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> Le ministre et le marché scolaire (tribune de Fabienne Fédérini au Café)
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Ce que le « aussi bien » du ministre de l’Education nationale dit de sa conception de l’école
« Mettre ainsi sur le même plan l’enseignement public et l’enseignement privé sous contrat, à 96% catholique, témoigne d’une conception bien peu convaincue du service public » écrit Fabienne Federini. La docteure en sociologie poursuit : « Rappelons quand même que le premier, qui relève du régime de la carte scolaire, ne choisit pas ses élèves, quand le second non seulement les sélectionne dès leur inscription mais peut les exclure à tout moment ». elle signe cette tribune, suite au propos du ministre Geffray.
L’ancienne ministre Amélie Oudéa-Castéra avait dit à peu près la même chose
Le 30 octobre dernier, interrogé sur le secteur de scolarisation de ses enfants, le nouveau ministre de l’éducation, ex-directeur général (des ressources humaines d’abord, de l’enseignement scolaire ensuite) durant 7 ans, a répondu, après avoir fait observer que cette question relevait de sa vie privée, que « ses enfants étaient aussi bien dans le public que dans le privé ». Or, la nature de sa réponse montre bien l’intérêt de la question, tant le « aussi bien » enferme une conception pour le moins consumériste de l’école. En effet, dans son choix du secteur de scolarisation de ses enfants, ce qui entre en jeu ce sont les « configurations personnelles ». Il n’est pas le seul à se justifier de la sorte, l’ancienne ministre Amélie Oudéa-Castéra avait dit à peu près la même chose quand elle avait expliqué la scolarisation de son ainé dans le privé, en évoquant « les paquets d’heures pas sérieusement remplacées » dans le public.
Ce qu’il y a de détestable dans la déclaration respective de ces deux ministres, c’est ce qu’elle traduit comme représentation, désormais bien partagée au sein des élites sociales de ce pays, d’une école réduite à un marché concurrentiel comme un autre où la « liberté de choix » du parent d’élève s’exercerait entre des produits (les établissements scolaires), dont la qualité serait appréciée en fonction de leur niveau de « performance », qu’il soit mesuré au taux de remplacements des enseignants absents (très relatif quand les recteurs respectent l’enveloppe des crédits allouée au privé) ou au taux de réussite aux examens nationaux. A ce propos, contrairement à une idée reçue, à niveau social et scolaire comparable, le public fait aussi bien, voire mieux. En effet, selon un récent rapport de l’OCDE, « l’admission sélective permet aux établissements privés de “trier sur le volet” les élèves à haut potentiel et d’obtenir un avantage concurrentiel qui ne résulte pas nécessairement de la qualité de l’enseignement qu’ils dispensent. Ainsi si les élèves des établissements privés, en France et dans les pays de l’OCDE, obtiennent de meilleurs résultats aux tests, ils obtiennent en moyenne des résultats inférieurs lorsque les caractéristiques socioéconomiques sont prises en compte[1]. »
Le service public ne répond pas à une logique économique dictée par la loi de l’offre et de la demande
Mettre ainsi sur le même plan l’enseignement public et l’enseignement privé sous contrat, à 96% catholique, témoigne d’une conception bien peu convaincue du service public. Rappelons quand même que le premier, qui relève du régime de la carte scolaire, ne choisit pas ses élèves, quand le second non seulement les sélectionne dès leur inscription mais peut les exclure à tout moment. Disons aussi, puisque le ministre le passe sous silence, que le secteur public accueille toujours plus d’élèves en grande difficulté d’apprentissage, en situation de handicap ou allophones, alors que le secteur privé n’est soumis à aucune contrainte en ce domaine et qu’il ne respecte pas non plus ses obligations en matière de mixité sociale, pourtant inscrites dans le code de l’éducation et renforcées par la loi du 24 août 2021. Soulignons également que le service public répond à l’intérêt général, qui n’est pas la somme des intérêts particuliers (des usagers). Il vise ainsi l’accès universel de tous les enfants, et non leur sélection en fonction de critères financiers et/ou scolaires, comme le fait l’enseignement privé qui, tout en étant financé par des fonds publics à hauteur de 75%, contribue depuis plus de vingt ans à la ségrégation sociale et scolaire de notre système scolaire. Réaffirmons, puisque le ministre semble l’oublier, que le service public ne répond pas à une logique économique dictée par la loi de l’offre et de la demande, contrairement à l’enseignement privé qui ferme des collèges dans les territoires « défavorisés » pour en ouvrir d’autres dans des quartiers et des communes à la clientèle économiquement plus favorisée. Ajoutons pour finir, puisque le ministre ne le fait pas, que ce n’est pas le service public qui conteste les enseignements, qui met à mal l’égalité entre les filles et les garçons, qui ne respecte pas la liberté de conscience des enseignants et des élèves ou qui transgresse la loi, mais l’enseignement privé !
On aurait aimé que, dans sa réponse, le ministre, haut fonctionnaire de surcroît, ait un sens plus aigu du service public et de l’intérêt général. Mais n’est-il pas à l’image de ses coreligionnaires qui, depuis les années 70, n’ont eu de cesse de vouloir transformer le service public (de l’école) en marché (scolaire) en mettant en œuvre une logique de compétition généralisée entre secteurs (via le dualisme scolaire), entre établissements (via la politique de dérogations) et entre élèves (via la méritocratie) ? C’est en tout cas ce que trahit son « aussi bien ».
Fabienne Fédérini
Dans Le Café pédagogique
Quand la France aura-t-elle enfin un ministre de l’Éducation nationale qui aime l’école… publique ?
[1]. Pluyaud Bertrand, Kergozou Nikki, 2024, « Améliorer les résultats dans le domaine de l’éducation », Etudes économiques de l’OCDE, France, pp. 120-121.