> LA RUBRIQUE UNIQUE à partir de novembre 2025
> Comment utiliser le "dividende démographique" pour améliorer l’école ? (…)
Voir à gauche les mots-clés liés à cet article
Éducation : Le « dividende démographique » peut-il améliorer l’École ?
Les notes des organismes gouvernementaux se multiplient sur la gestion des bénéfices de la baisse du nombre des élèves (le « dividende démographique »). Mais ce qui est proposé est-il susceptible d’améliorer vraiment l’École ?
Francois Jarraud
Journaliste engagé pour l’Ecole. Fondateur et rédacteur en chef (2001-2023) du Café pédagogique.
Il y a des aiguillons puissants en politique. Le premier c’est le gisement budgétaire. La baisse attendue du nombre d’élèves va libérer des moyens financiers. Et déjà les politiques et leurs conseillers réfléchissent à l’usage qui pourrait être fait du "dividende démographique", une formule qui rappelle le "dividende de la paix" après la chute du Mur. Le second c’est le regard international porté sur la France en période électorale. Dans quelques heures, l’OCDE publiera une nouvelle édition de son enquête PISA. Après des années de baisse du niveau des élèves français, confirmée par d’autres évaluations internationales (comme TIMSS ou PIRLS) ou nationales (comme CEDRE), on peut craindre une nouvelle chute. La multiplication des publications vise aussi à offrir une réponse et un contre feu à ce triste bilan des quinquennats Macron. On mettra dans cet article l’accent sur les trois publications marquantes sur le "dividende démographique".
Faut-il investir le dividende démographique dans l’Ecole ?
La première publication, en juin 2025, vient de l’Institut des politiques publiques, un acteur scientifique indépendant de l’évaluation des politiques publiques en France. C’est elle qui a lancé le débat sur le "dividende démographique". La note " Taille des classes et inégalités territoriales : quelle stratégie face à la baisse démographique ?" évalue la conséquence budgétaire de la baisse du nombre des élèves, du fait de la chute de la natalité, jusqu’en 2034. Pour les auteurs, elle permettrait de supprimer 50 000 postes et de récupérer 3.4 milliards sur le budget de l’Etat. Cette évaluation sera revue à la hausse par d’autres études qui chiffreront l’effet budgétaire entre 4 et 6 milliards.
L’intérêt de cette note c’est de montrer qu’il est économiquement plus intéressant de ne pas supprimer les postes. Selon les auteurs (P Charoussat, J Grenet, N Guyon et Y Souidi), maintenir ces postes enseignants permettrait de réduire la taille moyenne des classes de 22 à 18 élèves ce qui améliorerait le niveau éducatif et faciliterait la poursuite d’étude des élèves. Cela générerait à terme 4.5 milliards de gain économique et un supplément fiscal de 2.9 milliards. " Autrement dit, chaque euro économisé sur le budget de l’Éducation nationale se traduirait par une perte économique neuf fois supérieure. Symétriquement, le choix de maintenir les effectifs enseignants afin de permettre de réduire la taille des classes peut être interprété comme générant 9 euros de gains salariaux futurs par euro net dépensé... À long terme, une réduction du nombre d’enseignants engendrerait un coût économique supérieur aux économies budgétaires réalisées".
Renforcer la pédagogie officielle
La seconde publication vient du Haut Commissariat au Plan en août 2026. Le rapport d’Y. Cusset, "Niveau scolaire : Éléments de diagnostic et propositions" élargit le débat budgétaire à la question de la réforme de l’Ecole. Car il pointe des réformes à mener pour profiter du "dividende démographique". Le rapport souligne la baisse moyenne de niveau des élèves français aux évaluations nationales et internationales en évacuant la question des inégalités sociales de réussite scolaire qui sont pourtant une caractéristique bien repérée par l’OCDE dans l’enquête PISA. A ce moment là, il passe de l’analyse au discours politique. Une orientation soutenue par les personnalités du groupe de travail : des spécialistes souvent bien vus et bien intégrés au ministère de l’éducation nationale, des chefs de service du même ministère. L’auteur n’a pas essayé de sortir du cadre institutionnel.
Quand Y Cusset cherche les facteurs de ce déclin éducatif il ressort le discours de la centrale. Si le niveau moyen baisse c’est à cause de l’hétérogénéité des élèves issue du collège unique, de l’immigration, des élèves à handicaps, des écrans. Mais c’est aussi la faute des enseignants trop seuls et pas assez encadrés. Le rapport pointe des pédagogies jugées inefficaces. " Depuis une quarantaine d’années au moins, les enseignants ont été formés avec le souci de mettre en œuvre des méthodes d’enseignement qui favorisent l’engagement des élèves. Si personne ne remet en cause cette nécessité, il se peut néanmoins que le balancier soit allé un peu loin du côté de l’activité, du « faire », délaissant quelque peu la transmission et l’« apprendre »", écrit-il.
A la place, les enseignants doivent suivre les pédagogies "qui ont fait leurs preuves", celles qui sont recommandées par le ministère. Pour l’apprentissage de la lecture, Y Cusset n’est pas allé chercher les travaux de R. Goigoux. Il suit Deauvieau, qui fait partie du groupe de travail, et qui estime que la seule bonne méthode est la sienne, même si elle n’est suivie que par 5% des enseignants du 1er degré. Pour Y Cusset, enseigner relève de la science. "Nous pouvons en outre capitaliser sur les nombreux travaux réalisés à l’échelle internationale tant en sciences de l’éducation qu’en didactique, psychologie, neurosciences, sociologie ou économie, qui contribuent à l’édification d’une véritable science des apprentissages".
Les recommandations du rapport reprennent les orientations ministérielles. Il faut s’assurer que la pédagogie officielle passe bien dans les classes. Les formations obligatoires du plan français et du plan maths et les guides officiels ne suffisent pas. Il recommande la labellisation des manuels scolaires au moins dans le 1er degré. Il souhaite aussi spécialiser un principal adjoint dans chaque collège dans le guidage pédagogique des enseignants. Plus important encore : il faudrait revoir les obligations de service des enseignants du 2d degré pour ajouter des "temps de formation et d’animation pédagogique" obligatoires. Même si le rapport recommande aussi d’augmenter les enseignants (sans chiffrage), le coût total de ces mesures n’est pas estimé. Elles ne consommeraient qu’une petite partie du "dividende démographique" mais changeraient totalement le métier enseignant.
Transformer le métier enseignant
Sur ce chemin, les Notes du Conseil d’analyse économique, un organisme dépendant du 1er ministre, vont beaucoup plus loin. Le CAE en publie trois début septembre 2026, dont une qui propose "un plan d’action pour rattraper le retard français", sous la signature de C Dintillac, G Houzel et X Jaravel. S’inspirant d’exemples étrangers (Angleterre, Portugal essentiellement), les économistes du CAE calculent les gains éducatifs de différentes mesures. Il abordent aussi la question de la légitimité politique du "plan d’action" préparé pour Matignon.
" Des expériences nationales dans des pays de l’OCDE montrent qu’il est possible, en une dizaine d’années, d’atteindre une hausse du niveau en mathématiques correspondant à plus d’une année d’apprentissage", soulignent les auteurs. Pour eux aussi, le redressement doit s’appuyer sur les "approches pédagogiques qui ont fait leurs preuves". " Les systèmes éducatifs qui progressent sont précis sur les approches pédagogiques attendues, voire les standardisent... Dans plusieurs pays, la stratégie d’amélioration des résultats s’est focalisée sur l’amélioration des compétences en mathématiques et en lecture en début de primaire par le biais d’un « enseignement explicite » dans ces deux matières. Cette approche inclut notamment une structure claire à suivre pour l’enseignant... Ces ressources pédagogiques, fondées sur les résultats de la recherche scientifique et mises à disposition des enseignants, sont directement articulées avec les formations et l’accompagnement pédagogique des enseignants". Décryptons : selon un mode venu des pays anglo-saxons, l’enseignant reçoit un plan de cours précis à suivre et à appliquer à la lettre à travers des manuels labellisés. Et ce suivi est vérifié par le chef d’établissement ou des collègues et fait partie de son évaluation. Les enseignants sont astreints à une formation continue obligatoire portée à 80 heures par an (4 fois plus qu’aujourd’hui). Les élèves les plus faibles sont suivis par des tuteurs qui peuvent être leurs enseignants ou des intervenants extérieurs. La taille des classes serait ramenée à 19 élèves dans le primaire. Le coût total de ces mesures est évalué à 4 milliards par an, dont 2 pour la réduction de la taille des classes et 1.4 pour la formation et l’encadrement pédagogique des enseignants.
On aboutit à une transformation complète du métier enseignant. Le professeur n’est plus le concepteur de sa leçon mais un simple répétiteur encadré dans un "collectif professionnel". " Le métier d’enseignant doit désormais s’inscrire dans un collectif professionnel, structuré à l’échelle de l’établissement et animé par une direction capable d’organiser le travail pédagogique... Dans les systèmes les plus performants, les personnels de direction ne se bornent pas à gérer des contraintes administratives : ils organisent le travail collectif, soutiennent l’usage des données, structurent le développement professionnel et donnent de la cohérence aux priorités pédagogiques". Pas moins de 500 millions annuels sont prévus pour cette transformation des 7000 chefs d’établissement. Du coup les inspecteurs ne sont plus les évaluateurs des enseignants mais "leur rôle évolue".
Les économistes du CAE se sont posés la question de l’acceptation de ces mesures. Selon un sondage qu’ils ont réalisé auprès de 800 enseignants, elles seraient plébiscitées très largement (81% d’accord). Ils proposent donc une "conférence citoyenne" validant leur plan, suivi d’une loi de programmation pour 10 ans.
Des publications politiques
Ces trois notes clôturent-elles le débat sur l’Ecole en ouvrant une nouvelle perspective de réforme positive pour les élèves et les personnels ? Certainement pas.
A quelques jours de la sortie de Pisa et en plein débat sur l’Ecole lancé par les candidats du bloc macroniste, la sortie de ces Notes ne doit rien au hasard. Elles appuient des programmes mais n’engagent pas l’avenir. Et ce n’est pas le premier "dividende démographique" que connait l’éducation nationale. Sous Nicolas Sarkozy et François Fillon, Xavier Darcos a lancé une chute très rapide des taux de redoublements qui a libéré des centaines de milliers de places dans les classes et donc permis une réelle économie en postes. En 1994-95 on comptait 10% de redoublants en 6ème et 16% en seconde. En 2017 ils n’étaient plus que 0.5% et 3.8%. L’économie réalisée a été estimée à 2 milliards par l’IPP. Ces milliards ont été perdus par l’Education nationale. Rien ne dit que les 4 à 6 milliards du "dividende démographique" ne seront pas eux aussi avalés par le budget général. La tentation sera si forte...
Car le débat lancé par Matignon, à travers le CAE et le Plan, est aussi à lire comme un outil de pression budgétaire. Reprenons une formule d’une bonne historienne du budget de l’éducation : "Ce que les Finances gagnent en visibilité, l’Education nationale le perd en souplesse de gestion" (Clémence Cardon-Quint). Réfléchir à haute voix sur le "dividende" c’est faire porter le débat budgétaire de Grenelle à Varenne. C’est renouer avec l’obsession déjà ancienne de Bercy d’améliorer la "productivité" de l’éducation nationale pour diminuer le budget. Les recommandations du CAE renouent aussi avec une vision très centralisatrice de l’uniformité des leçons , conçues par en haut et vérifiées jusqu’en bas.
Quand la question est mal posée, la réponse n’est pas bonne
Ces travaux gouvernementaux ignorent aussi la dimension sociale de la baisse de niveau de l’Ecole. C’est tout le discours sur la baisse de niveau qui est faussé. Rappelons ce que l’OCDE écrivait lors de PISA 2022 : "La France est toujours l’un des pays de l’OCDE où le lien entre le statut socio-économique des élèves et la performance qu’ils obtiennent au PISA est le plus fort... Environ 18,9 % des élèves favorisés, mais seulement 1,2 % des élèves défavorisés, sont parmi les élèves très performants en mathématiques en France dans PISA 2022 (respectivement 20,0 % et 2,6 % pour les moyennes de l’OCDE). Les élèves issus de milieu socio-économique défavorisé ont 4 fois plus de chances que tous les autres élèves en France et 10 fois plus de chance que les élèves issus de milieu socio-économique favorisé de se retrouver parmi les élèves peu performants en mathématiques au PISA 2022 (les moyennes OCDE sont respectivement de 3 fois et 7 fois plus de chance d’être dans ces situations)". L’écart entre le résultat moyen des élèves défavorisés et favorisés en France atteint 113 points, soit presque deux années d’enseignement. Les élèves défavorisés ont en moyenne le niveau moyen des jeunes de Moldavie ou du Kazakhstan quand les élèves favorisés ont celui du Japon ou de la Corée. La question n’est pas, comme le dit le CAE, de gagner une année d’enseignement pour tous mais de réduire le fossé social de réussite scolaire. Quand la question est mal posée, la réponse n’est pas bonne.
Les méthodes "scientifiques" font-elles vraiment leurs preuves ?
La vision des "méthodes qui ont fait leurs preuves" n’échappent pas à la critique. On a eu un bel exemple récent du plantage des économistes de l’éducation. Rappelons nous les groupes de niveau voulus par Gabriel Attal. L’inspiration vient directement d’une étude de E. Duflo réalisée au Kenya avec tout l’appareil scientifique fournissant des "preuves". Il aura fallu peu de temps pour que la mesure "scientifique" soit démontée en France tant, au regard de l’histoire et la situation de l’Ecole, elle est apparue inacceptable. Un autre exemple récent est fourni par les dédoublements de certaines classes du primaire en éducation prioritaire. L’abaissement du nombre d’élèves n’a pas eu de coût budgétaire, les moyens étant prélevés sur le second degré. Il aurait du améliorer les résultats des élèves comme le donnait à penser nombre d’études. Au final les gains sont faibles et surtout pas durables. Il suffit de regarder les résultats de TIMSS et de PIRLS, ou les évaluations nationales sérieuses (CEDRE) pour constater que les plans maths et français, obligatoires, ne donnent pas de résultats. Les Notes du CAE veulent pourtant les perpétuer.
Ces exemples font réfléchir au passage du laboratoire au système scolaire. Cette réflexion est nourrie des travaux de AS Bryk. La "bonne pratique" fondée sur les preuves ne dit pas " ce qu’il faudrait faire pour que l’intervention fonctionne pour différents sous groupes d’élèves et d’enseignants ou dans différents contextes. Ici, au fond, nous sommes confrontés à la différence entre la connaissance que quelque chose peut fonctionner et la connaissance sur la façon de le faire fonctionner de manière fiable sur des contextes et des populations variés", (A S Bryk). "Un gouffre croît, entre nos aspirations pour nos systèmes éducatifs, qui augmentent rapidement, et ce que les écoles peuvent accomplir au quotidien. L’éducation a besoin d’un paradigme de l’amélioration qui reconnaisse la complexité du travail de l’éducation et la grande variabilité des résultats (outcomes) que nos systèmes produisent actuellement". Reconnaitre le métier enseignant, le revaloriser aussi dans la maitrise du métier c’est exactement contre quoi vont les Notes du CAE.
Un autre paradigme
Ainsi peut se dessiner un autre programme pour améliorer l’Ecole. Commençons par le budget. La dépense intérieure d’éducation est passée, pour le seul scolaire, de 5.5 à 4.5% du PIB depuis le milieu des années 1990. La perte réelle, compte tenu du poids des pensions dans le calcul de la DIE, est plutôt de 1.5% du PIB. Cela se lit aussi dans le nombre d’élèves par classe, le plus chargé d’Europe. C’est une quarantaine de milliards qui ont été prélevés sur l’éducation. Comment s’étonner que les résultats baissent ? Et cette situation alimente une ségrégation scolaire qui aggrave encore les effets des politiques menées et conduit aux inégalités que PISA va probablement à nouveau constater le 8 septembre.
Tel qu’il est proposé aujourd’hui, le "dividende démographique" ne répond pas aux besoins de la démocratisation scolaire. Ce qui se lit en creux dans ces propositions, c’est l’abandon de la promesse républicaine mise à mal depuis 10 ans.
François Jarraud