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Le plan Borloo pour les banlieues et les ZEP (revue presse Ozp, juillet-juin 2004, 6 articles)

1er mai 2004

EXTRAITS de l’ancien site OZP 2004-2000)
Dans la presse, 2004
En bas de l’année 2004, cliquer sur "archives" pour accéder aux années antérieures

 

Soutien au plan Borloo à propos des ZEP, Maire-info (16.07.04)

Plan de cohésion sociale : les maires Ville et banlieue s’interrogent sur la « forme concrète des dispositifs » et sur « l’ampleur des moyens financiers qu’engagera l’État ».
L’association des maires Ville et banlieue de France affirme, dans un communiqué, qu’elle « apprécie la plupart des orientations du Plan de cohésion sociale rendu public le 30 juin dernier par M. Borloo, qui cherche à répondre aux vraies difficultés des populations de nos agglomérations. Mais elle s’interroge à la fois sur la forme concrète des dispositifs instaurés par ce projet (équipes de réussite éducative, par exemple) et sur l’ampleur des moyens financiers qu’engagera l’État au titre de ce plan. »
Ainsi, au chapitre de la lutte contre le chômage, Ville et Banlieue approuve-t-elle sans réserve les 5 orientations de principe que sont : le regroupement des acteurs publics chargés de cette question, le « ciblage » plus rigoureux des demandeurs d’emploi sans qualification et/ou issus des quartiers sensibles, l’accompagnement personnalisé des chômeurs en difficulté, le soutien apporté au développement de l’apprentissage et de la formation professionnelle, enfin la création de 300 maisons de l’emploi. Cependant, l’association se montre plus interrogative sur d’autres aspects du plan : par exemple, comment l’État financera-t-il 1 million de contrats d’activité sur 4 ans ? Qui assurera la formation prévue au titre ces contrats ? Comment des jeunes sans expérience ni qualification pourront-ils se substituer, dans le cadre du PACTE, aux fonctionnaires expérimentés partant à la retraite ? Où seront implantées les maisons de l’emploi, qui doivent pouvoir s’adresser aux jeunes des zones urbaines sensibles ? Pourquoi la fonction publique ne montre-t-elle pas l’exemple en matière de lutte contre les discriminations (diversité ethnique, gestion des carrières des femmes, etc.) ?
Au chapitre du logement, l’Association partage les objectifs du plan, réclamant de son côté depuis longtemps que l’on diversifie l’implantation géographique du logement social dans les agglomérations et que l’on en produise davantage. En revanche, elle considère que l’objectif de 500000 logements en 6 ans restera inaccessible sans un effort financier exceptionnel, notamment dans les secteurs (comme l’Île-de-France) où le marché du foncier est tendu.
Enfin, au chapitre de l’égalité des chances, si Ville et Banlieue soutient la démarche de réussite éducative visant à mobiliser des équipes pluri-partenariales au service des établissements et des élèves des ZEP – elle ne croit qu’à des mesures très volontaristes (peuplement contingenté des écoles, implantation de filières d’excellence, etc.) pour contrer les effets de la ségrégation résidentielle. Elle soutient aussi le développement des métiers de la médiation comme un instrument privilégié de la prévention et de la sécurité publique. En matière d’intégration, les élus des villes de banlieue se demandent quelle place leur sera faite dans le dispositif d’accueil, et comment la nouvelle ANAM coordonnera ses activités avec les interventions du FASILD. Ils demandent que la lutte contre le racisme et le sexisme occupe une place de choix dans l’organisation des établissements publics et les programmes scolaires d’éducation civique.
Enfin, ils se félicitent de ce que leurs revendications et propositions les plus fortes aient trouvé un écho dans ce projet et que l’on s’achemine vers une augmentation et une concentration de la DSU sur un nombre plus restreint de villes en difficulté. Car pour les élus de Ville de Banlieue, la vraie solidarité territoriale exige de la future réforme des dotations qu’elle prenne en compte non seulement la pauvreté des populations et des ressources communales mais également le poids relatif des charges et des responsabilités sociales qu’ils assument. Ils seront donc très vigilants cet automne au moment où le Parlement devra le traduire dans la loi.

Extrait de « Maire-Info » du 16.07.04 : soutien au plan Borloo à propos des ZEP

 

Les ZEP dans le plan Borloo, Le Point (02/07/04)

Extrait du « Point » du 01.07.04 : les ZEP dans le plan Borloo

Interview Jean-Louis Borloo « Nous allons agacer beaucoup de gens »
Avec son plan qui dégagera 12 milliards d’euros en cinq ans, le ministre de la Cohésion sociale a un objectif : réintégrer 4 millions d’exclus. Mission impossible ?

Le Point : Pourquoi un tel plan ?

Jean-Louis Borloo : Aujourd’hui, en France, celui qui fait un mauvais départ dans la vie se retrouve en un rien de temps définitivement hors jeu. Une fois que le wagon a décroché, plus moyen de rattraper le train. Le modèle républicain tel que nous le connaissions il y a encore quinze ans a vécu. Sur le papier, il est universel, généreux et magnifique. Dans la réalité, il peut se révéler arrogant, à bout de souffle, en plaçant tout le monde au même niveau sans tenir compte des plus faibles, de plus en plus nombreux. C’est bien de donner des crayons et des cahiers à tous les enfants. Mais ce n’est valable que dans une société homogène où chacun dispose d’un toit et peut espérer décrocher un emploi. Pas dans un pays qui compte des dizaines de ghettos. Quand on voit qu’en maternelle, dès le mois de décembre, certains enseignants ont déjà détecté les enfants qui vont droit à l’échec scolaire, cela me révulse qu’on ne puisse pas agir.

Mais ce n’est pas si différent de la « fracture sociale » mise en avant il y a dix ans par Jacques Chirac... Rien n’a donc été fait ?

La société française est aujourd’hui consciente de ses maux et de la catastrophe sociale qu’elle traverse. Elle ne l’était pas il y a quelques années. Mais le risque qui la guette, c’est le défaitisme. Lorsque j’écoute certains hauts fonctionnaires ou politiciens qui me disent que tout a été essayé, j’ai l’impression que nous sommes en 1938. Un pays qui laisse ses jeunes sur le bas-côté de la route est fini. Un pays qui reçoit des gens dans les années 70, les installe dans des foyers de travailleurs migrants et qui se rend compte, trente ans après, qu’ils sont toujours là parce qu’ils n’ont pas eu les moyens de bouger, ça me révolte.

Beaucoup avant vous ont lancé des initiatives sociales, notamment dans le domaine de l’emploi, où les crédits ont augmenté de 75 % en dix ans. La plupart ont échoué. Comment allez-vous vous y prendre ?

Ce plan dégage 12 milliards d’euros de fonds supplémentaires en cinq ans, ce n’est pas rien. Mais l’argent n’est pas tout. Il faut donc secouer le système et bouleverser les mentalités. Un exemple : savez-vous que Polytechnique reçoit des sommes considérables au titre de l’apprentissage ? Cette grande école devra apprendre à partager. Nous allons agacer beaucoup de gens. C’est le seul moyen pour que cela marche. Il faut aussi arrêter de distribuer à tout le monde la même chose. On pense ce que l’on veut du système éducatif américain. Mais 80 % de l’argent public y est concentré sur l’équivalent de nos ZEP. Cela ne me paraît pas incongru. Si on ne concentre pas nos efforts aujourd’hui sur ceux qui en ont besoin, alors la France peut dire adieu aux valeurs de la République. Autant décider de faire une croix sur 4 millions de personnes. Mais ce n’est pas un bon pari.

Comment éviter que ce plan soit synonyme de fouillis et comment « sanctuariser » vos mesures jusqu’en 2009 ?

Ce plan est une priorité du président de la République et du gouvernement. La seule chose pour laquelle je me suis battu, c’est pour que ce plan prenne la forme d’une loi de programmation. Celui qui voudra remettre en question ne pourra pas le faire dans l’ombre. Le fouillis ? Je joue sur tous les plans en même temps et j’assume. Un exemple : à Chanteloup-les-Vignes, il y a eu une magnifique rénovation de l’habitat dans un quartier difficile. Mais beaucoup reste à faire pour l’éducation. Résultat, les ménages aisés n’ont pas voulu s’y installer. Pour finaliser la conception de ce plan, nous avons rassemblé dix-huit ministres. Nous nous attaquons de front et simultanément au logement, à l’emploi et à l’école. Mais aussi à l’intégration. Il faut bouger en même temps et en force. Quand on étudie l’échec scolaire d’un enfant, il y a souvent derrière un père sans emploi et une famille mal logée. Je n’invente rien : les statistiques confirment mon expérience du terrain

Propos recueillis par Romain Gubert

Les principales mesures :

Emploi
 Création de 300 maisons de l’emploi regroupant l’ANPE, les chambres de commerce, les mairies...
 Réforme des mesures en faveur des jeunes (alternance, apprentis- sage, contrats aidés...) et création d’un fonds pour l’insertion des jeunes en difficulté.
 Création du PACTE (un parcours d’accès à la fonction publique), une formation destinée à entrer sans concours dans l’administration.
 Création du contrat d’activité. Signé entre un RMiste et un patron pour deux ans, il prévoit que le RMiste travaille et soit formé 26 à 35 heures par semaine. 1 million de bénéficiaires sur quatre ans.
 Renforcement des aides aux chômeurs créateurs d’entreprise.

Logement
 Augmenter la « production » de logements sociaux de 40 000 par an d’ici à 2009 par des mesures incitatives.
 Création de 12 500 places d’hébergement d’urgence.

Égalité des chances
 Création de 750 « équipes de réussite éducative » pour aider les enfants en grande difficulté dans les 900 ZEP.
 Création d’une trentaine d’internats pour collégiens et apprentis en difficulté.
 Création de pôles d’excellence éducative dans le domaine des langues, du sport, des arts, dans des collèges de quartiers difficiles.

 

Extrait du « Monde » du 01.07.04 : un ministre parle des ZEP (pas celui de l’EN)

Jean-Louis Borloo, ministre de l’emploi, du travail et de la cohésion sociale : « Il n’y a plus d’ascenseur entre les groupes sociaux ».
(…)
Treize milliards d’euros sur cinq ans, est-ce suffisant ?

Ces 13 milliards seront ceux qui figureront directement sur les budgets de l’État dont j’ai la responsabilité, en plus de nombreux autres moyens, inclus dans les budgets d’autres ministères, de collectivités ou d’acteurs privés. Un exemple : dans l’éducation, nous allons accroître les efforts des zones d’éducation prioritaire (ZEP), et cela figure noir sur blanc dans le « bleu » signé par le premier ministre. Cela veut dire que l’Éducation nationale accroîtra ses moyens et que moi je financerai 350 millions d’euros pour mettre en place les équipes socio-urbaines qui renforceront le personnel éducatif.

 

Extrait du « Monde » du 01.07.04 : les ZEP dans le Plan Borloo

Le ministre a présenté un programme de lutte contre les exclusions au conseil des ministres. (…)
Égalité des chances.
750 équipes de réussite éducative aideront les enfants en grande difficulté au sein des 900 zones ou réseaux d’éducation prioritaire. Pour assister les collégiens en difficulté, 150 plates-formes de réussite éducative, réunissant services d’aide sociale et centres de pédopsychiatrie, verront le jour, ainsi qu’une trentaine d’internats de réussite éducative et des pôles d’excellence éducative dans 150 collèges de quartiers difficiles. (…)

 

Borloo va accroître les moyens des ZEP, Le Monde (01/07/04)

Extrait du « Monde » du 01.07.04 : Borloo va accroître les moyens des ZEP

M. Borloo : "Il n’y a plus d’ascenseur entre les groupes sociaux"
Jean-louis Borloo, ministre de l’emploi, du travail et de la cohésion sociale
C’est la réponse du gouvernement à l’état de la société française. En quinze ans, le nombre d’allocataires du RMI est passé de 400 000 personnes à 1,2 million.
Le taux de chômage des jeunes est passé de 15 % à 22 %. Et dans les 700 zones urbaines sensibles - où vivent six millions d’habitants -, le taux de chômage des moins de 25 ans est passé de 25 % à 55 %. Le nombre d’actes racistes commis chaque année est passé de 180 à 800. Le modèle français s’est calcifié, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de passerelle possible, plus de parcours ou d’ascenseur entre les différents groupes sociaux.
Avez-vous rencontré des difficultés pour faire partager ce constat au gouvernement ?
Tout le monde sait que la situation s’est aggravée, qu’il n’y a pas assez de moyens dans les écoles des quartiers difficiles. Et que quand on perçoit un revenu d’assistance, on s’en sort très difficilement. Lors des réunions préparatoires, on ne m’a jamais dit que j’avais tort, mais j’ai fait face à un certain attentisme. Au fond, me disaient certains, pourquoi tout remettre en cause ? Pourquoi ne pas attendre la reprise de la croissance, censée régler tous les problèmes ?
Vous vous êtes en somme heurté à un défaitisme d’Etat ?
Non, plutôt au scepticisme. J’ai dû mener une bataille de conviction au départ. Ensuite, une fois acquis le principe du plan, et après avoir recueilli le soutien de tout le gouvernement, les débats budgétaires ont été secondaires.
Treize milliards d’euros sur cinq ans, est-ce suffisant ?
Ces 13 milliards seront ceux qui figureront directement sur les budgets de l’Etat dont j’ai la responsabilité, en plus de nombreux autres moyens, inclus dans les budgets d’autres ministères, de collectivités ou d’acteurs privés. Un exemple : dans l’éducation, nous allons accroître les efforts des zones d’éducation prioritaires (ZEP), et cela figure noir sur blanc dans le "bleu" signé par le premier ministre. Cela veut dire que l’éducation nationale accroîtra ses moyens et que moi je financerai 350 millions d’euros pour mettre en place les équipes socio-urbaines qui renforceront le personnel éducatif.
A combien s’élève réellement le financement de votre plan ?
Compte tenu des concours externes, je ne le saurai qu’à l’arrivée. Je vous donne un autre exemple : l’agence de la rénovation urbaine, qui avait prévu de mobiliser, grâce à son effet de levier, 25 milliards d’euros sur cinq ans (dont 6 milliards pour l’Etat), sait déjà qu’elle dépassera cet objectif. Nous avons donc décidé de prolonger de trois annuités son exercice pour porter cette somme à 35 milliards d’euros (et 9 milliards d’euros pour l’Etat). Ce n’est pas dans le budget du plan !
De la même manière, dans les 85 zones franches urbaines que j’ai créées, le rythme de créations d’emplois est tel que nous sommes en train de faire exploser les compteurs ! On avait prévu 385 millions d’euros dans le budget - pour compenser les baisses de charges auprès des collectivités locales -, on va dépenser plus du double.
Vous signez des chèques en blanc sur le budget de l’Etat !
Non, je rattrape le retard. Et, à terme, l’Etat et les collectivités locales en bénéficieront budgétairement par les recettes fiscales induites par cette activité créée.
Le plan démarre lentement, avec 1 milliard d’euros en 2005.
Ce n’est pas un problème. Les deux dispositifs les plus onéreux de mon plan - le contrat d’activité et la modernisation de l’apprentissage - monteront en charge progressivement. L’augmentation de la rémunération des apprentis, compensée par la prise en charge par l’Etat des charges sociales, se verra dans trois ans. Et je souhaite que le contrat d’activité monte en charge régulièrement pour que les communes qui les géreront aient réellement les moyens d’assurer le suivi individualisé et la réinsertion progressive des bénéficiaires.
Le contrat d’activité dans le secteur non marchand s’apparente-t-il à un retour au traitement social du chômage ?
Notre marché du travail fonctionne de plus en plus mal. Il y a, d’un côté, des métiers sous tension, des secteurs d’activité souffrant de pénuries comme le BTP, des entreprises qui recourent à de la main-d’œuvre étrangère, et, de l’autre côté, quatre millions de chômeurs. Le contrat d’activité permettra d’obtenir une formation diplômante ou qualifiante.
Que ferez-vous pour lutter contre les discriminations à l’embauche ?
Les grandes entreprises se sont engagées à mener une action massive de lutte contre les discriminations à l’embauche et à recruter systématiquement dans les bassins d’emploi où elles sont implantées. Si le changement dans le recrutement n’est pas substantiel dans les deux ans, nous serions amenés à saisir le Parlement.
La fonction publique va donner l’exemple : nous allons réserver pendant cinq ans aux jeunes non qualifiés un tiers des postes ouverts dans les trois fonctions publiques (Etat, collectivités loca-les et hôpitaux). Ces 100 000 emplois seront proposés via l’apprentissage et non par le système traditionnel du concours.
Propos recueillis par Bertrand Bissuel, Claire Guélaud et Christophe Jakubyszyn.

 

Extrait du « L’Express » du 28.06.04 : Borloo peut-il sauver Chirac ?

« La lutte contre le chômage n’est pas une priorité parmi d’autres : c’est la priorité absolue, à laquelle tout doit être subordonné. » Jacques Chirac écrivait ces lignes dans Une nouvelle France (NIL éditions) en 1994. Dix ans plus tard, avec le virage social qu’il a imposé à son gouvernement après les désastreuses régionales du mois de mars et dans la ligne de la « mobilisation pour l’emploi » décrétée en janvier, cette « priorité absolue » s’incarne dans une nouvelle expression : la « cohésion sociale ». Pour accomplir cette mission, le président de la République a choisi le plus atypique des ministres. Lors du remaniement du 31 mars, Jean-Louis Borloo est passé du rang de simple ministre délégué à celui de n° 4 dans l’ordre d’importance des portefeuilles. Chargé de l’Emploi, du Travail et de la (fameuse) Cohésion sociale, il doit rendre sa copie cette semaine. Il décrit lui-même son plan comme « une péniche de débarquement, à l’étrave très large pour lancer de nombreuses mesures en même temps ».
Élu maire de Valenciennes (Nord) en 1989, l’avocat Jean-Louis Borloo semble doté d’une imagination non exempte de débordements et d’un volontarisme qui lui valut plus d’une fois le qualificatif de « poujadiste ». Fort de ses lois sur la rénovation urbaine et sur le désendettement des ménages, acquises de haute lutte, il a rejoint l’étroit club des ministres ayant réussi la période 2002-2004. Il se trouve aujourd’hui chargé de sauver à nouveau une entreprise en difficulté : la France.
Il fouaille sa chevelure et se défroisse le visage en l’enfouissant dans ses mains, se frotte les yeux, remonte les manches de son pull-over jusqu’aux omoplates, torture ses lunettes, laboure son bureau de ses souliers sans lacets, gratte les dorures en cherchant un argument, tourne autour du meuble rouge et bleu sur lequel écrivait François Mitterrand à l’Élysée, engloutit une cigarette en trois bouffées : à 53 ans, Jean-Louis Borloo s’emploie à sauver la France et, accessoirement, le mandat du président de la République. L’ancien maire de Valenciennes devrait, en effet, présenter mercredi 30 juin en Conseil des ministres son plan de cohésion sociale.
Une semaine plus tôt, il jouait le suspense : « Si je ne peux pas appuyer sur tous les leviers en même temps, je ne présente rien. » Mais Matignon considérait l’affaire comme assurée à 90% et, mercredi 23, la dizaine de ministres concernés ont approuvé les mesures. « Raffarin a été surpris d’un si bon accueil, confie-t-on Rue de Grenelle. Il est sorti de la réunion shooté au plan, il voulait même le dévoiler en personne à Matignon. » Si Matignon affirme ne pas s’emballer, Jean-Louis Borloo, qui avait bataillé contre ses collègues et leurs cabinets depuis le ministère de la Ville, constate que, avec l’initiative du président et la puissance de feu d’une grande administration, « ce n’est pas plus facile, mais ça va plus vite et ça mobilise tout le monde ». La révolution Borloo est-elle en marche ?
Même s’il affirme ne pas être tenu par le rendez-vous du 14 Juillet, le ministre de l’Emploi, du Travail et de la Cohésion sociale sait que, si on l’a envoyé au charbon, c’est pour qu’il en mette dans la chaudière gouvernementale. Après ses vœux de début d’année, placés sous le signe de la « mobilisation pour l’emploi », et surtout après son virage social au lendemain des régionales, Jacques Chirac doit tracer le synopsis, lors de la fête nationale, de l’acte II du quinquennat : les retraites et l’assurance-maladie ont été réformées, à quoi doivent désormais s’attendre les Français ? A l’application du plan Borloo, versant doux du quinquennat, pente moins forte et route plus sinueuse.
Rétablir la cohésion sociale, c’est rassembler des miettes
Mais il s’agit aussi pour le président d’affronter une échéance redoutable : celle des dix ans de mandat, en mai 2005. Le plan Borloo arrive justement dix ans, presque jour pour jour, après l’invention par Jacques Chirac de l’expression « fracture sociale », en vue de la présidentielle de 1995. Borloo considère que la situation française s’est aggravée, puisqu’à la fracture sociale se sont ajoutés les problèmes communautaires et les cassures entre territoires. Réduire une fracture, c’est rapprocher deux morceaux ; rétablir la cohésion sociale, c’est rassembler des miettes. Si le plan échoue, le bilan du chiraquisme, mélange de pragmatisme et de souci, sera bien maigre. Pour Jean-Louis Borloo, c’est même le modèle français qui est en question. « Les pieds dans le Maghreb et la tête dans la City, pays très laïque avec les plus fortes communautés religieuses d’Europe, nous sommes un pays de jointure entre les mondes », dit-il, surpris du nombre d’ambassadeurs - il cite la Chine, le Japon, la Corée, le Royaume-Uni, les États-Unis, etc. - venus l’interroger sur son plan.
Conscient des « grandes batailles navales » en cours à droite, « M. Cohésion sociale » entend bien profiter du manque de cohésion politique de la majorité. « Si le plan marche, ce ne sera pas pareil en 2007 », dit-il avec un sourire en pensant à Jacques Chirac. « Un ministre des Finances ne peut pas s’opposer à ce plan s’il veut être candidat à l’Elysée », ajoute-t-il en songeant à Nicolas Sarkozy. Mais, si la perspective de 2007 le protège, le sillage estompé de 2002 l’affaiblit : un tel plan, fondé sur le volontarisme, aurait besoin d’un président fraîchement élu, d’un « effet 100 jours ». A défaut d’état de grâce, Borloo compte sur l’enthousiasme - surtout le sien - et sur la maturité de la société. Des élus aux patrons et même à l’administration, il considère que la France est prête à bouger, consciente de la déréliction nationale, frein pour l’économie et danger pour le pacte républicain. « Un grand patron m’a parlé de sa fille qui enseigne en ZEP : il a pigé ! illustre-t-il. Se passer de 4 millions de gens pour le travail et se dire qu’avec la démographie on va devoir faire venir 1,5 million de travailleurs, c’est insupportable. Moi, cela me fait gerber. »

« Il cherche son intérêt, mais tout ce qu’il avait prévu se fait : c’est sa marque »
Avec la foi et les manières du charbonnier, Jean-Louis Borloo, quatrième au rang des ministres, se retrouve donc en homme clef de l’avenir présidentiel, prolongation plus sociale, plus volontariste et plus populaire de l’humanisme mis en scène, en 2002, avec Jean-Pierre Raffarin. Le président et le ministre de l’Emploi ne se connaissent pourtant pas très bien. « Je ne fais que passer, je ne suis pas de leur clan », a même confié Borloo à l’un de ses récents visiteurs. Il est vrai qu’il fut dans le premier cercle de François Bayrou avant de tourner casaque durant la présidentielle de 2002, en désaccord avec la stratégie du candidat centriste... Chirac déjeuna longuement avec lui en 1995, lors de sa campagne présidentielle, à Valenciennes, et Borloo se fit remarquer, quelques mois après son entrée au gouvernement, en laissant sonner son portable en plein Conseil des ministres... Mais, encore aujourd’hui, Borloo se décrit comme « le ministre que Chirac connaît le moins » parmi ceux qui comptent.
Leur vraie relation s’est nouée le 21 octobre 2003, lors d’une spectaculaire visite présidentielle à Valenciennes. Les deux hommes ont passé dix heures ensemble, dont sept sur le terrain. Pour l’édile du Hainaut, « Chirac est marqué au fer rouge, au fond de lui, par la fracture sociale ». Avec cette visite, le président aurait voulu jauger Borloo avant de lui confier une tâche si importante. « Je ne sais pas ce qui s’est passé dans sa tête, raconte l’intéressé. Il avait besoin de sentir la bête, de voir à quoi je ressemblais avant de me confier ce qui fait son identité, la fracture sociale. » Cinq mois plus tard, la Berezina des régionales a conforté le président dans son choix du coup de barre social et consacré l’étrange duo Chirac-Borloo.
Car l’homme qui incarne le plan de cohésion sociale est un ovni politique. « C’est une fausse valeur », dit l’un de ses collègues ministres, édile d’une ville de banlieue. « Un imposteur de talent qui, à la différence de Douste, n’est pas cynique », précise un autre. « Chiffon », tranche un troisième à l’évocation de son nom. De ses vêtements à ses méthodes de travail, le style Borloo dérange. « Tu sors de prison ? » lui lança un jour Alain Lambert, alors ministre du Budget, en constatant qu’il portait des chaussures à lacets sans lacets. L’un de ses récents visiteurs raconte leur rendez-vous : « Affaissé sur sa chaise, la tête enfouie dans sa veste, il voulait me présenter son plan. Le ventilateur marchait à fond derrière lui. Je n’ai rien entendu. »

La méthode Borloo est à Paris la copie de sa version valenciennoise
Être mal élevé et mal fagoté, Jean-Louis Borloo en a fait une griffe, mais aussi une méthode. « Un emmerdeur qui se mêle de tout », « le bourrin qui fait son boulot », « la bourrique », « le bâtard » : ainsi aime-t-il se surnommer, pour montrer que son aspect hirsute est la conséquence de son opiniâtreté. « Tant qu’on ne m’a pas expliqué pourquoi il ne faut pas faire, je fais », résume-t-il. Ernest-Antoine Seillière, qui l’apparente à un « Kouchner de droite », le considère ainsi comme un homme de fond, malgré son côté excité : que Borloo se lève et arpente la pièce pendant un entretien amuse le patron du Medef, qui voit ici le tic de l’avocat, quand ce refus de s’asseoir agaçait Lambert durant les réunions budgétaires. « Ce type est un branleur, renchérit un spécialiste des relations sociales. Il se vante d’avoir fait venir Toyota à Valenciennes, mais il ne l’a pas réussi tout seul. Et ce qu’il a fait là-bas n’est pas transposable. »
« Là-bas », le portrait qu’on dresse du maire est plus flatteur. « C’est un opportuniste par pragmatisme, explique Francis Vercamer, député UDF du Nord et maire de Hem. L’objectif passe avant les moyens, et, s’il faut devenir ministre pour faire bouger les choses, il s’inscrit à l’UMP. » « Il cherche son intérêt, mais tout ce qu’il avait prévu se fait : c’est sa marque », admire Annie Dumait, directrice de la maison de quartier du centre de Valenciennes. « L’an passé, il a inauguré une résidence sociale, puis a laissé son chauffeur en plan pour rentrer à pied avec moi, bras dessus, bras dessous », s’émerveille Marie-Anne Laurent, patronne du centre communal d’action sociale. « Il est séducteur, mais pas trompeur », distingue encore Éric de Montgolfier, ancien procureur de Valenciennes.
Nommé ministre, Borloo voulait, en 2002, se rétrograder simple conseiller municipal, mais son équipe a insisté pour qu’il demeure premier adjoint : cet amour n’est pas arrivé jusqu’à Paris. Si, dans la capitale du Hainaut, les habitants l’appellent « Jean-Loulou » ou « le P’tit Loup », les cénacles gouvernementaux le baptiseraient plutôt « le grand méchant Borloo ». Ses coups de gueule sont fameux et il a failli se battre, devant le Premier ministre, avec un technocrate rétif. « Vous avez aimé Un homme en colère [NDLR : son livre, en 2002, chez Ramsay] ? Vous allez adorer un ministre en colère... », plaisante-t-il. Et, s’il rappelle qu’il n’a jamais fait de chantage à la porte claquée, il n’en demeure pas moins crédible dans la position du démissionnaire, de la lettre solennelle envoyée au président, en août 2002, pour sauver sa loi sur la ville, à son attitude actuelle, sur le mode « ce plan, c’est tout ou rien ».

Ni course en solitaire ni travail d’équipe, il excelle plutôt dans la délégation personnelle et le commando
Le pied dans la porte et les poings en avant : le Premier ministre s’en agace. Depuis deux ans, les deux hommes ont du mal à s’entendre : non-énarques et non-RPR, ils auraient pu composer un bon duo autour de la décentralisation, mais le réformateur des villes et le réformateur des champs sont trop différents. « Empêcher avant, récupérer après, organiser les fuites » : rue de Grenelle, on juge ainsi le comportement de la rue de Varenne face au plan actuel. A Matignon, on rappelle qu’il a fallu expliquer à Borloo les processus interministériels de décision, puis recaler quelques idées pas mûres ou incohérentes avec le reste du travail gouvernemental. « Il y a eu des difficultés les premières semaines, mais le système est bien réglé depuis le 10 juin », tempère-t-on en ajoutant perfidement : « On va voir maintenant ce que donne Borloo, qui reste une question pour nous. »
La méthode Borloo est plus subtile qu’il n’y paraît : ni course en solitaire ni travail d’équipe, excellant plutôt dans la délégation personnelle et le commando. « Il a un mode de fonctionnement qui échappe à toute logique, y compris celle du travail interministériel, affirme un haut gradé de Bercy. Il veut tout faire tout seul et, une fois qu’il a fait, il ne supporte pas les remarques. » L’analyse de Matignon est plus juste : « Borloo fonctionne comme un avocat. » Il se plonge dans un dossier, l’appréhende vite, en fait la synthèse, étudie la moindre idée qui surgit, délègue l’exécution, garde le contact direct avec ceux qui le traitent, met sa marque à la fin, en tire les profits. De Valérie Létard, sénatrice centriste du Nord, à Dominique Riquet, maire de Valenciennes depuis le 20 juin 2002, en passant par Gery Duval, vice-président de la communauté d’agglomération, les mêmes mots reviennent : capacité de synthèse, souci des relations humaines, talent pour déléguer ses pouvoirs.
L’expertise convergente de ses collaborateurs valenciennois est éclairante, parce que la méthode Borloo est à Paris la copie de sa version locale. Alors que ses nouvelles attributions l’avaient, à partir du début d’avril, éloigné un peu plus de sa ville, il a repris des contacts intensifs - « incessants », dit-on à la mairie - depuis quelques semaines : le ministre a-t-il testé ses idées ? « Le plus souvent, Borloo et les trois-quatre personnes qui comptent énormément pour lui à Valenciennes se retrouvent chez lui ou au ministère », explique Pascal Dubois, directeur de cabinet à la mairie. « Jamais de mail, que du téléphone ou du « visu », précise Dominique Riquet.
Deux secrets de fabrication s’ajoutent à cette recette Borloo, inattendus chez un fonceur. D’abord, il fuit les conflits : « Il déteste les attaques personnelles, explique Patrick Roussiès, conseiller municipal à Valenciennes. Il s’en prend au système, pas aux personnes. » « Son but, c’est de court-circuiter les machines qui font dérailler », confirme Dominique Riquet, qui livre le second secret de Borloo : « Il a une capacité de travail et de lenteur. S’il est synthétique, c’est parce qu’il travaille tout le temps et qu’il met du temps à remâcher les informations. C’est un peu comme un tracteur. » L’intéressé confirme : « Il faut du temps gratuit, du temps à l’africaine, les autres ne sont pas à votre disposition pour répondre à vos questions. » Mais il est un autre temps qui l’inquiète, celui qui sépare une annonce d’une réalisation. « Quand les grues sont installées, si le chantier dure trois ans, ce n’est pas grave, explique-t-il. Mais, entre la concertation dans un quartier et l’arrivée du premier maçon, c’est compliqué, car c’est perçu comme le temps du mensonge. » Or, pour son plan de cohésion sociale, ce « temps du mensonge » risque d’être long, entre les annonces du 30 juin, l’adoption des lois, l’arrivée de l’argent et l’amélioration des situations individuelles.

Il bâtit son plan en usant du benchmarking, c’est-à-dire en regardant les modèles étrangers
Car le projet de Borloo est moins quantifiable qu’un plan de destruction des cités insalubres. « En France, il y a une vraie schizophrénie entre l’économique et le social, avance Dubois. A Valenciennes, le leitmotiv de Borloo était de jouer sur la transversalité. » Additionner l’économique et le social, ce fut, par exemple, de mettre à la disposition de l’ANPE locale, comme le rappelle son directeur, Jacques Moreau, « quatre postes et demi financés par l’agglomération pour un suivi personnalisé des chômeurs ». « La redistribution généralisée à la Jospin et la certitude que la croissance va tout régler sont deux âneries, ajoute Borloo. Et quand on m’a dit que les Français surendettés étaient des "nazes’’ incorrigibles, j’ai rappelé que le taux de rechute en Alsace-Moselle, où un système d’aide existe déjà, était de 1,16% ! »
Borloo a pensé son équipe ministérielle selon cette philosophie, avec cinq élus du tiers nord de la France, qui partagent une même culture urbaine dans des environnements différents par la taille et les problèmes : Reims, Nancy, Garges-lès-Gonesses, Lambersart et Rambouillet. De même pour son cabinet, que dirige l’ancien directeur du cabinet d’Alain Lambert au Budget, Augustin de Romanet de Beaune, une sorte de contraire absolu de Borloo - seul un tabagisme zélé les rapproche. Deux réunions par semaine : une avec ses cinq ministres, une avec les ministres et leurs directeurs de cabinet. Et il bâtit son plan en usant du benchmarking, c’est-à-dire en regardant les modèles étrangers : « Italie pour l’intégration, États-Unis pour la petite enfance, Japon pour l’évolution des rapports sociaux, Canada pour l’intégration, Espagne pour le logement et, bien sûr, Suède, Norvège, Belgique et Pays-Bas. » Lui-même, néanmoins, a du mal à s’extraire de son portefeuille précédent et en revient toujours à parler ville et logement. A-t-il les bras assez longs pour embrasser un tel plan ?
Car ce dernier ne sera jugé ni selon la philosophie qui l’a inspiré ni selon la méthode qui l’a concocté, mais selon les idées concrètes qu’il contiendra. Or, face à l’objectif très ambitieux de la cohésion sociale, les mesures annoncées donnent un sentiment de déjà-vu. Jean-Louis Borloo répond par avance au procès en manque de créativité : « Je préfère que l’on dise de moi : « Il a pris une 404 pour traverser l’Afrique et il y est arrivé », plutôt que : « Il a inventé une nouvelle Ferrari mais il s’est arrêté à Orléans. » Le ministre a pris des recettes existantes et a cherché à les améliorer : « Je préfère des idées éprouvées à des idées originales », confirme-t-il, assumant d’être un peu Jean-Louis la brocante au gouvernement. C’est particulièrement sensible sur le volet emploi qui « corrige » plusieurs mesures Fillon.
L’originalité se veut ailleurs. D’abord, dans le traitement global : trois sujets censés concourir à la cohésion sociale (l’emploi, le logement et l’égalité des chances) sont traités en même temps. Ensuite, dans la méthode : faire, autant que possible, du sur-mesure. « Mon obsession est d’éviter qu’il y ait une catégorie de gens qui restent dans leur coin », affirme Gérard Larcher, ministre délégué aux Relations du travail. Autre membre de l’équipe Borloo, Laurent Hénart, secrétaire d’État à l’Insertion professionnelle des jeunes, explique : « On a défini les jeunes pour lesquels on voulait mener une action et on ne les lâche plus, quitte à leur faire enchaîner plusieurs types de contrat. » Ainsi, chacun d’entre eux sera suivi par un référent, un professionnel qui le guidera dans son parcours.
Cette cohérence ne saute pas aux yeux. Certains craignent déjà l’effet « usine à gaz ». « Ce ne sera pas une usine à gaz, mais un clavier complet, car, entre les deux, il y a l’humilité », plaide tant bien que mal Borloo. Mais l’avalanche de mesures donne au plan un côté catalogue. La diversité des objectifs accentue ce sentiment. A l’origine, c’est une loi de mobilisation pour l’emploi que voulait le président de la République. C’est aussi pour l’emploi que les élus UMP s’inquiètent. A l’arrivée, c’est surtout un plan contre l’exclusion qu’on leur livre.
Le sujet passionne Jean-Louis Borloo bien plus que l’emploi : à l’exception des mesures en faveur des chômeurs, le dispositif concerne surtout ceux qui sont en marge du système. « Il n’empêche qu’il est bienvenu, car, ces derniers temps, l’on avait eu tendance à oublier les plus nécessiteux », estime Xavier Timbeau, directeur du département analyse et prévision à l’OFCE. De plus, la loi du 4 mai 2004 sur la formation professionnelle et le dialogue social impose au gouvernement de discuter avec les partenaires sociaux avant de modifier le droit du travail : le plan Borloo renvoie donc des sujets importants à la négociation, comme la réforme du Code du travail, le financement des syndicats ou l’emploi des seniors.
Autre mission confiée au ministre par son commanditaire élyséen : faire du social. Mais quel social ? Raffarin II, avec François Fillon, estimait qu’il fallait aider le privé à créer des emplois et non pas le secteur public, comme l’avaient fait les socialistes avec les emplois-jeunes - mesure que Borloo se flatte d’avoir votée. La dégradation de la situation incite Raffarin III à un virage. La création du contrat d’activité en est la preuve : il est destiné aux titulaires de minima sociaux employés dans le secteur non marchand (collectivités locales et associations). Revirement idéologique ou pur pragmatisme ? Xavier Timbeau penche pour la seconde explication : « Le gouvernement corrige le tir, mais le cap de la création d’emplois dans le secteur marchand me paraît maintenu. »
Malgré ces ambiguïtés, le plan Borloo comporte de bonnes mesures. Vont-elles réussir ? Sur l’apprentissage, serpent de mer, le coup de pouce significatif suffira-t-il pour améliorer les conditions de vie et de travail des apprentis ? Comment donner aux jeunes l’envie de faire de l’apprentissage et aux entreprises, les grandes surtout, celle d’y recourir ? Jean-Louis Borloo a beau répéter que l’argent ne fait pas tout, que notre pays en consacre beaucoup à la protection sociale avec un résultat médiocre, il sait que le financement est l’une des clefs du succès. A quelques jours du bouclage de son plan, le ministre restait discret sur les arbitrages budgétaires.
C’est pourquoi il tient à une loi de programmation sur cinq ans : son plan serait alors, en principe, à l’abri des remises en question comptables annuelles. « Je veux des vrais sous aux bons endroits, explique-t-il, alors qu’on dépense aujourd’hui 450 milliards, et pour quel résultat ? » Tel Robert De Niro dans Brazil, Borloo veut modifier les tuyaux et protéger la nouvelle plomberie financière du social par cette loi de programmation. « Ce n’est pas une caution bancaire, mais cela évite les chicayas annuelles sur le budget : c’est la meilleure des garanties en système démocratique », argumente-t-il.
Il faudra aussi au ministre la même ténacité dans l’application du plan que dans sa préparation. Un de ses visiteurs a été choqué de l’entendre dire avec légèreté, à peine arrivé Rue de Grenelle : « Il faut six mois pour la mise en œuvre. » Il faudra beaucoup plus, et Borloo semble aujourd’hui plus vigilant : « Je ne saucissonnerai ni les programmes, ni le calendrier, ni les budgets, même si j’accepte l’idée de « montée en puissance’’, pourvu qu’elle soit irréversible. » Pour donner une idée de son ambition et de sa détermination, Jean-Louis Borloo évoque doublement la Pologne, avec Nicolas Copernic, dont les découvertes en astronomie enfantèrent une révolution épistémologique, et Lech Walesa, dont le combat syndical aboutit à une révolution politique. « En Pologne, c’est-à-dire nulle part », écrivit Alfred Jarry au début d’Ubu roi, un autre héros ébouriffé.

Christophe Barbier, Corinne Lhaïk, Julie Albet, Eric Mandonnet, Julie Joly

 

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