du doigt les silhouettes dénudées qui illustrent l’Algérie. "Oui, mais mes ancêtres ne ressemblaient pas à ça ! plaisante-t-elle. Ma grand-mère ne faisait pas de monokini !"

Depuis qu’elle a été nommée secrétaire d’Etat à la politique de la ville dans le gouvernement de François Fillon, Fadela Amara s’est installée au deuxième étage du ministère de la marine marchande, un bâtiment construit dans les années 1930, non loin de l’Ecole militaire, à Paris. Après une volée d’escaliers en marbre, un bas-relief représentant une navigatrice scrutant l’horizon annonce son bureau : une baie vitrée sur l’Ecole de guerre et cette immense fresque coloniale. "Le monde tel qu’on le voyait dans les années 1930", sourit-elle en montrant le planisphère.

Ce matin-là, Laurent Wauquiez est venu rendre visite à la secrétaire d’Etat à la politique de la ville. Le porte-parole du gouvernement sait qu’il s’adresse à un symbole : Fadela Amara est la seule ministre qui incarne à la fois l’ouverture - elle est conseillère municipale socialiste à Clermont-Ferrand -, la parité - elle fait partie des onze femmes du gouvernement - et la "diversité" - elle est issue d’une famille algérienne. "On organise des déplacements de terrain avec des réunions sur la politique du gouvernement, explique-t-il. Est-ce que tu serais d’accord pour en faire une ou est-ce que tu préfères rester ciblée banlieues ?" Fadela Amara réfléchit un instant. "Je suis tout-terrain, mais j’ai lancé des concertations pour élaborer le plan "Banlieues", et je veux rester sur la politique de la ville."

Laurent Wauquiez esquisse un sourire déçu et tente une nouvelle fois sa chance, mais Fadela Amara maintient le cap : elle souhaite, dit-elle, se consacrer exclusivement aux banlieues. La secrétaire d’Etat sait que, dans les milieux de gauche, son brusque passage de la présidence de Ni putes ni soumises au gouvernement de Nicolas Sarkozy a suscité perplexité et amertume. Lorsqu’elle se déplace sur le terrain, elle tente de s’en tenir à ce qu’elle considère comme son seul mandat : élaborer un plan "Respect et égalité des chances" pour les quartiers.

Depuis son entrée au gouvernement, l’ex-militante frondeuse a un chauffeur, un garde du corps et un appartement de fonction. Elle a relevé ses cheveux en chignon et acheté quelques tailleurs sombres, mais la mue n’est pas toujours facile : lorsqu’elle visite un quartier difficile, elle s’échappe sans prévenir du cortège officiel, interpelle les familles accoudées aux fenêtres et se reprend dans un sourire quand elle utilise le mot "chiant". Le superbe appartement de fonction situé au dernier étage du ministère est resté vacant : Fadela Amara vit toujours dans une HLM du 13e arrondissement. "J’ai invité une fois des copains de Ni putes ni soumises dans l’appartement de fonction, le 14 juillet, pour voir le feu d’artifice au-dessus de la tour Eiffel. C’était magnifique, on était comme des gamins ! Mais je ne veux pas m’habituer à tout ça, ce n’est pas moi."

Car Fadela Amara a grandi au coeur d’une cité de transit de la ville de Clermont-Ferrand. Ses parents, tous deux analphabètes, ont élevé dix enfants dans une HLM où les filles dormaient tête-bêche dans un grand lit à deux places. Alors que le CV des ministres affiche souvent des diplômes prestigieux, le cursus de Fadela Amara compte deux lignes : "CAP d’employée de bureau, docteur honoris causa de l’Université libre de Bruxelles".

Ce décalage avec ses collègues, Fadela Amara a pris le parti d’en jouer. Elle annonce son plan "Tolérance zéro contre la glandouille" dans le décor solennel du conseil des ministres, promet de s’engager "à donf" dans la rénovation des banlieues et dénonce l’instrumentalisation "dégueulasse" de l’immigration en plein débat parlementaire. Alors qu’elle patiente dans le luxueux salon d’attente de la ministre de l’économie, des finances et de l’emploi, Christine Lagarde, elle s’éclipse quelques instants en laissant son sac à main sur un canapé. "Ça va, je peux le laisser là, il n’y a pas d’Arabes, ici !", lance-t-elle dans un grand éclat de rire à des conseillers médusés.

Malgré ces coups de griffe au protocole, Fadela Amara prend la République française très au sérieux. Elle se déplace toujours avec le chauffeur et la voiture du ministère. "C’est une question de respect pour la fonction. Cela fait partie du prestige de la République." En octobre, Nicolas Sarkozy lui a demandé d’accueillir le premier ministre vietnamien, Nguyen Tan Dung, en visite en France. "C’était une cérémonie officielle avec tapis rouge, garde républicaine et hymnes des deux pays, raconte Mohammed Abdi, le secrétaire général de Ni putes ni soumises devenu le conseiller spécial de Fadela Amara. Quand je lui ai fait remarquer qu’elle était toute droite, très digne, elle m’a simplement dit : "Je représente la France"."

Fadela Amara, qui continue à se dire de gauche, reconnaît qu’elle ne se sent pas toujours à l’aise dans le gouvernement Fillon. "Entre les autres ministres, je sens, et c’est normal, une complicité, un projet partagé, raconte-t-elle. Moi, c’est différent : je suis un peu tombée comme un cheveu sur la soupe !" Elle sait que les tests ADN, les franchises médicales et les cadeaux fiscaux pénalisent en priorité les populations des quartiers dont elle a désormais la charge, mais elle ne démissionnera pas pour autant. "Le 21 avril, je n’ai pas voté pour Nicolas Sarkozy, tout le monde le sait, y compris le président, mais je respecte la démocratie : ils ont annoncé leur programme, ils ont été élus avec 53 % des voix, ils sont légitimes."

Pour elle comme pour d’autres figures de gauche issues de l’immigration, ce brusque ralliement à la "rupture" libérale incarnée par Nicolas Sarkozy a été facilité par une vieille méfiance à l’égard de la direction du PS. "Je suis militant socialiste depuis vingt-cinq ans, j’ai collé des tonnes d’affiches, mais je sais que le PS n’est pas vacciné contre le racisme et les discriminations, précise Mohammed Abdi. Le premier secrétaire de la Haute-Marne a traité la seule sénatrice PS issue de l’immigration de "représentante de la gauche tajine", Malek Boutih a été envoyé au casse-pipe, aux législatives, dans une circonscription avec une candidature dissidente, et Ségolène Royal a demandé à Fadela Amara, après l’utilisation du mot "dégueulasse", de parler en "bon français". Quelquefois, je suis écoeuré."

Lasse de devoir répondre aux accusations incessantes de trahison, Fadela Amara tente de se concentrer "à 100 %" sur le plan "Respect et égalité des chances" qu’elle doit présenter en janvier au côté de Nicolas Sarkozy. "Il faut que je passe de la posture de la dénonciation à la posture de l’action", admet-elle. Au terme des "Rencontres territoriales de la ville" - plus de 250 réunions publiques depuis le mois de septembre -, une synthèse nationale sera effectuée à la mi-novembre. Trois axes ont été retenus : l’accès à l’emploi, le désenclavement des quartiers, l’éducation et la réussite. "Notre but est d’entendre les acteurs locaux, de repérer les bonnes pratiques et d’innover là où c’est nécessaire, explique le directeur de cabinet, Yannick Prost. Le gouvernement s’est engagé à faire un effort financier."

Fadela Amara sait qu’elle s’est engagée dans un pari difficile : parce qu’il mêle intimement des problématiques d’urbanisme, d’emploi, de logement et d’éducation, le malaise des banlieues ne se prête guère aux miracles. Elle doit compter avec une myriade d’acteurs qui interviennent depuis des années dans les quartiers : l’Agence nationale pour la rénovation urbaine réhabilite le bâti, le ministère de l’éducation nationale pilote les zones d’éducation prioritaires, les collectivités locales coordonnent les transports, le ministère de l’économie finance les contrats aidés, l’Agence pour la cohésion sociale et l’égalité des chances s’occupe des programmes Ville-vie-vacances... Pour réussir, Fadela Amara compte sur le soutien du président. "Je n’ai absolument pas d’inquiétude, affirme-t-elle, nous aurons des arbitrages financiers favorables."

Anne Chemin

Dans le même numéro du « Monde » :

-  L’éditorial : « Banlieues, la fracture ».

-  Une enquête : « Les banlieues restent sinistrées, deux ans après les émeutes ».

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