> Les rubriques antérieures à nov. 2025 (archive) > I- EDUCATION PRIORITAIRE (types de documents) > Educ. prior. (Audiovisuel) > Educ. Prior. (Prod. audiovisuelles : cinéma, TV, radio) > Quand la prise de parole en classe dévoile le champ des inégalités, (…)

Voir à gauche les mots-clés liés à cet article

Quand la prise de parole en classe dévoile le champ des inégalités, conférence de Sébastien Goudeau (Cafés de l’éducation prioritaire, Ile-de-France)

11 avril 2025

Quand la prise de parole en classe dévoile le champ des inégalités

Sébastien Goudeau, professeur des universités en psychologie sociale, Université de Poitiers, auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la question des inégalités scolaires, et notamment de deux ouvrages, Comment l’école reproduit-elle les inégalités scolaires ? Egalité des chances, réussite, psychologie sociale, publié en 2020 aux éditions PUG, et L’intelligence, ça s’apprend ? Tests, HPI, inégalités, co-écrit avec Marie Duru-Bellat publié en 2024 aux éditions UGA, nous a fait l’honneur de participer à l’un des épisodes des « Cafés de l’Éducation Prioritaire », organisé par les trois académies franciliennes, en décembre 2024.

Le thème de cet épisode avait pour ambition de comprendre de quelles façons l’école perpétuait les inégalités. De fait, lors de cette rencontre stimulante, Sébastien Goudeau a proposé un éclairage sur une réalité encore trop souvent sous-estimée : la manière dont l’école prend en charge ses élèves peut contribuer, et ce malgré ses ambitions d’égalité, à la reproduction des inégalités sociales.

S’appuyant sur des recherches en psychologie sociale et en sciences de l’éducation, mais également sur des indicateurs, comme les données statistiques de la DEPP, Sébastien Goudeau démontre que les élèves issus des milieux populaires sont souvent confrontés à des attentes et des normes implicites et des biais évaluatifs qui ne reconnaissent pas leurs compétences de manière équitable. Il insiste sur le fait que ces inégalités ne sont pas simplement le reflet de différences de niveaux, mais bien le produit d’un système qui valorise, malgré lui, certains codes culturels au détriment d’autres.

L’origine des écarts de performance intellectuelle : une corrélation entre l’origine sociale et l’origine des élèves

De fait, la corrélation entre l’origine sociale et les performances scolaires n’est plus à prouver. Aujourd’hui 20% de la variance des écarts de performance s’expliquent par les origines sociales comme le souligne une des dernières études de la DEPP. Les facteurs expliquant ces résultats sont multiples, le degré de scolarisation des familles compte bien entendu, mais ce sont davantage les ressources économiques des familles qui ont un impact sur les performances scolaires. Sébastien Goudeau s’intéresse justement à ces effets de contexte sur les performances scolaires des élèves issus de milieux défavorisés dans ses travaux de recherche. Si, pour lui, il est indéniable que l’école joue un rôle dans la reconduction de ces inégalités, il n’en reste pas moins que celles-ci se construisent dès les premières années de vie, en lien avec les conditions matérielles de vie de l’enfant. En effet, comme le souligne le chercheur, les pratiques de sociabilisation sont liées aux conditions matérielles de vie et ce sont ces pratiques qui conditionnent, très tôt dans les trajectoires scolaires, les performances des élèves, notamment au niveau de leurs compétences langagières mais aussi au niveau des compétences psycho-sociales, comme leur degré de confiance dans leurs compétences par exemple.
Certes, l’« effet maître », qui désigne l’impact scientifique d’un enseignant sur les apprentissages et la réussite des élèves, joue un rôle dans le développement des compétences scolaires mais force est de constater que cet effet est limité par les situations socio-économiques des familles, en France plus qu’ailleurs.

La France, un pays où les origines sociales des familles pèsent le plus sur les trajectoires scolaires

Aujourd’hui, en France, il y a une démocratisation de l’enseignement qui suit, de façon parallèle, le développement d’un élitisme scolaire de plus en plus sélectif. Ce processus parallèle crée une compétition précoce, comme le souligne le chercheur en s’appuyant sur l’ouvrage L’emprise scolaire, de Marie Duru-Bella et de François Dubet. Réussir à l’école devient, pour les parents et leurs enfants, une source de pression, car le diplôme joue un rôle protecteur, synonyme de garantie de l’emploi. Dans d’autres pays en Europe, comme en Allemagne par exemple, l’ascension sociale peut également s’obtenir sans passer par la case « diplôme ». Dans ces conditions, la réussite sociale n’est pas exclusivement corrélée au niveau de diplôme atteint, ce qui a pour effet d’ouvrir les perspectives et de ne pas réduire le mot « réussite » au champ de la réussite scolaire.
Sébastien Goudeau souligne également que dans les familles favorisées, chaque occasion de la vie est utilisée comme une occasion d’apprendre, ce qui développe la stimulation intellectuelle des enfants évoluant dans ces sphères sociales. Ce temps éducatif, libre et spontané, se retrouve moins souvent dans les familles populaires qui, la plupart du temps, n’en ont ni le temps ni les possibilités.

Des enseignants influencés, malgré eux, par les stéréotypes sociaux ?

Des études prouvent que les enseignants sont influencés par le genre et l’origine sociale des élèves lors d’une séance de correction. Cette influence dépasse leur entendement et se fait par le biais d’un processus inconscient. Il ne s’agit donc pas d’une volonté rationnelle du côté enseignant, mais un processus automatique, non contrôlé, va entraver leur jugement professionnel. L’observation de séances de correction d’évaluations a ainsi pu mettre en exergue l’influence de données extrascolaires, en lien avec le genre entre autres, sur les gestes professionnels évaluateurs. Les enseignants ont donc la lourde mission de développer leur vigilance à ce sujet et de diversifier les interactions avec les élèves pour ne pas créer d’effets de comparaisons sociales entre les différents capitaux culturels des élèves. La vigilance est de mise au regard de cette question sur la différenciation culturelle ; la plus-value de l’enseignant sera de permettre à chaque élève de trouver la source de sa stimulation, quelle que soit son origine sociale, en lui permettant ainsi de sortir de l’autocensure.

La formation des enseignants : un puissant instrument de lutte contre la reproduction des inégalités scolaires

Mais l’objectif de Sébastien Goudeau n’est pas uniquement de faire un constat : il appelle à un changement de posture professionnelle, invitant les enseignants à interroger leurs pratiques et à adopter une pédagogie plus inclusive. Il plaide pour des espaces de formation et de réflexion collective au sein des établissements, afin de prendre conscience de ces biais et de les désamorcer, par un travail réflexif sur les gestes professionnels enseignant qui peuvent juguler les effets des représentations inconscientes sur les pratiques.
Pour déjouer ces biais, la formation enseignante, quand elle s’accompagne d’une conscientisation de ces effets, est fondamentale. Une acculturation à la sociologie de l’éducation constitue un outil de choix lors des formations enseignantes pour Sébastien Goudeau qui intervient, en sa qualité de professeur, dans les Inspe de l’Académie de Poitiers auprès de jeunes enseignants.

Les interactions entre pairs, en classe, un autre biais de reconduction des stéréotypes sociaux en classe

Des observations, menées dans le cadre de ses recherches, ont amené Sébastien Goudeau à se rendre compte que les élèves issus de milieux favorisés se saisissent davantage de la parole, parlent plus longtemps, et ont davantage tendance à couper la parole au pair ou à l’adulte, par rapport aux élèves issus de milieux défavorisés. Les enseignants, de leur côté, ont également tendance à interroger plus souvent, et même plus facilement, les élèves issus de milieux favorisés. Cette tendance n’est pas corrélée au niveau de maîtrise du langage des enfants car, à compétences égales, deux mêmes enfants ne seront interrogés de la même façon par un enseignant, et ce, bien que ce dernier n’ait aucune intention ou volonté quelconque d’établir une différenciation pédagogique pour ces deux élèves. Dans ces conditions, des élèves de milieux populaires, sont amenés à penser qu’ils sont moins « intelligents » parce qu’ils ne disposent pas de ce capital culturel. Sébastien Goudeau met ainsi en lumière plusieurs mécanismes insidieux : une surcharge cognitive peut-être induite par le sentiment d’illégitimité scolaire chez les élèves socialement dominés.

Ces stéréotypes sociaux ont donc un double effet, sur les élèves et sur les enseignants. Pour les élèves, on parle de la « menace du stéréotype ». Cette menace du stéréotype va ainsi créer des biais cognitifs chez les élèves concernés, selon la situation dans laquelle ils se trouvent. En fonction de cette situation, les élèves vont plus ou moins bien réagir. Quand les élèves, issus de milieux défavorisés, sont des situations où leur intelligence est évaluée, leurs performances sont moins bonnes que dans des situations où l’objectif affiché de la tâche ne concerne pas cette évaluation de l’intelligence. Les élèves, selon leurs milieux, vont intégrer, de façon plus ou moins consciente, très tôt l’idée qu’il y a une corrélation entre leurs performances scolaires et leurs milieux d’origine, ce qui renforce l’ancrage de leurs représentations sur leurs capacités à apprendre, comprendre et réussir à l’école. Les enseignants auront tendance à convoquer la notion de « l’effort » plus que les capacités intellectuelles pour justifier les écarts de performance. Une attention particulière mérite d’être portée sur cette question par l’ensemble du corps professoral.

Comment favoriser l’engagement scolaire des élèves issus de milieux défavorisés ?

Mais ces constats appellent à une réflexion plus générale sur l’engagement scolaire. Comment celui-ci peut-il se manifester ? Une réponse évidente affleure : la participation des élèves. Mais quel sens donne-t-on à la notion de participation ? Un élève qui participe plus ou moins maladroitement peut améliorer ses prises de paroles si le feedback de l’enseignant, autrement dit le retour de l’enseignant sur son intervention, est constructif. La gestion de la prise de parole représente donc un levier non négligeable, dans l’espace de la classe, pour aider les élèves à s’engager davantage et de façon plus rigoureuse. Des projets autour de la métacognition, comme le développement de journaux d’apprentissages, de carnets de suivi, permettent aussi de mesurer l’implication scolaire et d’aider les enseignants à ajuster leurs pratiques. La notion « d’effort », comme dit plus haut, revêt toute son importante aux yeux des élèves et des enseignants. Il s’agit de ne pas occulter la valeur de « l’effort », souvent invisible par rapport aux données chiffrées des résultats aux évaluations. La réhabilitation de l’effort comme signe de l’engagement scolaire fait partie de cette stratégie de revalorisation de tous les types d’engagement scolaire, qu’il soit accompagné immédiatement ou pas de performances plus élevées. Si les interventions auprès des élèves et des enseignantes sont fondamentales pour les sensibiliser à cette question des inégalités socio-scolaires, les parents doivent également y être éveillés. Le développement de l’alliance éducative représente donc un autre levier puissant pour amener des changements sensibles et durables sur la question des inégalités socio-scolaires.

Ce café de l’EP représente une nouvelle opportunité de repenser l’équité scolaire, non pas comme une utopie, mais comme un engagement concret, fondé sur des données probantes et une attention sincère à la diversité des élèves.

Extrait de carep.ac-creteil.fr du 08.04.25

 

Voir le mot-clé Médiation par les pairs, Tutorat [Act.] (gr 3)/