L’Instruction en famille en France. Profils, mobiles et pratiques au tournant des années 2020, sous la dir. de Philippe Bongrand, PUR, août 2025, 878 p. Une synthèse de Dominique Glasman (ToutEduc)

19 septembre 2025

L’instruction en famille en France
Profils, mobiles et pratiques au tournant des années 2020

Bongrand Philippe (sous la direction)
Presses universitaires de Rennes, septembre 2025

Au cours des années 2010, dans plusieurs pays occidentaux, un nombre croissant d’enfants en âge d’instruction obligatoire sont en « instruction en famille » (IEF ou homeschooling) plutôt que scolarisés dans un établissement public ou privé. En France, ce phénomène reste quantitativement marginal : il concerne de l’ordre de 0,5 % d’une génération. Il suscite pourtant de nombreux discours politiques et médiatiques oscillant entre curiosité et inquiétude. En octobre 2020, dans le cadre de la « lutte contre le séparatisme islamiste », le président de la République annonce l’objectif de restreindre l’instruction à domicile autant que possible. Une controverse publique se déploie alors sans qu’aucune étude ne décrive de manière rigoureuse profils, mobiles et pratiques des familles concernées. Contribuant à éclairer ces débats, l’ouvrage apporte des réponses théoriques et empiriques inédites.

Ce livre est publié en lien avec la recherche « SociogrIEF. Une sociographie inédite de l’instruction en famille » financée par l’Agence nationale de la recherche (ANR-18-CE28-0014).

Publié avec le soutien de l’ANR et l’appui du laboratoire ÉMA, UR 4507, CY Cergy Paris Université

Extrait de pur-editions.fr du 28.08.25

 

Que savons-nous de l’IEF (Instruction en famille), quand "la meilleure stratégie de réussite scolaire est d’éviter l’école" ? (ouvrage)

Que savons-nous des familles qui choisissent d’instruire elles-mêmes leurs enfants (ou plutôt, qui choisissaient de le faire, puisque les lois "pour une école de la confiance" et "valeurs de la République" en limitent très sévèrement la possibilité, ndlr) ? Philippe Bongrand (U. de Cergy) a réuni une vingtaine de contributions de chercheurs sur un sujet dont la réalité est difficile à saisir. Mais il est clair que "légiférer ou réglementer l’instruction en famille en faisant fi des différences qui la caractérisent, c’est s’exposer au risque de faire fausse route ou de manquer de pertinence".

Voici l’essentiel de la synthèse qu’en propose Dominique Glasman :

Premier point, ce sujet est un irritant, pour l’administration qui transmet difficilement aux chercheurs les données dont elle dispose et pour les autres chercheurs qui reprochent aux contributeurs de s’intéresser à "des gens qui refusent l’école" et "se replient dans leur coin". Second constat, "cette pratique est plus souvent considérée globalement, comme une réalité unique plutôt que dans sa diversité, "de l’école à la maison la plus calquée sur la salle de classe à l’unschooling le plus radical", avec toutes les combinaisons imaginables du formel à l’informel...

Autre image à relativiser, "celle d’enfants ou d’adolescents qui, de leur plus jeune âge jusqu’au terme de l’âge d’instruction obligatoire, voire au-delà, ne vont pas à l’école" alors que "la grande majorité des jeunes déclarés un jour en IEF y restent peu de temps, une ou deux années ; l’IEF est essentiellement une pratique provisoire." Elle n’est pas non plus réservées à des familles qui en ont les moyens, même si les catégories aisées "semblent sur-représentées".

Et pour illustrer cette diversité, l’auteur pose la question, "qu’y a-t-il de commun entre une famille qui part explorer le monde, une famille qui choisit de tout autres modes d’apprentissage, une autre qui déscolarise en une sorte de ’sauve-qui-peut’ provisoire, une autre encore soucieuse avant tout de la sécurité physique et morale de ses enfants (...) ? Certaines refusent l’école publique (...), d’autres veulent maintenir leurs enfants à l’écart de toute structure scolaire (...), d’autres sont moins en rejet de l’école en général que de l’école de leur quartier (...)." Cela ne signifie pas que ces enfants soient asociaux : "S’ils ne vont pas à l’école, les jeunes en IEF peuvent fréquenter la maison de l’enfance, un club de sports, le conservatoire, faire partie d’une troupe de théâtre ou d’une troupe de scouts, etc." Il est des familles "pour lesquelles l’IEF ne s’associe pas une manière de vivre", d’autres pour lesquelles c’est un choix de vie qui a conduit à l’IEF.

Il ne faudrait pas non plus croire que l’IEF soit en butte à l’hostilité systématique des inspecteurs, en témoignent certains rapports où il est noté qu’ "il n’est pas sûr que cet enfant apprendrait mieux en allant à l’école" ; "la grande majorité des contrôles se solde par un satisfecit adressé aux parents". Dans d’autres rapports, les inspecteurs font au contraire part de leur inquiétude "pour certains jeunes en danger de ne pas apprendre".

Mais "comment se construisent les savoirs des jeunes qui apprennent en autonomie complète (...) ? Que deviennent les jeunes passés par l’IEF (...) ? Comment s’intègrent dans l’enseignement supérieur les jeunes qui ne sont jamais allés à l’école ? Comment s’intègrent-ils dans l’activité professionnelle ?"

Au-delà, ne faut-il pas considérer ce phénomène comme l’expression d’une évolution sociétale ? "On voit aujourd’hui les parents (...) faire flèche de tout bois pour assurer, autant que faire se peut, la réussite scolaire de leurs enfants" tandis que se développe le marché des "outils d’apprentissage (les Alphas, la méthode de Singapour, pour ne pas parler de la pédagogie Montessori) (...). On connaît encore très mal les familles IEF qui sont mues par une préoccupation d’excellence scolaire" et aux yeux desquelles "la meilleure stratégie de réussite scolaire est d’éviter l’école".

"L’instruction en famille en France, Profils, mobiles et pratiques au tournant des années 2020", sous la direction de P.Bongrand, Presses universitaires de Rennes, 878 p., 30€

Extrait de touteduc.fr du 22.09.25

 

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Voir aussi

Quelle réalité pour l’instruction en famille ?

En 2018, dans la revue française de pédagogie (n°205), Philippe Bongrand et Dominique Glasman proposaient une « exploration sociologique » de l’instruction en famille, présentée comme un « phénomène émergent ». Leur analyse relativise les propos tenus par E Macron le 2 octobre et interroge l’amalgame fait par le président. Selon P Bongrand et D Glasman, on compterait 30 139 enfants en instruction à domicile. Ce chiffre ne prend pas en compte les très nombreux enfants pauvres privés d’école, évalués par des associations à 100 000 personnes. Sur les 30 000 jeunes officiels, 16 000 relèvent de motifs reconnus impératifs par l’Education nationale : maladie, sportifs de haut niveau, enfants de parents itinérants etc. Et 14 000 ont fait le choix de l’instruction en famille. L’étude montre comment le discours officiel sur ces enfants s’est durci depuis 1999 avec le soupçon de radicalisation. » Ces profils de familles existent, comme nos enquêtes en cours auprès de parents ou d’agents chargés de leur contrôle permettent de le documenter. Mais les connaissances actuelles ne permettent en rien d’affirmer qu’elles seraient prépondérantes parmi les familles qui instruisent hors établissement », assurent les deux chercheurs. » Le risque existe d’accorder moins d’attention au cas, beaucoup plus fréquent et banal, des parents qui déscolarisent leur enfant faute de pouvoir scolariser dans un établissement qui réponde à leurs attentes ». C’ets le cas d’enfants victimes de harcèlement à l’école ou dont les parents veulent éviter l’établissement du secteur. Aussi pour les deux auteurs, l’étude de ces familles permet de mieux saisir les réalités de l’éducation nationale. » L’instruction dans la famille permet d’interroger la nature et la portée de la forme scolaire de socialisation… la plupart des questions posées à l’instruction en famille peuvent aussi interroger l’institution scolaire. L’instruction en famille permet à un grand nombre d’enfants d’apprendre et de progresser, si l’on se fie aux contrôles publics : les contrôles de l’Éducation nationale concluent que l’instruction donnée est conforme au droit à l’instruction de l’enfant pour 90,5 % des enfants non scolarisés (hors CNED réglementé) en 2010-2011, 93 % en 2014-2015 et 92,7 % en 2016-2017 (MEN, 2018). Que pourraient tirer de tout ou partie de ses pratiques les dispositifs scolaires ou établissements qui s’efforcent de remettre au travail des élèves qui ont décroché ? »

Dans la revue

Extrait de cafepedagogique.net du 07.10.20

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