> Les rubriques antérieures à nov. 2025 (archive)
> II- INEGALITES : Mixité sociale, Pauvreté, Ethnicité, Laïcité...
> Inégalités sociales
> Inégalités sociales (Etudes)
> Ne pas opposer sociologie des inégalités sociales et sciences de l’éducation (…)
Voir à gauche les mots-clés liés à cet article
Idées / Débats
De la légitimité du regard sociologique en sciences de l’éducation et de la formation
« Faire comme si les inégalités s’arrêtaient à la porte de la classe, c’est alors les ignorer, ce qui est déjà un choix politique. Pédagogie et sociologie peuvent au contraire marcher main dans la main pour identifier des pratiques qui bousculent l’ordre social et ses scandales » écrit Ghislain Leroy. Professeur des universités en sciences de l’éducation (UPSN, laboratoire EXPERICE), il met en lumière l’approche sociologique dans cette tribune : « Lier les faits éducatifs à l’état des sociétés, c’est aussi les penser par rapport aux inégalités » écrit-il.
Le point de départ de cette tribune est un étonnement : Pourquoi opposer sociologie et sciences de l’éducation ? Cette opposition interroge plusieurs points de vue.
Opposer sociologie et sciences de l’éducation ?
Plus profondément, cela repose sur l’idée d’une opposition entre sciences de l’éducation et sociologie. Voilà qui est l’occasion de réactiver la question de ce que sont les sciences de l’éducation, définition qui ne nous apparaît en rien figée, et sur laquelle chacun des participants au champ peut démocratiquement avoir son mot à dire. Au fond, l’implicite du texte s’appuie sur l’idée que le regard scientifique sociologique serait différent et n’aurait pas sa place au sein des sciences de l’éducation. Cette vision nous apparaît critiquable à bien des égards.
Les apports du regard sociologique à l’analyse des faits éducatifs sont pourtant nombreux. Dans la suite de Durkheim, qui a joué un rôle important, rappelons-le, dans l’émergence d’une science de l’éducation, ils peuvent être considérés comme des faits sociaux, n’étant pas indépendants de la société dans son ensemble. Pour prendre l’exemple de mes propres travaux sur l’école maternelle, l’analyse de l’évolution des pratiques enseignantes à l’école maternelle (et leur logique de plus en plus « scolarisante ») m’a amené à réfléchir au pourquoi de cette évolution. On se pose ici la question de l’évolution des attentes sur les enseignants, et leur transformation, depuis les années 1990, ce qui nous amène à dialoguer avec la sociologie du travail. La question de la montée en puissance des logiques évaluatives, sur les enseignants ou les élèves, des attentes de « résultats », prend sens dans ce contexte socio-historique. En ce qui concerne ma propre analyse de l’école maternelle, la sociologie s’est donc imposée comme une ressource pour approfondir l’analyse pédagogique et didactique.
« Lier les faits éducatifs à l’état des sociétés, c’est aussi les penser par rapport aux inégalités »
Lier les faits éducatifs à l’état des sociétés, c’est aussi les penser par rapport aux inégalités qui les structurent. Pour qui fait-on classe ? Comment la salle de classe reproduit, ou pas, ou moins, des rapports inégalitaires (liés à la classe sociale, au genre, à la « race », à la relation adulte / enfant, etc.) ? Que vise-t-on (question du curriculum) ? Et pourquoi ? Ces questions, pour laquelle la sociologie a des concepts, ne sont pas que des « variables », mais des entrées déterminantes pour penser la relation éducative dans son ensemble, et à qui elle profite, ou non.
A l’inverse, mettre la question de la classe sociale, ou du genre, de côté, comme si elles étaient négligeables, c’est tomber sous la critique d’un pédagogue : Paulo Freire. Faire comme si les inégalités s’arrêtaient à la porte de la classe, c’est alors les ignorer, ce qui est déjà un choix politique. Pédagogie et sociologie peuvent au contraire marcher main dans la main pour identifier des pratiques qui bousculent l’ordre social et ses scandales.
Par ailleurs, la mise en contexte social des faits éducatifs et des institutions éducatives s’impose probablement tout particulièrement dans le contexte actuel d’accroissement des inégalités sociales. Si ces approches sociologiques se développent, c’est parce que ces pédagogies alternatives sont régulièrement mobilisées pour séduire des classes sociales en recherche de logiques ségrégatives. L’analyse de ce contexte n’aurait-elle pas droit de cité au sein des sciences de l’éducation ?
La nécessité d’entrées diverses
Ceci n’exclut bien sûr pas la nécessité d’entrées diverses au sein des sciences de l’éducation, prenant plus ou moins à bras le corps ces questions ; mais les écarter purement et simplement du giron des sciences de l’éducation, c’est les vouer à être une science de l’éducation dépolitisée, vidée de ses enjeux sociaux, y compris d’émancipation. Une science de l’éducation hostile au regard sociologique pourrait tout à fait plaire à certains de nos dirigeants pour qui la question sociologique des inégalités est soit considérée comme archaïque (alors même qu’elles explosent), soit considérée comme bousculant des ordres traditionnels qui doivent demeurer (sur le genre ou la domination adulte par exemple).
La prise de position consistant à écarter le regard sociologique des sciences de l’éducation nous paraît également critiquable car il est des travaux actuellement qui mettent en œuvre des logiques dialectiques entre ces champs. Sociologie des pédagogies alternatives (2022) vise, comme cela est dit dès l’introduction, à faire dialoguer les corpus de sociologie de l’éducation et de sciences de l’éducation. Il s’est ainsi notamment agi de diffuser et faire connaître les apports des sciences de l’éducation aux collègues sociologues de l’éducation (section 19) n’en étant pas familiers.
Le chapitre 4 évoque ainsi, entre autres, les travaux de Sylvain Connac, Roland Goigoux ou Yves Reuters qui, dans une certaine mesure, permettent parfois de questionner l’idée selon laquelle les approches pédagogiques alternatives relèveraient forcément de l’accentuation des inégalités socio-scolaires. N’est-ce pas là un travail au service des sciences de l’éducation, et de leur diffusion, quand ces éléments sont évoqués dans un ouvrage mis dans la catégorie « sociologie » de la collection Repères ?
Avec la sociologie, ce sont des apports remarquables, récents, reconnus et innovants, du côté de la sociologie du travail, du genre ou de la socialisation, qui viennent enrichir la discipline « sciences de l’éducation », dans la continuité d’ailleurs d’une longue histoire de compagnonnage entre sociologie et sciences de l’éducation, dans laquelle nous pourrions citer nombre d’éminents prédécesseurs. Pourquoi s’en priver ?
Ghislain Leroy