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L’éloquence au collège REP+ Havez de Creil : portrait d’une enseignante qui a créé un club et d’une élève lauréate d’un concours (Cahiers pédagogiques)

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L’éloquence est un sésame
Les portraits du jeudi, par Monique Royer
Rym Benkaaba et Chirine Naamar
10 mai 2018

L’éloquence, c’est à la fois avoir la tchatche, du brio, apprivoiser les mots, convaincre un auditoire, être attentif aux propos des autres pour répondre par de pertinents ricochets.
Rym Benkaaba, enseignante au collège [REP+] Gabriel Havez de Creil, fait de l’éloquence un vecteur pédagogique pour l’estime de soi. Chirine Naamar, élève de troisième, a démontré de façon magistrale les vertus de la parole domptée. Elle a su si bien jongler avec les mots qu’elle a remporté un concours d’éloquence.
Rencontre avec une collégienne et une enseignante pour qui l’oral est plus qu’une compétence, un véritable sésame.

Rym Benkaaba enseigne avec beaucoup de plaisir depuis onze ans dans ce collège situé en REP + (Réseau d’éducation prioritaire). Elle aime mener de multiples projets pour accompagner les élèves vers la réussite, une réussite qu’ils perçoivent parfois lointaine, comme si elle évitait le ciel de leurs quartiers.
La participation au concours d’éloquence Fight, organisé par le théâtre la Faïencerie de Creil dans le cadre d’Eloquencia, vient après une longue histoire où l’oral a conquis une place de premier rang. « Suite à de nombreuses remarques de collègues sur la difficulté des élèves à s’exprimer en épreuves orales du DNB (diplôme national du brevet), je me suis interrogée sur l’enseignement de cet oral et sur la façon dont je l’enseignais. J’ai décidé alors de mettre en place le club de la Joute havezienne. »

L’oral est pour elle une compétence transversale, support de multiples apprentissages. Il est souvent négligé au profit de l’écrit, on le pratique dans toutes les disciplines sans trop s’attarder sur son enseignement. A force d’être diffus, il est oublié. Elle s’attache à le développer dans ses cours et dans le club, avec en tête un objectif citoyen pour, dit-elle, « apprendre à développer un esprit critique, à échanger avec ses camarades devenir un citoyen éclairé ».

Le projet fondateur de son approche est la réécriture de la fin du Rhinocéros de Ionesco, avec un dénouement de l’œuvre où Béranger arriverait à convaincre les autres personnages à ne pas se transformer en rhinocéros, à, donc, ne pas adhérer à des idées dangereuses. L’an passé, la classe de Chirine a interprété le procès de Thérèse Raquin. Un autre projet, axé sur la philosophie, a permis de réfléchir sur la condition des femmes. « Les projets en général permettent aux élèves souvent stigmatisés d’avoir plus d’assurance. Ils permettent une ouverture culturelle et une valorisation, de leur donner une autre image d’eux-mêmes, de leur redonner confiance. Car, ils ont tendance à véhiculer une image de ce qu’ils ne sont pas. » Elle perçoit son rôle comme celui d’un guide, qui est là pour faire en sorte que les collégiens donnent le meilleur d’eux-mêmes.

Bienvenue au club
Le concours d’éloquence est une opportunité de travailler les compétences à l’oral avec un enjeu supplémentaire, celui de se confronter à d’autres, extérieurs au monde quotidien du collège. Des participants âgés de 15 à 45 ans, résidant sur le territoire du sud de l’Oise, se sont préparés pour des joutes verbales qui se sont déroulées en mars sur les thèmes des droits de l’Homme et de la liberté d’expression. Une préparation était proposée avec des « coachs » pour accompagner à la fois sur la réflexion, l’argumentation, la persuasion et sur les techniques vocales, gestuelles ainsi que la gestion du stress. Un premier concours a été organisé pour sélectionner les quatre finalistes, dont Chirine faisait partie.

La collégienne n’a pas pu suivre la formation destinée aux participants mais organisée pendant les heures de cours d’une classe à laquelle elle n’appartient pas. Elle s’est préparée au sein du club de la Joute Havezienne. « Le concours était une finalité. Je me suis préparée tout au long de l’année avec deux élèves du club et notre enseignante. » Au programme, des rituels à chaque séance pour se sentir à l’aise, des exercices de diction et l’écriture d’argumentaires.

Le club s’installe au CDI, un lieu idéal pour porter la voix. Des post-it sont déposés sur un tableau avec des questions à traiter de façon courte. « Il s’agit de cibler un argument comme un échantillon de parfum pour donner une idée de ce que pourrait être l’argumentaire, le mettre en voix, donner de l’expressivité au discours », précise l’enseignante. Les prestations sont filmées et commentées, auto-évaluées entre pairs. Des critères d’évaluation sont élaborés. Les difficultés rencontrées sont exprimées pour trouver ensemble des clés. Tout au long de l’année, une « mallette pour bien m’exprimer » se construit pour développer de façon étayée un art de convaincre, de persuader. Et le vocabulaire s’enrichit, l’amour des mots, l’appétence pour eux se développe.

Chirine est une fidèle assidue du club. « C’est le club qui m’a permis de gagner et à tous les autres de progresser. Il nous a donné l’amour des mots. Il m’a appris à structurer mes pensées, à avoir du vocabulaire, à être à l’écoute de mes camarades, à parler au public avec de la gestuelle. » À 15 ans, elle était la plus jeune des finalistes face à un adulte et à des lycéens. Elle était impressionnée au départ par les autres candidats, « beaucoup plus grands que moi », et puis ils ont fait connaissance et le plaisir commun des mots a estompé la distance. Sa préparation lui a donné confiance en elle. L’an passé, elle s’était rendu compte de ses capacités pour parler en public, en interprétant le procès de Thérèse Raquin. Dans sa famille, la parole et l’échange ont une part importante. Elle s’est sentie soutenue par elle et a lu dans leurs sourires la fierté de sa réussite.

Thèmes et termes imposés
La première étape du concours a été la présélection sur le thème imposé « Toute dénonciation est-elle condamnable ? ». Sa prestation a été éblouissante. Les organisateurs étaient dans un premier temps sceptiques sur les capacités de collégiens à s’imposer face à des concurrents plus âgés, et donc avec une maturité plus affirmée. Cette première prestation les a sans doute rassurés. Puis vint la préparation à la finale avec, quatre jours avant, le tirage au sort du thème lié à la liberté d’expression et de dix mots imposés. Parmi les termes qui lui sont attribués, « griotte », « voix », « susurrer », « volubile », devront être utilisés pour composer son exposé répondant par l’affirmative à la question : « Peut-on envisager les mêmes droits dans tous les pays ? ». La question porte sur un de ses thèmes de prédilection, sur lequel elle avait déjà réfléchi.

Son enseignante la regarde préparer sa prestation avec bonheur. « Elle a été inspirée par les mots. J’ai ressenti beaucoup d’émotion en la voyant les prononcer, en rechercher le sens, trouver du plaisir à le faire. » « Je voulais faire passer un message sur les droits et la liberté d’expression », explique la collégienne.

Éblouissante
Lorsqu’on regarde sa prestation, on est saisi par son aisance sur scène, l’interprétation vive et sensible du discours qu’elle a construit. Elle interpelle le public, l’entraîne dans le sillage de sa parole, transforme en évidence affirmée les interrogations d’un thème à priori ardu. Sa voix se fait douce et enjouée pour mieux communiquer la gravité des propos et les mots imposés se faufilent naturellement dans le discours. L’humour est convoqué comme une respiration entre des références à la confrontation entre le principe d’universalité des droits de l’homme et le sort que lui réserve la réalité. La collégienne puise dans l’actualité pour étayer son propos, qu’elle installe par une allégorie gourmande, cite Malcom X, prend pour exemples les enfants soldats, l’esclavage des migrants en Libye ou encore les inégalités imposées aux femmes. Les gestes sont sûrs et aériens, les déplacements vers l’auditoire semblent naturels, poussés par l’élan du propos.

Le jury a été conquis. Il était composé notamment de deux avocats, du directeur de la Faïencerie-Théâtre, d’une comédienne, d’un représentant de l’organisation Eloquencia et d’un ancien sous-préfet.

Rym Benkaaba n’est en rien surprise par la qualité de la prestation de Chirine. « Il y avait une impression de théâtralité mais c’est sa personnalité qui transparaissait. C’est sa personnalité qui l’a faite gagner, elle était elle-même. » La lauréate est encore enchantée de l’expérience, elle qui se destine au métier d’avocate. Son éloquence saluée et récompensée est un bel atout pour l’avenir qu’elle se dessine. Son enseignante, elle, y voit un encouragement pour poursuivre son plaidoyer pour l’oralité et les projets qui en découlent. Elle aimerait l’an prochain travailler avec ses élèves autour de mots oubliés, pour leur redonner vie. Fin mars, sur la scène de la Faïencerie, un talent a été salué mais pas uniquement : les applaudissements venaient aussi pour ces belles initiatives qui font de la langue française un réel bien commun.

La page du Club « La joute havezienne », avec la prestation de Chirine Naamar
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Extrait de cahiers-pedagogiques.com du 10.05.18 : L’éloquence est un sésame

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