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"Réduire les effectifs n’est pas la solution magique" : long entretien de NVI avec J.-M. Zakhartchouk (l’autre Jean-Michel) sur le dédoublement et le plus de maîtres

30 septembre Version imprimable de cet article Version imprimable

Enseignant honoraire et rédacteur aux Cahiers pédagogiques, Jean-Michel Zakhartchouk estime que la baisse du nombre d’élèves par classe ne suffit pas à améliorer le niveau scolaire.

Douze élèves par classe pour les CP dans les zones d’éducation prioritaire renforcée (REP+) : une partie de la promesse du président Macron a été appliquée à la rentrée 2017. Qu’en pensez-vous ?

Je me réjouis d’une réduction d’effectifs dans les zones défavorisées. Mais, pour moi, il s’agit au fond d’une solution paresseuse, qui ne prend pas en compte les méthodes utilisées permettant de rendre efficiente cette réduction. Si ces classes font la même chose à 12 qu’à 24, quel est l’intérêt pour l’élève ? D’autant que les enseignants ne sont pas tous formés pour travailler en petits groupes, de manière plus personnalisée. D’autre part, nous ne sommes qu’au début de l’application. Comment va-t-elle concrètement se mettre en place ? L’une des pires choses qui puisse arriver : mettre les élèves les plus faibles d’un côté et les plus avancés de l’autre. Il faudrait une directive précise à ce sujet !
Il faut aussi préparer le moment où les élèves se retrouveront à 24, en CE2 par exemple. Ils peuvent avoir un choc car ils auront eu l’habitude d’être en petits groupes. Il ne faut pas que les élèves se retrouvent constamment à 12. Des moments de regroupement à 24 doivent être prévus comme en chant ou en éducation physique. Dans ces cours, il n’y a aucune raison d’être séparé. Autre problème d’importance : cette application fige l’établissement REP. La vocation d’un réseau d’éducation prioritaire est au bout du compte d’en sortir. Or, actuellement il y a une réelle incitation à ce que les établissements restent en REP…
Enfin, ma dernière inquiétude est le message envoyé de « solution miracle » qui renforce l’idée que le problème numéro 1 serait les effectifs des classes. Nous avons l’impression que c’est la mesure phare, spectaculaire et bien vue par l’opinion publique, notamment chez les enseignants. Bien sûr, le nombre d’élèves par classe a son importance, mais le réduire n’est pas du tout la solution magique ! J’ai eu des classes de 18 élèves dans un collège prioritaire, qui fonctionnaient mal, car trop homogènes vers le bas. J’aurais aimé y ajouter 8 ou 10 élèves de bon niveau pour les tirer vers le haut !

Une limitation du nombre d’élèves par classe nécessite logiquement une nette augmentation du budget…
Effectivement, il ne faut pas se faire d’illusion : le budget n’est pas infini ! Si nous en consacrons davantage à cette mesure, il y en aura moins autre part. Par exemple, consacrer un budget important pour réduire les effectifs en primaire risque de se faire au détriment de l’école maternelle, alors que la scolarisation des moins de trois ans en milieu populaire doit être davantage développée. Cela peut aussi avoir des répercussions indirectement au lycée : plus d’élèves par classe, ou regroupement des options à petit effectif.
En tant que professeur de collège REP, j’ai trop connu de séances en petits groupes -parfois de 5-6 élèves- où certains collègues faisaient un cours magistral ou donnaient des exercices sans plus-value réelle pour les élèves concernés. Un véritable gaspillage d’argent ! Les moyens supplémentaires ne seraient-ils pas mieux utilisés, du moins dans un premier temps, à multiplier les formations sur des manières différentes de travailler et d’enseigner ? D’autant que certaines recherches montrent que réduire le nombre d’élèves de façon significative ne suffit pas à améliorer le niveau scolaire. En effet, l’expérimentation lancée par Luc Ferry, dans les années 2000, de dédoublements systématiques dans une centaine de classe de CP, pointait des résultats décevants. En comparant avec un groupe témoin, on ne trouvait pas de profit réel pour les élèves les plus faibles dans les classes à effectif réduit. Ce bilan a été contesté, car dans les classes à effectif « normal », il y avait davantage de maîtres expérimentés, cela révèle l’importance d’autres facteurs que la taille de la classe.

Avec cette mesure, l’accent est mis sur les REP. Pour vous, est-ce la solution pour réduire les inégalités scolaires ?
Non. Il est bien évidemment essentiel de s’occuper des REP mais beaucoup d’élèves en difficulté se trouvent aussi en dehors des zones d’éducation prioritaire. Arrêtons de croire que s’attaquer aux problèmes de difficulté scolaire se limite à travailler sur les REP. Les mesures doivent être appliquées de façon plus large. Dans les endroits plus favorisés, le rythme est plus élevé : un enfant ayant des difficultés aura du mal à rattraper son retard et celui-ci s’accumulera au fur et à mesure des séances s’il n’est pas convenablement accompagné. Des moyens (dont une formation à la pédagogie différenciée) doivent aussi être mis en place dans ces écoles-là qui risquent, à terme, d’être plus chargées. En n’oubliant pas que dans les REP, il y a également des élèves qui se débrouillent bien.

Nous avons récemment interviewé Julien Grenet, co-auteur d’une note sur les effets positifs des classes à effectif réduit. Selon lui, le dédoublement d’une classe de 24 élèves aurait un impact considérable sur la réussite scolaire des élèves et à plus long terme sur leur salaire. Que lui répondez-vous ?

J’ai pris connaissance de sa note. Elle est intéressante. Néanmoins, vu l’investissement que ce projet engendre, il faut bien y réfléchir et ne pas s’en contenter mécaniquement. D’autant, je le répète, que cette mesure représente un effort financier conséquent qui peut se faire au détriment de certains… De toute façon, si cette mesure est réellement efficace, il est évident qu’elle le sera beaucoup plus si les enseignants sont formés à travailler en petits groupes. A la fin du CE1, quand la mesure sera généralisée au niveau de tous les REP, il faudra réellement penser à la transition : comment passer d’un petit effectif à un plus gros ? Comment adapter les élèves à ce changement ? Beaucoup de questions n’ont toujours pas trouvé de réponses… Enfin, concernant la question des salaires sur le long terme, je reste un peu sceptique…
Réduire le nombre d’élèves a aussi longtemps été une revendication des professeurs : 64% d’entre eux considèrent que « de bonnes conditions de travail, c’est prioritairement moins d’élèves par classe. » Cette mesure ne vient-elle pas un peu soulager les enseignants et leur faciliter la tâche ?

Certes, les enseignants considèrent que moins d’élèves par classe améliorerait leurs conditions de travail. Mais, ils ne savent pas que cette réduction se fera aux dépens d’autres dispositifs (projets, et même le dispositif « devoirs faits », qui aura du mal peut-être à trouver un financement suffisant). Il faut en effet prioriser dans les budgets ! Réduire de quelques unités un effectif de classe ne sert à rien. Dans le cas des CP à 12, la baisse est conséquente et c’est donc à étudier de près. Mais il faut vraiment faire en sorte que ce soit bénéfique, grâce à la formation notamment.

Pour vous, qu’est-ce qui permettrait concrètement d’améliorer les performances des élèves ?
La solution miracle n’existe pas ! Il ne faut pas rester figé dans une seule formule. Au contraire, la diversité des dispositifs et des pratiques me parait bien plus intéressante. La mise en place du dispositif « plus de maîtres que de classes » est, par exemple, un moyen efficace et juste d’aider les élèves dans leurs apprentissages. Avec des enseignants supplémentaires, la souplesse est permise : nous avons le choix entre des co-interventions avec des rôles différents, des moments en petits groupes si besoin, etc. Mais là encore, il faut un accompagnement par la formation et une judicieuse utilisation des moments de concertation dans le service des enseignants du primaire. Par ailleurs, le tutorat entre élèves est aussi un dispositif très intéressant. Il complète l’action des enseignants en mettant à disposition d’élèves en difficulté d’autres compétences d’élèves. Cette démarche leur permet de revenir sur des notions du programme de façon interactive et à leur rythme propre et non à la vitesse d’apprentissage en classe entière. Ainsi, pour ma part, l’amélioration du niveau scolaire des élèves passe par une offre variée de dispositifs pédagogiques. La réduction des effectifs par classe est donc bonne idée mais à condition qu’elle soit replacée dans un contexte plus global.
Hanane Lynn

Extrait de vousnousils.fr du 29.07.19 : Réduire les effectifs n’est pas la solution magique

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