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Pierre Merle : Comment lutter contre le séparatisme social des établissements privés sous contrat ? (Le Café)

19 mai

Pierre Merle : Comment lutter contre le séparatisme social des établissements privés sous contrat ?

« Objectif fixé par le Code de l’éducation », la mixité a de nombreux bienfaits et doit donc être recherchée pour tous les élèves plaide Pierre Merle, dans tous les établissements, publics comme privés : « Cette mixité devrait être une priorité nationale. Elle est indispensable à la réduction des fractures scolaires, politiques et socio-économiques de la société française ». Pourtant, c’est bien la ségrégation qui s’accroit, particulièrement dans les établissements privés sous contrat analyse et documente le professeur émérite de sociologie dans cet article. Pour lui, il faut repenser l’attribution des dotations aux établissements publics et privés et l’offre de formation des établissements publics et privés.

Les bienfaits de la diversité sociale

Les recherches réalisées en France montrent que, dans une classe, la diversité sociale des élèves favorise le développement de leurs capacités socio-émotionnelles, réduit la prévalence des stéréotypes raciaux et sociaux et, pour les élèves socialement défavorisés, améliore leur insertion sociale et professionnelle (Charousset et al., 2023 ; Catan, 2025). Pour les élèves d’origine favorisée, moins soumis à la compétition scolaire grâce à la mixité socio-scolaire, leur estime de soi et leur bien-être personnel s’accroissent. Leurs performances scolaires sont stables, voire s’améliorent (Grenet et al., 2023).

Pour ces raisons, la mixité sociale des établissements publics et privés doit être recherchée. Actuellement, alors que la mixité sociale des établissements publics est globalement stable, celle du privé se réduit.

Un séparatisme social en forte croissance dans les établissements privés

En 2003, les collèges publics et privés scolarisent respectivement 18 et 30 % des élèves d’origine favorisée (soit un écart de 12 points). En 2022, ces pourcentages sont respectivement de 21 et 42 % (soit un écart de 21 points) (Merle, 2024). Sur la période 2002-2022, l’embourgeoisement des établissements privés augmente continuellement. Il est corrélé à un processus de déprolétarisation.

En 2007, sur les 10 % des collèges les plus populaires, 94% sont publics et 6 % sont privés. La dissymétrie est déjà considérable. En 2022, parmi les 10 % des collèges les plus populaires, moins de 0,5 % sont privés (Merle, 2024). Ce double processus de déprolétarisation et d’embourgeoisement est également à l’œuvre au niveau des lycées (Merle, 2025). Plusieurs politiques éducatives sont susceptibles de limiter ce séparatisme social du privé, préjudiciable à l’ensemble des élèves.

Repenser l’attribution des dotations aux établissements publics et privés

Actuellement, les établissements scolaires font l’objet d’un financement public au prorata de leur nombre d’élèves. Cette modalité de financement peut inciter des établissements privés à scolariser plus souvent des élèves de milieux favorisés qui ont le double avantage, d’une part, d’obtenir en moyenne de meilleurs résultats au brevet et au bac et, d’autre part, en raison des revenus supérieurs de leurs parents, de pouvoir contribuer plus largement aux frais de scolarisation que les autres élèves.

Ce financement au prorata du nombre d’élèves n’exclut pas, afin de favoriser la mixité sociale, une modulation de la dotation financière par élève. Cette modulation, autant pour le privé que le public, peut être mise en œuvre selon l’indice de position sociale (IPS) de chaque établissement. Plus cet indice est bas, plus le recrutement social est défavorisé, et plus le financement de l’établissement serait augmenté. Et inversement.

Pour éviter que certains établissements n’inscrivent préférentiellement des élèves dont l’origine sociale est défavorisée mais dont les résultats scolaires sont bons, la modulation de la dotation financière selon l’IPS serait aussi pondérée, au niveau des collèges, selon des critères scolaires tels que la proportion de redoublants en sixième, le pourcentage de collégiens boursiers d’échelon 3 (le plus élevé), le taux d’accès de la sixième à la troisième, indicateur du niveau d’accompagnement des élèves, actuellement plus faible dans le privé que le public. Cette dotation financière différenciée selon l’IPS de chaque établissement serait mise en œuvre au niveau des rectorats en fonction des caractéristiques socio-économiques des établissements de leur commune ou quartier.

À cette dotation financière différentielle, devrait s’ajouter une dotation en personnel également fonction du niveau de mixité sociale. Cette politique a déjà été mise en œuvre lors du dédoublement de certaines classes du primaire de l’éducation prioritaire. Actuellement, cette dotation en personnel n’est pas fonction du niveau de mixité sociale. Ainsi, lors du premier quinquennat de Macron (2017-2021), le nombre total de postes d’enseignants du second degré a augmenté de 4 655 dans le privé alors qu’il a baissé de 17 670 dans le public (Merle, 2025, p. 94).

Cette asymétrie dans la dotation en personnel enseignant a abouti, outre un embourgeoisement des établissements privés (cf. ci-dessus), à la fermeture de classes dans le public et, dans le cadre d’une baisse démographique globale, à une part croissante des élèves scolarisés dans le privé à Paris (Grenet, 2024) et, plus largement, dans les capitales régionales (Merle, 2025, p. 97). Cet accroissement de la part du privé réduit la mixité sociale globale alors même qu’il faudrait la favoriser.

Repenser l’offre de formation des établissements publics et privés

Pour réduire le séparatisme social de l’enseignement privé, il est aussi nécessaire de repenser la répartition de l’offre. Les collèges fortement dotés en options (langues rares, options bilingues, sections européennes et internationales…) exercent un effet d’attraction sur les enfants des catégories aisées au détriment des établissements scolaires faiblement dotés. Des offres scolaires plus équitablement réparties participeraient à la mixité socio-scolaire.

Il en est de même des filières de formation. En 2024, seulement 9,8 % des élèves en situation de handicap inscrits en ULIS sont scolarisés dans les collèges privés (RERS, 2025, tab. 4.22). De même, parmi les 1464 collèges dotés de Sections d’enseignement général et professionnel adapté (SEGPA), qui scolarisent des élèves en grande difficulté scolaire, majoritairement d’origine défavorisée, seulement 6,2 % sont privés (Kamionka et al, 2025). Au niveau des lycées, le privé scolarise 23,2 % des élèves de terminale générale, mais seulement 14,5 % des élèves de STMG et 11,8% des élèves de STI2D (RERS, 2025, tab. 4.09) plus souvent d’origine défavorisée.

Finalement, dans un souci d’équité et en raison du caractère propre de l’enseignement catholique dont l’objet est notamment de porter « une attention plus particulière (…) aux plus pauvres » (art. 38, statut de 2013), les ouvertures de classes dans le privé devraient privilégier les ULIS, les SEGPA et les formations technologiques.

Enfin, l’offre de formation est très inégalement répartie sur le territoire français. Les établissements privés sont surreprésentés dans les régions, départements et communes les plus aisées (e.g Saint-Germain-en-Laye, Boulogne-Billancourt, Neuilly-sur-Seine…) et absents des communes les plus pauvres (e.g. Grigny, Clichy-sous-Bois, la Courneuve…) (Merle, 2025, p. 63). De nouveau, les établissements privés, associés au service public d’éducation, ayant pour obligation législative de scolariser « Tous les enfants sans distinction d’origine, d’opinions ou de croyance » (art 1 de la loi Debré), ne devraient plus bénéficier d’ouverture de classes dans les collectivités territoriales les plus riches dans lesquels ces établissements sont, de façon croissante, surreprésentés.

Une des caractéristiques majeures du système éducatif français est la forte relation entre l’origine sociale des élèves et leur niveau de réussite scolaire. Favoriser la mixité sociale améliorerait l’efficacité et l’équité de l’école française et, pour cette raison, l’intégration sociale et professionnelle de chaque élève. Objectif fixé par le Code de l’éducation, cette mixité devrait être une priorité nationale. Elle est indispensable à la réduction des fractures scolaires, politiques et socio-économiques de la société française.

Pierre Merle, professeur émérite de sociologie
INSPE de Bretagne et Université de Bretagne occidentale

Bibliographie

Cattan S. et al. (2025), “First-Generation Elite : The Role of School Social Networks”, American Economic Review, 115(12), p. 4369–4403.

Charousset P. et al. (2023), « Ségrégation sociale en milieu scolaire : appréhender ses causes et déterminer ses effets », Note IPP n°97.

Grenet J. et al. (2023), « Mixité sociale au collège : premiers résultats des expérimentations menées en France », Note CSEN, n° 9.

Grenet J. (2024), « L’école publique a-t-elle encore un avenir à Paris ? », Conférence débat, Paris, 6 février.

Kamionka J. et al. (2025), Les Segpa dans les collèges, Note d’information, n°60.

Merle P. (2024), « Embourgeoisement des collèges privés et résultats Pisa », La Pensée, 3, n°419, p. 103-117.

Merle P. (2025), L’enseignement privé, Paris, la Découverte.

RERS, Repères et références statistiques, publication ministérielle annuelle.

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