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Journée OZP 2012. TABLE RONDE. « Conditions et ambiguïté de l’innovation pédagogique », avec Jean-Claude Emin (ancien sous-directeur à la DEPP), Didier Thellier, CARDIE de Besançon, et Philippe Pradel, principal de collège (CRAP-Cahiers pédagogiques)

13 juin 2012 Version imprimable de cet article Version imprimable

Journée nationale OZP, 2 juin 2012

Conditions et ambiguïté de l’innovation pédagogique

avec la participation de :
Jean-Claude Emin, ancien sous-directeur à la DEPP,
Philippe Pradel, principal de collège RRS à Paris, CRAP-Cahiers pédagogiques
Didier Thellier, IA-IPR, CRADIE de Besançon

Animateur de la table ronde :
Bernard Bier, ancien chargé d’études à l’INJEP

Photo, de gauche à droite, D. Thellier, Ph. Pradel, B. Bier, J.-C. Emin

Bernard Bier demande à chaque participant de dire comment il a rencontré l’innovation dans sa pratique professionnelle et , éventuellement, avec quelles ambiguïtés.

 

Philippe Pradel
Son collège en RRS accuse une grande disparité sociale. Dans cet ancien quartier populaire de Paris, les classes moyennes ont disparu.
L’équipe, en prenant conscience des difficultés, cherche à "expérimenter" ou à "innover", sans trop chercher à distinguer les deux formules. En gros, on peut dire que l’expérimentation, c’est ce qu’on partage, et l’innovation, c’est ce qu’on fait dans son coin.

La réflexion collective est souvent polluée par le besoin de "vider son sac" sur des questions touchant la vie scolaire. On vise surtout un changement dans les structures et dispositifs et non pas dans ce qui se passe pendant le cours.

L’innovation n’est souvent que le fait de quelques-uns. Le pilote, de qui l’on attend beaucoup, joue un rôle essentiel, rassembler, analyser, mais aussi conduire à un développement professionnel de l’ensemble de l’équipe
. en interpellant sur les valeurs, parfois de façon provocante ;
en répartissant la marche de manœuvre de la dotation horaire sur les dispositifs particuliers et pas seulement sur l’organisation de demi-groupes, qui reste la demande générale. Ainsi, j’ai, chiffres en mains, dû montrer que des cohortes d’élèves qui avaient bénéficié de travaux en petits groupes n’avaient pourtant guère progressé.

Les enseignants sont d’accord pour innover, à condition qu’on ne vienne pas dans leur classe.

La pratique de l’innovation varie beaucoup selon la personnalité des enseignants et aussi selon les raisons du choix de travailler en ZEP.
Innover c’est prendre des risques, on ne peut le faire que quand on est rassuré, c’est-à-dire quand on est piloté et formé à l’innovation. Mais la transférabilité n’est jamais assurée.

 

Didier Thellier
Le CARDIE (Conseiller académique en Recherche-développement, innovation et expérimentation) est en fait le délégué du "Département de la recherche et du développement, de l’innovation et de l’expérimentation" du ministère. Les CARDIE sont souvent d’anciens pilotes d’Innovalo. C’est une fonction à la fois très administrative (remplir des bilans et tableaux de bord pour le ministère) mais aussi de terrain. J’ai insisté pour que ma lettre de mission comporte des visites de classes, y compris en primaire, mais je ne peux guère y consacrer plus de 10% de mon temps.
Lors de ces visite, je reste neutre et veille à ne pas être perçu comme un inspecteur. J’observe et je parle ailleurs de ce qui m’a paru intéressant.

Innover, c’est oser désobéir (aux programmes, aux injonctions... ) mais c’est surtout prendre plaisir à sortir de la routine. Mais l’enseignant qui innove risque d’être montré du doigt par ceux qui n’innovent pas. Il doit avoir l’appui du chef d’établissement.

La principale différence entre innovation et expérimentation est que l’expérimentation (article 34, loi d’orientation de 2005 ) déroge à la règle : par exemple, si on abolit les notes, si on modifie les horaires , on est dans le dérogatoire (article 34). Souvent on passe de l’innovation à l’article 34.

Pour l’évaluation, il est nécessaire d’identifier au départ les indicateurs de réussite et de performances. J’aide les équipes dans ce travail. Le qualitatif est plus difficile à mesurer.

On peut expérimenter ou innover à l’échelle d’une classe, d’un niveau ou établissement. Mais une vraie innovation doit concerner tout l’établissement pour avoir une chance de perdurer.

 

Jean Claude Emin
Où ai-je rencontré professionnellement l’innovation ? Je faisais partie du groupe ZEP au MEN en 82-84 mais on ne s’intéressait guère à cette question. A l’époque, trois directions différentes (Direction des écoles, des collèges, des lycées) étaient concernées au niveau central, ce qui ne facilitait pas les choses.
J’ai été amené aussi à m’intéresser aux ZEP dans la période 1989-2000, lors de l’extension - très discutable- de la carte des ZEP par Ségolène Royal.

Une grosse question est celle-ci : Comment décrire une action (et pas nécessairement une innovation) de façon à ce que cela "dise quelque chose" aux autres ?

Reportons-nous à la définition de l’innovation dans l’ouvrage de A. van Zanten et Patrick Rayou "Les 100 mots de l’éducation". Le mot "innovation" y est rapporté à l’époque de la réforme protestante, puis présenté comme un terme issu du développement du libéralisme économique. C’est l’idée de changement pour poursuivre des améliorations tout en sachant que c’est une aventure qui comporte des risques. Dans le domaine éducatif, l’innovation s’est développé dans les années 60 et est lié à l’idée d’"immédiat", de "changement volontaire".

Je me pose plusieurs questions sur l’innovation en éducation.
L’injonction actuelle ne semble viser que la dérégulation. Or peut-on prescrire l’innovation, casser les cadres sans dire pour quoi faire et en laissant les acteurs de terrain "se débrouiller" (comme leur disait Xavier Darcos à propos de l’accompagnement éducatif ) ?
La question des « bonnes pratiques », terme issu de l’OCDE et de la Commission européenne : l’idée qu’on va les repérer et qu’il suffira ensuite de les transférer a quelque chose de méprisant à l’égard des enseignants à qui on propose un kit qu’ils n’auront qu’à appliquer.
La question de l’amélioration : qu’est-ce qu’on cherche à améliorer ? Le climat scolaire ? Le repérage des bons élèves pour les exfiltrer hors des ZEP ? Ou bien est-ce l’amélioration des résultats de tous les élèves ?
La question du côté individuel de l’innovation. Comment faire du collectif autour de l’innovation ?

 

Bernard Bier demande à chacun des participants d’indiquer les deux ou trois leviers de l’innovation, de dire ce qui lui donne un sens dans la perspective d’une démocratisation de ’école et en quoi elle bénéficie aux élèves en difficulté.

 

Didier Thellier
Je reprends la technique de Philippe Pradel de partir de l’identification des difficultés rencontrées dans l’établissement et de mettre les enseignants en face de celles-ci tout en sachant que ceux-ci sont allergiques aux statistiques.
Le principal levier c’est le travail d’équipe, favoriser les échanges et amener les enseignants à prendre du recul avec les réalités vécues, par exemple avec la réalité de l’hétérogénéité scolaire. Mais le problème de trouver des temps d’échange.

Le transfert des innovations, ça fait 10 ans qu’on essaie. L’idéal serait de transformer les innovateurs en formateurs, mais ça ne marche pas souvent : l’innovateur voit surtout son problème local, mais il peut témoigner et l’enseignant peut ensuite analyser et essayer chez lui, avec l’aide du principal et de l’inspecteur.
La visite des classes ECLAIR est prévue par la circulaire. Les principaux doivent pouvoir entrer dans les classes, pas pour intervenir sur les programmes ni sur le contenu de la discipline (qui souvent n’est pas la leur) mais pour repérer comment l’enseignant pratique, si les élèves décrochent...

Je doute beaucoup de l’efficacité d’appliquer à tous les enseignants le profilage des postes, qui est présenté comme l’une des innovations d’ECLAIR.

Un exemple d’innovation dans l’accompagnement personnalisé en 6ème ou la co-intervention : on utilise les référents et les assistants pédagogiques pour travailler différemment sur 3 groupes.

 

Philippe Pradel
La première condition de l’innovation est le travail d’équipe, mais de quelle équipe parle-t-on, l’équipe disciplinaire, l’équipe pédagogique, l’équipe des enseignants innovateurs ? On peut, par exemple en milieu rural, avoir une équipe soudée sans que cela empêche une grosse perte des effectifs d’élèves.
Il faut d’abord le constat en commun d’une difficulté : "cà ça ne marche pas !"
Le chef d’établissement doit assumer et affirmer son rôle pédagogique, sans attendre que celui-ci soit reconnu par les enseignants. Le pilotage doit aussi être partagé avec les IEN et les IA-IPR.

Sur les 60 000 postes prévus, pourquoi ne pas embaucher aussi des inspecteurs car actuellement ils n’ont plus le temps d’aller dans les classes et les enseignants, qui se réfugient souvent derrière leur autorité, en fait ne les voient jamais.

 

Jean-Claude Emin
Je parlerai surtout des leviers de l’innovation au niveau national. Le pilotage à ce niveau consiste à poser et à aider à poser des diagnostics et des constats. C’est essentiel.
il faut que l’institution reconnaisse le chef d’établissement comme pilote.
Si on veut faire évoluer la pédagogie, il faut que la recherche puisse parler avec les enseignants au travers de la formation. Elle doit aussi indiquer davantage sur quels paramètres on peut intervenir.
Une autre condition est la continuité des politiques éducatives. Le rapport de l’IGEN sur CLAIR qui vient d’être publié relève que c’est dans les RAR qui marchaient que Eclair a marché.

Notons le rôle des professeurs référents. La dernière rencontre OZP avec le réseau d’Orly a confirmé l’importance de la continuité de la fonction. Par ailleurs, ces enseignants référents ont fait remarquer que peu à peu ils travaillaient plus avec les enseignants qu’avec les élèves. C’est fondamental : le plus payant c’est l’aide aux enseignants !

Enfin,il faut aider les innovateurs, "les aventuriers", à peser les risques et à éviter les déviances.
L’innovateur doit d’abord être un acteur de médiation.

LE DEBAT

Patrick Picard rappelle l’existence sur le site du centre Alain Savary des dossiers sur les gestes professionnels. Quant aux leviers de l’innovation, ils sont déjà pour la plupart présentés dans dans le rapport de l’IGEN sur CLAIR : identifier un problème dans l’établissement, ouvrir espace du possible, susciter des séances ordinaires, renforcer le pilotage...

Didier Bargas (IGEANR) estime qu’il y a un écart énorme entre le ton triomphaliste de la circulaire de 2010 sur CLAIR et la réalité du terrain. En fait la plupart la plupart des innovations sont très modestes.
On devrait susciter ou utiliser plus souvent les apports du Conseil d’’établissement mais il traite trop rarement de pédagogie.
Il faut privilégier l’innovation en matière de vie scolaire avec des propositions très concrètes.
En GRH, c’est plus complexe car on se trouve en face d’intérêts acquis et le système de barème de mutation est très difficile à modifier. On peut faire beaucoup de choses innovantes en ce domaine sans heurter les structures, par exemple, pour le chef d’établissement, commencer par des entretiens professionnels.
A l’éducation nationale, ce qui manque le plus, c’est le courage. on y a trop le souci de l’obéissance hiérarchique.

Un coordonnateur : Faisons des constats aussi sur notre propre fonctionnement.
La formation est souvent présentée comme la panacée mais le seul CAREP qui ait les moyens d’assurer une formation est le centre Michel Delay de Lyon.

Yves Reuter : Prendre de la distance est une nécessité pour tout le monde, y compris les chercheurs, et pas seulement pour les enseignants.
Etablir au départ le constat d’une difficulté paraît une démarche rationnelle mais ce n’est pas une obligation et l’innovation peut fonctionner sans ce préalable.

Une directrice de maternelle en ECLAIR regrette vivement l’absence de temps de concertation pour les enseignants.
En éducation prioritaire, le temps est essentiel : le principal et les inspecteurs sont débordés et les enseignants sont indisponibles.

Compte-rendu rédigé par Stéphane Kus, coordonnateur RRS à Saint-Priest (Rhône)

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