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Lutter contre le sexisme : trois familles de programmes éducatifs en Europe (blog Médiapart)

12 août

De l’empathie au consentement : ce que l’école ose — ou non — enseigner
À l’approche de la rentrée, le débat revient : faut-il protéger les jeunes des plateformes, des influenceurs toxiques, du porno, des discours masculinistes ? En Europe, certains pays tentent autre chose : enseigner l’empathie, l’égalité, le consentement et, parfois, nommer enfin la misogynie.

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Observateur indépendant des mutations du monde contemporain

Dans un précédent billet, j’interrogeais l’illusion d’une protection par l’interdiction des plateformes. Dans un autre, je rappelais que le danger pour les femmes et les enfants n’est pas d’abord dehors, mais souvent au plus près, dans l’espace privé que notre imaginaire continue de sanctuariser. En regardant ce que font plusieurs pays européens, une ligne de fracture apparaît nettement : certains essaient d’outiller les enfants pour comprendre les rapports de pouvoir, les stéréotypes, le consentement et les violences ; d’autres parlent d’empathie sans toujours oser nommer le sexisme ; d’autres encore avancent puis reculent au premier emballement politique.

Cartographier ce chaos-là, c’est peut-être chercher un peu de sérénité. Non pas pour croire à une solution miracle, mais pour sortir de cette paresse politique qui préfère bannir une application plutôt que financer, structurer et assumer une éducation relationnelle ambitieuse.

Trois familles de programmes
Sous des noms différents, les programmes européens actuellement visibles se rangent en réalité dans trois grandes familles.

La première travaille le climat relationnel : empathie, expression des émotions, coopération, prévention de l’exclusion. C’est le cas du programme danois Fri for Mobberi ou, en France, des séances d’empathie mises en avant contre le harcèlement. La deuxième vise plus directement les rapports de sexe et les stéréotypes, comme l’ABCD de l’égalité en France ou les politiques de coéducation en Espagne. La troisième assume d’entrer dans le dur : sexualité, consentement, misogynie, violences, comme le fait désormais plus explicitement l’Angleterre avec la révision du RSHE ou la Suède avec son enseignement de la sexualité, du consentement et des relations.

Cette distinction compte. Car apprendre à reconnaître la tristesse d’un camarade n’est pas la même chose qu’apprendre à repérer une injonction sexiste, une pression sexuelle, une humiliation de groupe ou une propagande masculiniste. L’empathie peut aider. Elle ne suffit pas.

Ce que les pays européens osent — ou n’osent pas — enseigner
Le Danemark occupe souvent, dans le débat français, la place du pays modèle que l’on convoque dès qu’il est question de harcèlement scolaire. Mais Fri for Mobberi n’est pas un simple cours de gentillesse. Le programme travaille très tôt l’inclusion, les émotions, l’appartenance au groupe et le refus de l’exclusion. Il agit surtout comme une infrastructure relationnelle : créer un cadre dans lequel l’humiliation devient moins tolérable socialement.

La Finlande va plus loin avec KiVa. Ici, le centre de gravité n’est pas seulement l’enfant qui harcèle ou l’enfant harcelé, mais le groupe qui observe. Tant que les témoins rient, relaient ou se taisent, la violence garde un rendement social. KiVa cherche donc à modifier cette économie symbolique : former les adultes, structurer la réponse de l’établissement, retirer au harcèlement son public et sa récompense.

La Norvège, avec les programmes Olweus et Zero, adopte elle aussi une logique systémique. Règles claires, enquêtes régulières, présence des adultes, travail avec les familles, protocoles de suivi : il ne s’agit pas d’un atelier ponctuel mais d’une organisation de l’établissement contre la banalisation des violences. Ce type de programme parle moins explicitement d’égalité femmes-hommes, mais il rappelle une chose essentielle : sans continuité institutionnelle, la prévention reste un décor.

La Suède se situe sur un autre versant. Elle ne se contente pas de travailler l’ambiance scolaire ; elle assume un enseignement explicite de la sexualité, du consentement et des relations. Les normes de genre, l’intégrité corporelle, le respect d’autrui, la pornographie ou encore certaines formes de violences y sont pensés comme des objets légitimes de l’école. Cela ne signifie pas imposer aux enfants des contenus qui ne seraient pas de leur âge : il s’agit au contraire de construire, progressivement, des repères adaptés à chaque étape, du droit de dire non au respect du corps d’autrui. Ce déplacement est décisif : il ne s’agit plus seulement d’apaiser les conflits, mais de donner des mots pour comprendre des rapports de pouvoir.

L’Angleterre a récemment déplacé encore davantage cette frontière. Avec la révision de la guidance RSHE publiée en 2025, les écoles doivent traiter explicitement la misogynie, les violences envers les femmes et les filles, les mythes propagés en ligne, la manosphère, les deepfakes sexuels et l’influence de certains créateurs de contenus sur les représentations des relations. Là encore, la différence est nette : on ne parle plus seulement de respect en général, mais de formes précises de domination, de désinformation et d’apprentissage de la violence.

L’Espagne, de son côté, s’est souvent appuyée sur la coéducation et sur des dispositifs territoriaux plus hétérogènes. Le cœur de ces politiques est la déconstruction des rôles sexués, la prévention des violences machistes et l’élargissement des possibles pour les filles comme pour les garçons. Le tableau y est moins lisible à l’échelle nationale, mais l’enjeu est clair : empêcher que les normes de sexe dictent d’avance les corps, les ambitions et les libertés.

La France, enfin, condense à elle seule presque toutes les tensions de cette cartographie. L’ABCD de l’égalité, lancé en 2013, cherchait à travailler les stéréotypes de genre, le respect mutuel et la liberté d’orientation. Il a été torpillé par une campagne de désinformation sur la prétendue « théorie du genre ». Le pouvoir a alors choisi de reculer sur le symbole tout en conservant une partie du fond. Plus récemment, l’éducation à la vie affective et relationnelle, puis sexuelle, a repris plusieurs de ces questions avec des formulations plus explicites sur le consentement, les limites et la prévention des violences.

Le premier enseignement de cette carte est simple : plus les programmes nomment clairement le sexisme, le consentement et les violences, plus ils rencontrent de résistances idéologiques. Ce n’est pas un hasard si l’empathie passe mieux politiquement que l’égalité, et si l’égalité passe mieux que la critique explicite de la misogynie.

Le Pays de Galles ou la leçon oubliée
Le cas gallois mérite qu’on s’y arrête, précisément parce qu’il casse le récit trop facile du copier-coller nordique. L’essai du programme KiVa dans 22 écoles primaires n’a pas permis de conclure à une baisse statistiquement significative de la victimisation déclarée par les élèves, même si la tendance allait dans ce sens.

Ce résultat n’invalide pas l’idée du programme. Il montre autre chose : un dispositif ne voyage pas seul. Au Pays de Galles, une partie importante de la mise en œuvre a été inégale, avec des leçons plus courtes que prévu et des composantes « école entière » appliquées de manière variable. Le problème n’est pas dans le principe. Il est dans ce qu’il devient quand on l’importe sans son infrastructure.

On retrouve ici une constante politique : face à des violences systémiques, l’institution adore les kits, les circulaires, les affiches et les slogans. Elle aime beaucoup moins financer du temps, de la formation, du suivi et des adultes identifiés pour traiter réellement les situations. Pourtant, c’est là que se joue l’efficacité.

Nommer ce qui dérange
Pendant longtemps, les institutions scolaires ont préféré parler de respect en général, comme si le sexisme n’était qu’un sous-cas du manque de civilité. Or ce n’est pas la même chose de demander aux élèves d’être gentils et de leur apprendre que certaines filles sont ciblées en tant que filles, que certaines violences sont sexuées, que certains discours apprennent aux garçons à mépriser, contrôler ou punir les femmes. Nommer, ce n’est pas exagérer. C’est sortir du brouillard.

C’est aussi pour cela que les oppositions suivent des motifs remarquablement stables. D’abord la dénégation du problème : le sexisme serait marginal, la misogynie ne serait qu’une provocation, le harcèlement une affaire entre enfants. Ensuite la panique morale : l’école « sexualiserait » trop tôt, brouillerait les repères, s’attaquerait à la famille, imposerait une idéologie. Puis la réduction au symbole : on caricature un programme complexe en slogan absurde, « théorie du genre », « cours de misogynie », « honte d’être un garçon ».

À cela s’ajoute un réflexe très contemporain : déplacer le problème vers la technique. Interdire TikTok, filtrer un site, bloquer un contenu, réclamer davantage de contrôle. Tout cela peut parfois avoir une utilité partielle, et la régulation des plateformes n’est pas en soi illégitime. Mais ce déplacement a aussi un avantage politique évident : il évite d’affronter les normes relationnelles elles-mêmes et ne peut pas tenir lieu d’éducation.

Ce que montrent vraiment les résultats
Il faut résister à deux tentations symétriques.

La première consisterait à vendre ces programmes comme des vaccins parfaits. Aucun programme ne supprime à lui seul le sexisme, le harcèlement ou les violences. Les effets dépendent de la formation des adultes, du temps disponible, de l’appropriation locale et de la cohérence entre discours, protection et sanctions.

La seconde serait de conclure que, puisqu’il n’existe pas de miracle, tout se vaut. C’est faux. Les résultats disponibles montrent au minimum trois choses : les approches systémiques font mieux que les interventions ponctuelles ; l’action sur les témoins et sur les normes de groupe est décisive ; les programmes les plus explicites sur le consentement et la misogynie ont le mérite de traiter le problème à son niveau réel, même lorsqu’il est trop tôt pour en mesurer pleinement les effets statistiques.

Le problème n’est donc pas dans l’idée d’éduquer. Il est dans ce que nos systèmes politiques acceptent ou refusent d’éduquer. Former des enfants à reconnaître la tristesse d’un autre semble encore acceptable. Leur apprendre à identifier une domination masculine, une coercition sexuelle, une humiliation de genre ou une propagande antiféministe devient immédiatement plus conflictuel. Pourtant, c’est précisément là que se joue la prévention réelle.

Interdire TikTok ou éviter d’éduquer ?
Lorsqu’un gouvernement se montre plus à l’aise pour réglementer une plateforme que pour assumer un enseignement explicite du consentement, du respect des femmes et de la critique des masculinités toxiques, il ne choisit pas la protection la plus efficace. Il choisit la solution la moins politiquement coûteuse.

Interdire, filtrer, contrôler, retarder l’accès, tout cela peut parfois avoir une utilité partielle. Mais aucune digue technique ne remplacera une culture démocratique enseignée, répétée et incarnée. Aucun dispositif de contrôle ne remplacera ce que l’école doit pouvoir garantir à chaque enfant, y compris lorsque la famille ne peut pas, ne sait pas ou n’ose pas le transmettre : que son corps lui appartient, qu’un refus se respecte, que l’humiliation n’est pas de l’humour, qu’une fille n’est pas une cible légitime, qu’un garçon n’a rien à prouver par la domination et qu’il peut construire sa place autrement, qu’un groupe qui rit participe déjà.

Cela bouge pourtant. Lentement, inégalement, parfois sous des noms différents, parfois après des reculs ou des paniques morales, mais cela bouge. Des pays mettent désormais noir sur blanc ce que d’autres n’osaient formuler qu’à demi-mot : le consentement s’enseigne, la misogynie se nomme, les violences sexistes ne relèvent pas d’un simple déficit de politesse.

Il ne faut ni idéaliser ces mouvements ni les mépriser. Ils restent fragiles, contestés, inégalement appliqués. Mais ils disent au moins une chose : l’école n’est plus condamnée à ne parler que de discipline, de résultats et de contrôle. Elle peut aussi devenir un lieu où l’on apprend à ne pas dominer, à ne pas humilier, à ne pas confondre pouvoir et relation. Et dans le climat actuel, ce n’est déjà pas si peu.

Quelques sources
Fri for Mobberi : https://www.huffingtonpost.fr/life/article/contre-le-harcelement-a-l-ecole-une-institutrice-danoise-revele-les-secrets-des-cours-d-empathie_223316.html
Danemark, reportage TF1 : https://www.tf1info.fr/education/video-lutte-contre-le-harcelement-scolaire-comment-fonctionnent-les-cours-d-empathie-au-danemark-2272452.html
KiVa, présentation générale : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/22504790/
KiVa, essai contrôlé finlandais : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/21291444/
KiVa au Pays de Galles : https://link.springer.com/article/10.1007/s11121-020-01103-9
Programme Zero en Norvège : https://link.springer.com/article/10.1007/s11218-009-9096-0
Suède, sexualité, consentement et relations : https://www.skolverket.se/kompetensutveckling/stod-i-arbetet/sexualitet-samtycke-och-relationer
Suède, profil d’éducation à la sexualité : https://education-profiles.org/europe-and-northern-america/sweden/~comprehensive-sexuality-education
Angleterre, guidance RSHE 2025 : https://www.gov.uk/government/news/misogynistic-myths-kicked-out-of-classrooms-to-protect-children
Angleterre, texte de guidance : https://assets.publishing.service.gov.uk/media/6970e7e67e827090d02d42e0/Relationships_education_relationships_and_sex_education_and_health_education_-_statutory_guidance.pdf
France, ABCD de l’égalité : https://www.lot.gouv.fr/Actions-de-l-Etat/Egalite-entre-les-femmes-et-les-hommes/Egalite-entre-les-femmes-et-les-hommes/ABCD-de-l-egalite
France, mise en perspective de l’ABCD : https://journals.openedition.org/diversite/4349
France, programme EVAR / EVARS : https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/document/Programme%20d%E2%80%99%C3%A9ducation%20%C3%A0%20la%20vie%20affective%20et%20relationnelle%20%C3%A0%20l%E2%80%99%C3%A9cole%20maternelle%20et%20%C3%A9l%C3%A9mentaire.pdf

Extrait de blogs.mediapart.fr du 10.08.26

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